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Traité des violences criminelles : Les questions posées par la violence, les réponses de la science

Sous la direction de Maurice Cusson, Stéphane Guay, Jean Proulx et Franca Cortoni
Montréal : Hurtubise. 2013

Le Traité des violences criminelles livre sous la direction de Maurice Cusson, Stéphane Guay, Jean Proulx, Francesca Cortoni, tous professeurs à l’Ecole de criminologie de l’Université de Montréal (ECUM), une véritable somme en la matière (936 p.) composée de trente-sept articles constituant autant de chapitres rédigés par quarante-huit auteurs[1], le plus souvent universitaires, issus de ce côté de l’Atlantique (Canada, Etats-Unis) comme de l’autre (Belgique, France, Suisse).

La filiation de l’ouvrage doit sans doute être recherchée, sur le fond du sujet comme sur la forme du traité, dans deux précédentes publications bien connues également codirigées par Maurice Cusson : Les violences criminelles en 1999[2] et le Traité de sécurité intérieure en 2007[3]. Comme pour celles-ci, les quatre codirecteurs ont largement participé à la rédaction elle-même en contribuant, seuls ou en collaboration à quinze chapitres, chacun dans son domaine de spécialité.

Une courte introduction générale entend donc avant tout définir et délimiter la notion de « violences criminelles » et expliquer la confection d’un « traité ».

Par « violences criminelles », les concepteurs de l’ouvrage ont entendu viser « les atteintes intentionnelles et prohibées à l’intégrité physique d’autrui causant des souffrances, des blessures ou la mort ». Au-delà de l’interdit, une erreur serait certainement de s’en tenir à une définition par trop juridique, restrictive et contingente, de la notion. Ce sont les violences aux personnes, les atteintes volontaires à la personne humaine contraires à la loi pénale et plus précisément certaines de ces violences – atteintes à la vie et à l’intégrité physique – qui constituent le cœur de cible, le sujet du livre, l’objet du traité. Mais sa lecture montre assez vite que la violence psychologique ne saurait en être dissociée notamment – mais pas exclusivement[4] – en matière de violences conjugales. Et nombre de développements font plus largement référence aux comportements antisociaux.

Et si ces violences sont qualifiées de façon générique de criminelles, c’est pour limiter le champ de l’étude aux violences injustes ou illégitimes et exclure les violences qui pourraient être justifiées notamment par l’ordre ou l’autorisation de la loi telles l’usage de la force par la police même si, on le sait, elles ne sont pas sans poser parfois de délicats problèmes de frontière. Quoi qu’il en soit, le point de départ réside dans la notion de violences criminelles ou de crimes violents et conduit l’ouvrage à aborder de façon très équilibrée ceux qui en sont les auteurs comme les victimes.

Sur ces violences criminelles, le choix d’un « traité » s’explique au regard de l’ampleur du champ disciplinaire comme géographique couvert par l’ouvrage.

Qu’on les regroupe ou pas sous la bannière de la criminologie comme d’ailleurs de la victimologie, l’ouvrage multiplie en les juxtaposant les approches des violences criminelles qu’elles soient issues des sciences sociales (sociologie mais aussi histoire et science politique) ou de l’individu (psychologie et psychiatrie) et ce à partir des horizons respectifs des différents contributeurs. Chemin faisant, le lecteur est même encore plus largement conduit à aborder d’autres contrées qu’il s’agisse d’un côté de l’anthropologie[5] ou de l’économie (facteurs[6] et coûts[7] économiques), comme de la génétique[8] ou de la science forensique[9] de l’autre. Si l’ouvrage est dépourvu de toute approche juridique des violences criminelles et même quasiment de toute considération juridique[10], la multiplicité des perspectives abordées ne peut qu’intéresser aussi et même passionner le juriste pénaliste. Au-delà de la nécessité générale d’une meilleure connaissance et compréhension du phénomène des violences criminelles dans leur variété, il ne peut à l’évidence qu’être aussi concerné par tout ce qui touche à la preuve[11] ou plus largement à la justice[12], aux lois de contrôle sur l’usage des armes à feu[13] et à la question récurrente de l’évaluation du risque de récidive ou de la dangerosité (même si ce dernier terme n’apparaît pas en index). Mais les systèmes juridiques et judiciaires varient d’un pays à l’autre face à un phénomène lui largement universel. Au plan géographique, l’ouvrage se concentre prioritairement – conformément à l’origine précitée des contributeurs et à de précédentes publications – sur les deux rives de l’Atlantique Nord, Amérique du Nord (Etats-Unis et surtout Canada dont naturellement de façon privilégiée Le Québec) d’une part et quelques pays francophones d’Europe de l’Ouest d’autre part. Ce qui n’exclut pas très ponctuellement quelques incursions extérieures[14], ni surtout certains chapitres à perspective internationale concernant plus particulièrement l’homicide[15]. D’autres régions permettraient sans doute d’évoquer d’autres formes de violences criminelles : disparitions forcées en Amérique du Sud, piraterie maritime moderne sur les côtes de l’Afrique ou en Asie…

