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Pouvoir et politique pénale : de la prison à la surveillance électronique

Par Tony Ferri
Paris : Éditions Libre & Solidaire. 2016.

Dans ce nouveau livre, Tony Ferri poursuit sa démarche d’analyse du système de contrôle social qu’est le système tentaculaire de justice criminelle et plus particulièrement la prison et son prolongement, le placement sous surveillance électronique (PSE). En trois chapitres denses, il aborde l’importance d’un usage rigoureux du vocabulaire et les « modalités contemporaines de l’enfermement » dans le premier; dans le second il scrute « l’habitat » du surveillé en parallèle avec « le dedans » qu’est la prison; dans le dernier, Ferri se fait plus incisif en dévoilant le déploiement de la carcéralisation du milieu libre.

D’entrée de jeu, il établit que le PSE n’a nullement réduit la population carcérale en France, comme plusieurs l’avait prédit, tout comme le travail d’intérêt général n’a été de fait qu’une forme de peine supplémentaire qui s’est additionnée à la peine de prison.

Dans la continuité de ses analyses précédentes, Ferri précise dès l’introduction que « l’objet principal de (son) étude porte sur la détermination des spécificités de cet enfermement (contemporain), aussi bien sous la forme de l’incarcération que sous celle du PSE » (p. 13). Ainsi, en trois courts chapitres, d’à peine une trentaine de pages chacun, il s’empare du vocabulaire pour déconstruire ce que certains laissent sous entendre pour ensuite décrire et articuler la surveillance électronique dans le prolongement de l’incarcération.

Cette gymnastique des mots n’est pas toujours évidente à saisir parce qu’elle mobilise des muscles de la réflexion intellectuelle rarement en symbiose avec la réalité à laquelle les détenus ou les surveillés sont confrontés. Praticien, l’auteur use de sa connaissance intime avec les condamnés pour mesurer les similitudes du dedans et du dehors. Tout comme dedans, dehors sous surveillance souligne les effets de l’enfermement qui se répercute sur l’intimité, la vie quotidienne, sur le comportement et le rapport avec les autres.

La matérialité de l’enfermement n’est en fait qu’une question de degré. Le dedans comporte des murs, le dehors de l’électronique, un mur invisible à l’œil, mais tout aussi circonscrit dans la tête et sur le corps de celui qui est affublé d’un bracelet. C’est cette invisibilité qui en fait une obsession tout en assurant « de rendre le milieu libre coextensif à la prison » (p. 33). Ce subtil passage de la contrainte dure et mesurable à la contrainte psychologique par l’intériorisation d’une surveillance autoritaire et permanente, crée une « stress quotidien » et amène le placé sous surveillance électronique « à élever en lui et autour de lui les murs de sa geôle » (p. 47).

Après avoir établit que le carcéral s’immisce insidieusement dans le milieu libre, Ferri aborde les particularités de chacun de ces espaces, dans le deuxième chapitre. Pour ce faire, il réfère à Radkowski qui oppose deux formes de l’habitat : l’habitat-résidence et l’habitat-écoumène. Le premier correspond à un espace entourant la résidence permettant des allers retours propre « au mode vie des sédentaires », tandis que le second renvoie au « milieu » dans lequel évoluent les nomades. À partir de ces deux modèles d’analyse, Ferri établit que l’habitat-résidence, tel qu’il le décrit en tenant compte du point de vue de Radkowski, permet de « localiser un sujet », alors que « les nomades errant d’un point à un autre, investissent la totalité de l’étendue sans jamais occuper un seul point précis » (p. 63). Ces deux modes d’habitat sont caractérisés par des mouvements ou déplacements liés aux besoins vitaux pour les nomades, aux nécessité sociales pour les sédentaires, ainsi la liberté des uns et des autres n’est pas la même.

Pour résumer, « habiter pour un nomade, c’est habiter un monde en lequel son habitation se déplace (sans distinction entre un dedans et un dehors). Tandis que, pour un sédentaire, habiter, c’est habiter un lieu autour duquel se déploie un dehors, un autre monde en quelque sorte » (p. 76). Sur cette base, Ferri conclut que « le milieu du nomadisme est idéalement un milieu naturel, non transformé, non modelé par la main de l’homme et de la technocratie », tandis que « le lieu-habitation est par excellence le milieu de la régulation et du contrôle, le milieu du rythme de la vie sociale » (p. 76 et 77). Il enchaine en décrivant les contraintes subies par le sédentaire en affirmant que « loin de vivre d’abord, le sédentaire s’imagine ou espère vivre » (p. 78).

