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Tentatives d’évasion / Ombres et lumières à Clairvaux

Sous la direction d’Anne-Marie Sallé
Paris : Éditions Loco. 2014.

Ce livre est un véritable « bijou » pour ceux et celles qui s’intéressent au monde de la prison. En effet, il s’agit d’un collectif franco-français de détenus, d’artistes, de fonctionnaires de prison et de simples citoyens qui, d’une façon ou d’une autre, sont liés à la vie quotidienne d’une abbaye « et » prison au coeur de la France, dans la Département de l’Aube, dans la Région de ChampagneArdenne. Le site territorial est vraiment unique puisque cette prison est annexe à une « Abbaye dite de Clairvaux », fondée en 1115 de notre ère par Bernard de Clairvaux. Ce dernier, un moine cistercien, accompagné de quelques moines de sa communauté, vint défricher une clairière où tous entendaient prier, mais aussi vivre du travail de leurs mains, comme le recommandait le nouvel ordre religieux des Cisterciens. L’Abbaye de Clairvaux résista au temps pendant plusieurs siècles mais, sous Napoléon, au 19e siècle, elle devint une prison, la plus grande à cette époque et longtemps par la suite en France. Cette prison est toujours « debout » en 2016. C’est dans le respect de cette dualité historique, abbaye « et » prison », que l’association « Renaissance de l’abbaye de Clairvaux » met en place depuis 1979, hors toute implication politique ou religieuse, un projet culturel global: programme de visites consacrées aux bâtiments monastiques des XIIe au XVIIIe siècle et aux lieux historiques de la prison; gestion de colloques et de publications sur les deux histoires du site; organisation d’un festival de musique « Ombres et lumières »; et , constitution d’une première collection d’oeuvres (littérature, peinture …) liées au site.

Clairvaux a vocation à devenir un centre culturel structurant de la région et même de la France. Incidemment, mentionnons pour la « petite » histoire que Bernard de Clairvaux et ses moines ont fondé plusieurs autres abbayes dans d’autres pays européens, en conservant toujours le même nom: Abbaye de Clairvaux, ce qui est surprenant et relativement rare à travers huit siècles d’existence. Or, l’une de ces abbayes, une abbaye espagnole du XIIe siècle, a échappé au XXe siècle à sa disparition, faute de fonds pour la rénover. Heureusement, un Américain fort riche l’a achetée et l’a fait transporter et remonter en Floride, près de Miami, au milieu des années 1950. Le nom est demeuré le même, soit l’Abbaye de Clairvaux (l’une des abbayes de Clairvaux, il va s’en dire, et non la seule de ce nom, évidemment). L’Église épiscopalienne de la Floride en est la propriétaire. Le public peut la visiter en tout temps. Je l’ai moi-même visitée à quelques reprises.

Ceci dit, ce livre retrace l’expérience originale de « Renaissance » et associe les textes et les images des détenus aux oeuvres et interventions des artistes participants. L’on y retrouve des textes provenant des ateliers d’écriture; d’un film documentaire donnant la parole aux détenus lors des ateliers d’écriture et retraçant l’histoire de la création musicale qui en est issue; des textes de plusieurs « Festival de Clairvaux » organisés sur le site; des textes d’expression théâtrale par les détenus qui a donné lieu à un montage vidéo à leur intention; de portraits de détenus qui a donné lieu à une exposition; d’extraits d’un coffret DVD; d’extraits de plusieurs concerts de musique; de travaux d’art plastique; et cetera. Un vrai « beau livre » pour tout citoyen un peu intéressé au sort des détenus sans compter le juriste ou le criminologue qui aurait peut-être tendance à laisser de côté ce genre de littérature. Ce qui serait fort dommage, car des témoignages de ce calibre sont souvent plus percutants et plus directement utiles pour amener des changements nécessaires à la vie en prison par rapport à tous ces livres fort savants qui dorment à l’occasion sur les rayons des bibliothèques.

Le livre se termine avec une citation historique « célèbre », écrit en français ancien, d’un « grand bandit devant l’éternel », par le poète français François Villon (14311463) dans son poème « Ballade des pendus ». Un extrait de poème que j’ai eu le plaisir personnellement de réciter en public dans ma jeunesse. François Villon mena une vie aventureuse et risqua plusieurs fois la potence. Il apparaît, par la force de son inspiration et la sincérité de ses accents, comme le premier en date des grands poètes lyriques français modernes. À la limite je dis que François Villon pourrait être ‘le poète des juristespénalistes et des criminologues’. Et François Villon d’écrire:

Frères humains qui après nous vivez,
N’ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous merci.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous les os devenons cendre et poudre.
De notre mal, personne ne s’en rie.
Mais priez Dieu que tous nous veuille
absoudre !

ANDRÉ NORMANDEAU
Université de Montréal

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