Dans ce double champ, le traité s’organise suivant sept parties autour des violences criminelles et même plus largement de la violence (origines et manifestations/ contextes/ théories contemporaines/ victimes et victimisations/ prévention/ répression/ traitement –incluant délinquants et victimes-). En réalité, les vingt-cinq chapitres des quatre premières parties correspondent plutôt à la description et à l’analyse du phénomène des violences criminelles tandis que les douze chapitres des trois dernières parties correspondent aux trois formes privilégiées que peut emprunter la réaction sociale à la violence. Si de nombreuses formes de violences criminelles sont évoquées (vols avec violence[16], émeutes urbaines[17], school shootings ou school massacres et bien au-delà violence à l’école[18], génocide ou crimes de masse[19], emploi de la force par la police[20] …) sans qu’elles puissent toutes l’être (quid des violence terroriste[21] ou tueurs en série mais aussi de façon plus banale des violences au travail, dans le sport, en prison, racistes … ?), trois types de violences criminelles irriguent de manière plus récurrente les différentes parties du traité : les violences conjugales[22] y compris au sein des couples de même sexe[23], les violences sexuelles[24] et l’homicide[25].

Le sous-titre donné au Traité des violences criminelles « Les questions posées par la violence, les réponses de la science » traduit assez bien les deux caractéristiques essentielles de l’ouvrage.

Originalité sur la forme, d’abord, par le parti pris de traiter des violences criminelles sous la forme de questions, des plus générales aux plus pointues, tout au long de l’ouvrage qui en fourmille littéralement dans les intitulés (La police et la justice font-elles reculer les violences criminelles ?[26]), subdivisions (L’intervention auprès des délinquants violents donne-t-elle des résultats ?[27]) et développements (Existe-t-il un lien entre la qualité de l’activité policière et les taux d’homicide dans le monde ?[28]) des différents chapitres.

Ces questions sont avant tout celles prêtées aux différents lecteurs – spécialistes ou profanes – auxquelles l’ouvrage entend répondre souvent en conclusion de chapitre. Questions (faussement) fermées comme dans les exemples précédents. Questions ouvertes aussi : pourquoi pratiquement partout et toujours 90 % des meurtriers sont-ils de sexe masculin[29] ? Quel est le lien entre la psychopathie et le comportement violent [30]?

Mais le traité illustre aussi, de façon moins extérieure au sujet, d’autres questions. Ainsi celles que peuvent être amenés à se poser les acteurs mêmes de la relation violente, telle la femme victime de violences conjugales pour en venir à la décision de rompre ou non avec son partenaire[31]. Ou encore les questions des différents intervenants en matière de violences criminelles: celles que doit se poser le « forensicien »[32], celles que doit poser le psychologue à la victime dans le cadre du dépistage d’un état de stress post-traumatique[33]. Comme plus largement même les questions des sondages ou enquêtes de criminalité et de victimation[34].

