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Police scientifique : Le renseignement par la trace

Par Olivier Ribaux
Lausanne, Switzerland : Presses polytechniques et universitaires romandes. 2014.

La science forensique n’est pas que jargon scientifique spécialisé, équations physiques, réactions chimiques ou algorithmes informatiques. Le professeur Ribaux, futur directeur de l’Ecole des sciences criminelles de Lausanne, en fait une brillante démonstration dans ce « Police scientifique. Le renseignement par la trace », dernière publication de la collection Sciences forensiques des Presses polytechniques universitaires romandes. De fait, les références appuyant son analyse, voire sa thèse, ressortent plus du domaine des sciences humaines et de la gestion policière et judiciaire que des sciences pures et appliquées. Il offre ainsi au lecteur une réflexion critique sur l’apport réel de la criminalistique à l’enquête avant d’en proposer une autre voie d’optimisation, celle de l’intégration de la trace matérielle à l’élaboration du renseignement de sécurité et à la compréhension des phénomènes criminels. Ce livre est un vibrant appel à un rapprochement de la criminalistique et de la criminologie, constituant les sciences criminelles.

Dans la première partie, un fil rouge de cas réels ancre dans la réalité un travail de décryptage de la « crise d’identité » que connaît la science forensique depuis une bonne dizaine d’années (Kirk l’identifiait déjà en 1963…). Alors que semble très relatif l’apport des sciences dans la résolution des crimes ou la réduction des séries délictuelles, le fait de considérer les sciences forensiques comme un éventail de techniques distinctes, cantonne le rôle des scientifiques à une production de résultats indépendants focalisés au seul règlement d’un cas unique devant la cour de justice. Nonobstant les problèmes d’interprétation inhérents à cet objectif, le professeur Ribaux se plaît à relever la difficulté à proposer un modèle économique et opérationnel satisfaisant des services criminalistiques (les Québécois diraient judiciaires) dans ces conditions, comprenant la nécessité pour la police et la justice de gérer aujourd’hui , et de réagir à de grandes masses d’informations (profil génétiques, empreintes digitales, mais aussi fouille de données physico-chimiques ou numériques).

Pour autant, la seconde partie de l’ouvrage propose des solutions visant à participer à une meilleure justice, par une intégration des traces physiques, chimiques, biologiques et numériques dans l’action de sécurité. D’aucuns pourraient crier à l’instrumentalisation de la science pour mieux contrôler les populations, mais n’est-il pas moins intrusif et plus sécuritaire pour les droits de l’Homme d’exploiter les traces matérielles d’activités contentieuses, plutôt que de ne procéder que par des actes d’enquête intrusifs visant individuellement des personnes (écoutes, auditions, perquisitions, etc.) ? Le potentiel de cette stratégie, définie sous le nom de renseignement criminalistique n’est pas hypothétique, mais déjà effectif et pas seulement à des fins répressives pour comprendre la structure des réseaux criminels de trafic de stupéfiants, matérialiser la contrefaçon organisée de biens de consommation ou de médicaments, ou encore prévenir la dynamique des réseaux de gangs de rue, pour ne citer que quelques cas. Il induit la nécessité de reconnaître l’importance d’un généraliste de la trace pour rationaliser les stratégies de collecte et d’analyse structurée des traces relevées dans un contexte donné pour un effet recherché par les responsables de la sécurisation des personnes et des biens. En mesure de conseiller ces décideurs de sécurité pour intégrer les traces dans leur stratégie, ce généraliste scientifique apparaît alors comme le chaînon manquant actuellement entre les agents préleveurs et les experts spécialisés dans un système économique qui se veut de plus en plus tayloriste. Le dernier chapitre propose des éléments de réflexion sur la formation d’un tel scientifique et les conséquences pour les recherches académiques.

En dix chapitres constituant une introduction et deux parties, riche d’une remarquable bibliographie soutenant un discours atypique sur la criminalistique, loin des poncifs technologiques illustrés par les fictions comme « CSI », ou les ouvrages thématiques spécialisés sur un type de preuves, Olivier Ribaux produit un plaidoyer pour un retour aux sources des visions des pionniers de la criminalistique (Reiss, Locard, Vollmer), réhabilitant le concept quelque peu abandonné de « police scientifique », voire de policier scientifique. Son argumentation étayée explique l’enthousiasme des auteurs des deux préfaces de ce livre, qui ne sont rien d’autres que le professeur Pierre Margot, directeur de l’Ecole des sciences criminelles de Lausanne, et Maurice Cusson, chercheur au Centre international de criminologie comparée et directeur par deux fois de l’Ecole de criminologie à l’Université de Montréal.

En conclusion, cet ouvrage s’inscrit dans la série des quelques rares traités de science forensique qui définissent et marquent cette science depuis 1893, année de l’ouvrage originel de Hans Gross, qui a inventé le substantif « criminalistique » (Handbuch für Untersuchungsrichter als System der Kriminalistik). Il devrait inspirer durablement les développements et recherches de cette discipline. Il est d’ores et déjà une référence obligatoire des étudiants et chercheurs du programme de criminalistique de l’Université du Québec à Trois-Rivières.

FRANK CRISPINO
Université du Québec à Trois-Rivières

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