Il poursuit avec une description des « conditions d’habitation du monde pénal » (du dedans), c’est à dire des contraintes ou privations associées à une gestion pénitentiaire qui suscite un rappel systématique de ces privations tout en créant l’espoir d’en sortir, de « recouvrer la liberté ». Selon Ferri, c’est précisément dans cet espoir que se situe la souffrance que génère la prison. C’est ainsi qu’il passe à la situation du placé sous surveillance électronique dont il compare la situation à celle du détenu soumis à des privations et habité par l’espoir de s’en sortir. Il résume leur situation respective dans les termes suivants : « Si donc l’acte d’enfermement du détenu réside d’abord dans un acte de possession de son corps, l’acte d’enfermement par le bracelet pénal consiste, avant toute chose, dans la possession de son esprit ou de sa psyché » (p. 99).

Le troisième chapitre est consacré à la « carcéralisation du milieu libre » de laquelle découle l’hypersurveillance. Ainsi, avec la technologie de la surveillance électronique, on passe de la prison qui contrôle méthodiquement le corps plus que l’esprit, à un autocontrôle confirmé par « le consentement du placé » et « sa participation au contrôle » par ses échanges avec son contrôleur. Cette surveillance se manifestant aussi bien au domicile qu’à l’extérieur, pour le placé il n’y a plus de distinction entre le dedans (chez lui ou la prison) et le dehors, il se retrouve dans une homogénéité qui l’affecte dans sa personnalité. De fait, il est désorienté. De plus, il devient un point sur un écran radar dont on suit les déplacements, tel un objet.

De son expérience de conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation au sein du ministère de la Justice, il comprend que « le placé n’est pas tranquille chez lui, qu’il se sent en permanence sous surveillance et sous tension autant au sein même de son territoire familier qu’à l’extérieur de chez lui. Il se peut même qu’il lui arrive de goûter à un repos relatif en dehors de son domicile, du fait même que l’impression lui est donné de s’éloigner temporairement du lieu de l’exécution de la peine » (p. 130). Et quoique « l’individu surveillé a la capacité, certes, de se mouvoir, mais cette capacité est laissée aux conditions de la surveillance. De là vient que le placé, aussi loin qu’il soit autorisé à se déplacer, est contraint à tenir en place » (p. 133).

De là l’instauration de la pantopie : un « univers où le centre est partout[1] et la périphérie nulle part ». Non seulement le dedans et le dehors se confondent, mais « la confusion des rôles » s’instaure menant « les membres d’une même famille (à) se transformer en surveillants pénitentiaires » (p. 134).

Comme dénouement de son analyse, Ferri nous répète « que c’est dans l’instauration même de mesures alternatives à l’incarcération que se prolonge paradoxalement la prison » (p. 140-141). Et que « l’institution punitive a compris qu’il est clairement plus efficace et moins coûteux de mettre en place des technologies de pouvoir, qui se constituent sur des rapports de force, sur un mode de colonisation plutôt que sur celui de la garnison ou du stationnement des troupes » (p. 145).

En conclusion, c’est à titre d’observateur, puisque je ne peux plus être qualifié de criminologue compte tenu de la professionnalisation de ce champ de connaissance et des exigences imposées par cette corporation auxquelles je ne peux répondre comme bien d’autres enseignants, que je me permets de noter qu’il est plus que réconfortant de voir un conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation du ministère de la Justice français oser ébranler les piliers du temple de la prétendue Justice de l’État. Au Québec et au Canada, nul détenteur d’un poste officiel de contrôle social ne se risquerait publiquement à une critique aussi percutante.

JEAN CLAUDE BERNHEIM
UNIVERSITÉ DE SAINT-BONIFACE, WINNIPEG, MB


[1] Michel Serres, définit la pantopie comme étant « partout » (rencontre à la librairie Dialogue à Brest, 24 juillet).

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