Sous la forme des réponses qu’il entend apporter aux questions ainsi posées, le traité se présente alors comme un état des lieux des connaissances contemporaines en matière de violences criminelles. Son intérêt majeur sur le fond réside certainement pour le chercheur français ou francophone dans l’accès aux multiples travaux récents en anglais référencés en bibliographie de fin de chapitres dont l’ouvrage veut rendre compte et dresser le bilan point par point, justifiant un index toujours bienvenu[35]. Sont ainsi restituées, y compris par voie de tableaux, nombre d’études et de synthèses (sous la forme de méta-analyse ou de revue de la littérature) y compris sur des questions très controversées (remise en question d’un lien causal entre les inégalités économiques et le taux d’homicide et autres violences criminelles[36], prévention précoce des comportements antisociaux[37], validité prédictive des instruments d’évaluation du risque de récidive[38]). Nonobstant les difficultés notamment méthodologiques de l’exercice, il y a là une volonté de combler un véritable déficit qui émerge aussi sur le vieux continent comme en atteste la création récente d’une chronique de la recherche empirique internationale dans une revue française de sciences criminelles[39]. Au-delà des recherches passées voire en cours, l’intérêt est même dans chaque cas d’ouvrir des pistes de réflexion qui pourraient constituer l’objet d’autant de travaux de recherche à venir. Nombre de chapitres du traité font ainsi référence en conclusion à de tels champs de recherche émergents.

Juste retour des choses, le traité est à même de susciter de nouvelles questions à l’issue de cette confrontation entre violence(s) et science(s). Questionnement des théoriciens sur les différentes typologies (des violences conjugales, des situations explosives, des forcenés …) et théories (de la rixe-homicide ou de l’aggravation des rixes[40], des rapports entre la répression des crimes violents et l’homicide[41] … ) présentées ou proposées. Questionnement des praticiens (policiers, médecins …) sur une évolution possible de leur exercice professionnel[42].

C’est dire l’intérêt que peut représenter sa lecture pour les uns et pour les autres.

Sylvie Cimamonti
Université d’Aix-Marseille


 

[1]Alors que l’ouvrage aborde à plusieurs reprises la question du genre, on relèvera parmi ces 48 auteurs seulement 13 femmes dont 7 non statutaires (étudiantes, doctorantes ou docteurs)…

[2] Codirection avec Jean Proulx et Marc Ouimet, Presses universitaires de Laval.

[3] Codirection avec Benoît Dupont et Frédéric Lemieux, Hurtubise.

[4]V. la définition figurant en tête du chap. 15 (Franca Cortoni et Nicholas Longpré, « Comprendre la psychologie du comportement violent », p. 371 et s.) : « La violence est un comportement délibéré et dirigé envers une personne dans le but de lui causer un tort physique ou psychologique ». Dans le même sens, cf. p. 417.

[5]V. chap. 20 (Martin Hébert, « L’anthropologie de la violence : contributions à l’étude des structures sociales et symboliques de la criminalité, p. 493 et s.). V. également « Les extrêmes de l’homicide : ce que nous apprend l’anthropologie » in chap. 32 (Maurice Cusson, « La police et la justice font-elles reculer les violences criminelles ? »), p. 748.

[6]V. « Les facteurs économiques » p. 72 in chap. 3 (Marc Ouimet, « L’homicide à travers le monde », p. 67 et s.) et chap. 21 (Paul-Philippe Paré et Richard B. Felson, « Inégalités économiques, homicides et autres violences criminelles : que valent les démonstrations fondées sur des comparaisons internationales ? », p. 513 et s.).

[7]Sur les coûts de la victimisation v. p. 534 in chap. 22 (Catherine Rossi et Robert Cario, « Conséquences, répercussions, effets des violences criminelles pour les victimes et leurs proches », p. 527 et s.) ; sur l’analyse des coûts et bénéfices associés à la décision de quitter le conjoint violent p. 591 in chap. 25 (Natasha Dugal, Isabel Fortin et Stéphane Guay, « Victime de violence conjugale : quitter ou non son agresseur ?», p. 587 ets. ).

[8]V. chap. 17 (Isabelle Ouellet-Morin, « L’étiologie génétique et environnementale de la violence : une perspective intégrative », p. 414 et s.).

[9]V. chap. 33 (Olivier Delémont et al., « La violence laisse des traces : l’homicide dévoilé par la science forensique », p. 765 et s.).

[10]V. par exemple sur : la qualification juridique de violence p. 130 ; la création de cours spécialisées en matière de violences conjugales au Canada, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni p. 683 ; la prévalence des normes enjoignant à la police de n’utiliser la force qu’en cas de stricte nécessité p. 798 ; les restrictions législatives en matière de protection de données face à la collaboration internationale p. 795-796 ; la connaissance du fonctionnement du système judiciaire et la nécessité d’un accompagnement juridique des victimes p. 894-895.

[11]V. chap. 33 préc.

[12]V. chap. 32 préc.

