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L’escadron de la mort au Québec

Jean-Claude Bernheim
Montréal : Les Éditions Accent Grave. 2014

Ce livre traite du « pouvoir d’homicide » des policiers, particulièrement au Québec et au Canada, mais également de façon générale dans les pays démocratiques, tels les pays européens. La situation en France (p. 72-78) et aux États-Unis (p. 79-81), par exemple, est citée à titre de point de comparaison. Ce pouvoir d’homicide, que l’auteur appelle l’homicide « légal », est une stratégie, dit-il, de contrôle social. Profitant de politiques d’intervention visant à mettre fin aux vols à main armée, des escadrons de la mort, constitués d’équipes de policiers triés sur le volet, par leurs « actions de terreur et d’extermination », ont « rendu justice sur le trottoir » (p. 241). Les termes sont « durs », mais l’auteur documentera empiriquement par la suite cette affirmation. L’on songe évidemment, avec cette image d’un escadron, à la situation historique de certains pays en Amérique latine, telle celle des fameux escadrons brésiliens bien connus.

L’auteur, Jean-Claude Bernheim, reconnaît que son enquête est en quelque sorte un « brûlot », une « attaque polémique », aux « allures pamphlétaires » (p. 193). Le lecteur serait peut-être tenté alors d’en rejeter la lecture. Ce qui serait fort dommage ! Parce qu’au delà délibérément « très engagé » de l’attaque « frontale », ce livre est fort sérieux, rigoureux, bien documenté. L’auteur, d’ailleurs, possède des lettres de noblesse scientifique qui plaide en sa faveur. En effet, il a déjà publié une douzaine (12) de livres où il a démontré clairement que l’on peut écrire de façon engagée tout en déposant sur la table des faits, des arguments et un raisonnement logique apte à faire réfléchir le lecteur, et, à l’occasion, les législateurs et les décideurs publics en général. Je pense ici en particulier à ses livres tels: Les complices (1980); Rompre le silence (1983); Police et pouvoir d’homicide (1990); Criminologie: idées et théories (1999 et 2007); Les droits des personnes incarcérées (2002); Les assurances et le casier judiciaire (2008); ainsi que Les erreurs judiciaires (2010) …

La crédibilité de l’auteur n’est donc pas en jeu. Diplômé en biologie, il s’est engagé en profondeur dans le combat incessant des droits de la personne, en particulier des droits des prisonniers. Il a fondé, par exemple, l’Office des droits des détenus, un chapitre, à l’époque, de la Ligue des droits de l’Homme, devenu Ligue des droits de la personne, qu’il a animé de façon magistrale pendant plus de 20 ans. Sans relâche, il est intervenu et intervient encore souvent sur la place publique, à la radio et à la télévision, pour défendre concrètement et avec vigueur ces droits. De façon concomitante, il a complété ses études en criminologie et il a enseigné et enseigne toujours à l’Université de Montréal, à l’Université d’Ottawa ainsi qu’à l’Université Laval de Québec.

Ceci dit, ce dernier livre, « L’Escadron de la mort au Québec » (2014) est « exemplaire » pour un livre dit « populaire » qui veut rejoindre un large public. En effet, la documentation est bien fouillée. Une bibliographie de plus de 200 titres, par exemple, en témoigne (p. 218-235). Il s’agit d’une analyse de contenu systématique des événements impliquant des policiers et la « mort violente » de certains suspects ou de certains criminels bien connus, d’autres moins bien connus. Dans cette analyse « minutieuse », l’auteur démontre, à notre grande surprise, la mienne inclue, que des équipes de policiers ont délibérément planifié le poursuite et la fusillade de tel ou tel individu soupçonné de commettre en série des vols à main armée, un fléau dans certaines villes et certaines régions du pays. L’auteur recense ainsi plus de 90 de ces opérations tragiques, dont 53 mortelles, présentées faussement, dit-il, comme des actions de légitime défense. La conclusion de Jean-Claude Bernheim est dévastatrice: « Des policiers de Montréal et la Sûreté du Québec, imités en cela par d’autres corps de policiers, et appuyés par l’appareil judiciaire et l’inertie bienveillante des autorités politiques, ont procédé à l’exécution préméditée et planifiée de criminels de droit commun. En majorité des auteurs de vols à main armée… » (communiqué de presse).

Compte tenu que j’ai travaillé moi-même sur ce type de vols et de voleurs, depuis ma thèse de doctorat jusqu’à des recherches multiples sur le sujet pendant ma carrière, j’en arrive à la conclusion que la thèse défendue par Jean-Claude Bernheim est « crédible ». J’avoue que sur la foi de l’idée initiale du projet de l’auteur qu’il y avait au Québec, au Canada, aux États-Unis, en France et ailleurs en Europe de tels escadrons de la mort, je n’y croyais pas vraiment. À la lumière de ce livre, toutefois, force est d’admettre que, malheureusement, pour celui qui comme moi a crû et croit encore à la démocratie et aux institutions du système de justice pénal (police, tribunal et prison), je termine cette lecture un peu « désabusé » et « en colère ».

Jean-Claude Bernheim termine son livre sur une note défaitiste en affirmant qu’il serait « inutile de terminer ce dossier en faisant des recommandations dans le sens d’une demande pour qu’une éventuelle commission d’enquête fasse toute la lumière sur l’escadron de la mort, ou de suggérer que des accusations soient portées… »(p. 226). Cependant, contrairement à l’auteur, je pense, pour ma part, que le contenu fort sérieux des allégations contenues dans ce livre peut mener les autorités à « ouvrir » ce dossier terrible de l’homicide « légal » commis par des policiers. Au minimum, je partage la réflexion finale de l’auteur lorsqu’il dit:  » En somme, le seul objectif du présent dossier est d’informer en profondeur et de hausser d’un cran le niveau de conscience de classe des gens. Ce qui n’est pas si mal comme objectif » (p. 206). Pas si mal en effet, M. Bernheim !

Tout compte fait, voici un auteur « hors norme », « hors pair » et « hors de prix », qui rend un grand service à la société et, peut-être, au système de justice pénal. C’est déjà ça ! Un auteur courageux, dont je ne partage pas toutes les idées, loin de là. Mais le changement social dépend souvent de personnages de cette nature, de cet acabit, qui se révoltent contre des situations sociales inacceptables sur le plan humain et professionnel. Pour citer l’écrivain irlandais bien connu, George Bernard Shaw (1856-1950), prix Nobel de littérature en 1925: « Un homme raisonnable s’adapte au monde ! Un homme déraisonnable s’obstine à adapter le monde à son idéal ! Tout progrès dépend donc de l’homme déraisonnable ». Jean-Claude Bernheim est justement un tel homme déraisonnable.

À bon entendeur, salut!

André Normandeau
Université de Montréal

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