[13]V. chap. 28 (Etienne Blais, Isabelle Linteau et Marie-Pier Gagné, « Le contrôle des armes à feu, les homicides et les violences armées », p. 651 et s.).

[14]V. pour des programmes concernant la Nouvelle-Zélande le chap. 35 (Devon Polaschek et Franca Cortoni, « Le traitement des délinquants violents », p. 837 et s.).

[15]V. les chap. 3 (Marc Ouimet, « L’homicide à travers le monde », p. 67 et s.), 31 (Paul-Philippe Paré, « La police et l’homicide : une comparaison internationale », p. 721 et s.) et la seconde partie (« Homicide et régime pénaux : les leçons de la criminologie comparée ») du chap. 32 (Maurice Cusson, « La police et la justice font-elles reculer les violences criminelles ? », p. 741 et s.) qui conduisent les auteurs à s’interroger sur le cas de pays dont les taux d’homicide sont soit très élevés (pays d’Amérique latine : Colombie, Venezuela, Brésil, Afrique du Sud) soit très bas (Maroc, Japon).

[16]V. chap. 5 (Stéphane Birrer, Maurice Cusson et Olivier Ribaux, « Les vols avec violence », p. 103 et s.) et 6 (Aurélien Langlade et Christophe Soullez, « Les vols avec violences en France », p. 127 et s.).

[17]V. chap. 13 (Sebastian Roché, « La violence et la drogue dans les banlieues françaises et la réponse policière », p. 317 et s.).

[18]V. chap. 12 (Eric Debardieux, « La violence à l’école : spécificités, causes et traitement », p. 283 et s.).

[19]V. chap. 14 (Samuel Tanner, « Dynamiques de participation d’une bande armée dans des crimes de masse. Une étude de cas du génocide rwandais », p. 333 et s.).

[20]V. chap. 30 (Maurice Cusson, Michel St-Yves et Bruno Poulin, « La police dans les situations explosives : l’emploi de la force et la négociation », p. 701 et s.).

[21]Autre que le « terrorisme conjugal » qui apparaît seul dans l’ouvrage.

[22]V. chap. 11 (Véronique Jaquier et Stéphane Guay, « Les violences conjugales », p. 259 et s.), 25 préc. et 29 (Véronique Jaquier et Joëlle Vuille, « Les violences conjugales : de l’intervention à la prévention », p. 673 et s.).

[23]V. spéc. p. 274 et s. in chap. 11 préc.

[24]V. chap. 7 (Jean Proulx et Eric Beauregard, « Les processus de passage à l’acte des agresseurs de femmes extrafamiliaux », p. 141 et s.), 8 (Eric Beauregard et Jean Proulx, « Les processus de passage à l’acte des agresseurs sexuels d’enfants extrafamiliaux », p. 187 et s.) et 36 (Franca Cortoni et Thierry Pham, « Evaluation et traitement des agresseurs sexuels », p. 863 et s.).

[25]V. outre chap. 3, 31 et 32 préc. le chap. 4 (Maurice Cusson, « De la provocation à l’homicide : une théorie de l’aggravation des rixes », p. 83 et s.

[26]Chap. 32, p. 748.

[27]P. 841.

[28]P. 734.

[29]P. 95.

[30]P. 451.

[31]P. 592.

[32]P. 766.

[33]P. 892.

[34]V. chap. 30 et 31 préc.

[35]On regrettera, en revanche, l’absence d’une table des matières.

[36]V. chap. 21 préc.

[37]V. chap. 27 (Eric Lacourse et Patricia Soucy, « La prévention développementale des violences criminelles », p. 633 et s.).

[38]V. chap. 26 (Nicholas Longpré, Geneviève Parent et Jean-Pierre Guay, « L’évaluation du risque de récidive violente chez les délinquants adultes », p. 607 et s.).

[39]S. Raoult, « Chronique de la recherche empirique internationale en sciences criminelles », in Les nouveaux problèmes actuels de sciences criminelles (PASC), vol. XXIV, 2013, p. 145 et s.

[40]V. chap. 4 préc., p. 87.

[41]V. chap. 32 préc. P. 760.

[42]Sur la pratique des prescriptions de médicaments psychotropes par les médecins généralistes et spécialistes qui interviennent auprès des personnes violentes, v. chap. 34, p. 805 et s.

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