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Drogue et criminalité : Une relation complexe (3e revue et augmentée)

Par Serge Brochu, Natacha Brunelle et Chantal Plourde
Montréal : Presses de l’Université de Montréal. 2016.

Vient de paraître aux Presses de l’Université de Montréal la troisième édition de l’ouvrage Drogue et criminalité : Une relation complexe. Les deux premières éditions de l’ouvrage, qui datent de 1995 et 2006, avaient été rédigées en solo par Serge Brochu, et représentaient déjà une contribution marquante dans le champ de l’analyse des problématiques entourant l’usage de drogue et les conduites délinquantes. Le principal apport de cet ouvrage était d’exposer pour la première fois en français un modèle théorique permettant de mieux comprendre la relation qui se tisse entre ces deux phénomènes. S’appuyant sur une analyse en profondeur de la littérature, l’auteur proposait un cadre schématique permettant de mieux cerner la nature complexe de la relation drogue-crime, en tenant compte à la fois des propriétés pharmacologiques du produit, des caractéristiques de l’individu et du contexte d’usage. En fidèle disciple de Dollard Cormier, l’auteur mobilisait une grille d’analyse biopsychosociale et proposait alors un modèle intégratif dans lequel le style de vie jouait un rôle central. Il concluait d’ailleurs sur la nécessité de dépasser la causalité linéaire, et d’analyser la relation drogue-crime dans une perspective compréhensive qui laisse une place de choix à la subjectivité des acteurs. C’est ce modèle qui allait ensuite marquer toute une génération de chercheurs et d’intervenants appelés à œuvrer auprès de cette clientèle.

Cette troisième édition, que Serge Brochu a écrite cette fois de concert avec deux collaboratrices de longue date, soit Natacha Brunelle et Chantal Plourde, propose une version entièrement révisée dans laquelle la réflexion sur la relation complexe entre drogue et crime est encore plus approfondie. S’inspirant davantage des études menées au Canada – et en particulier par les chercheurs affiliés au RISQ (Recherche et intervention sur les substances psychoactives du Québec) – les auteurs se penchent à nouveau sur la complexité du phénomène en mobilisant la notion de trajectoire de consommation de drogue et de conduite déviante. À cet égard, les révisions apportées à cette nouvelle édition sont à ce point importantes, que l’ouvrage augmenté représente en soi une contribution additionnelle et une avancée significative dans ce domaine de recherche. Cet ouvrage propose en effet un modèle conceptuel entièrement renouvelé, lequel intègre une approche beaucoup plus dynamique qui permet de mieux prendre en compte l’expérience personnelle et la perception des usagers.

Le premier chapitre, essentiellement descriptif, vise à démontrer comment l’usage de drogue et la criminalité touchent souvent les mêmes populations. Sans nécessairement conclure sur la nature de la relation entre les deux phénomènes, ce chapitre permet de souligner à quel point ces deux problématiques sont intimement liées.

Dans les chapitres subséquents, les auteurs exposent de façon systématique les principales modélisations permettant d’expliquer la nature du rapport entre la drogue et la criminalité. Ils distinguent deux grandes catégories d’explications, soit le modèle basé sur les éléments proximaux, et le modèle basé sur les éléments distaux. En ce qui concerne le modèle proximal – qui repose en partie sur le modèle tripartite de Goldstein – celui-ci permet d’analyser la nature du rapport entre usage de drogue et délinquance en mobilisant les explications causales linéaires. Ce modèle permet d’expliquer, entre autres, que la dépendance pourra pousser certains consommateurs à s’engager dans des activités criminelles lucratives afin de multiplier les sources de revenus permettant de s’approvisionner en drogue. Il permet aussi d’expliquer que le contexte de prohibition, qui confine à la clandestinité le commerce des drogues, peut générer certaines formes de violence et d’activités criminelles. Les auteurs soulignent ensuite les limites associées au modèle proximal, en insistant particulièrement sur le caractère linéaire et simpliste des explications proposées. On y souligne aussi le fait qu’il s’agit d’un modèle dans lequel les individus sont considérés essentiellement comme étant tributaires des effets pharmacologiques du produit et des contraintes du contexte environnemental, sans possibilité de se mobiliser à titre d’acteur à part entière.

C’est en réponse à ces limites que les auteurs exposent ensuite le modèle distal, qui s’inspire davantage d’une approche développementale, et qui évite ainsi la fixité temporelle propre au modèle précédent. Le modèle distal permet en effet d’intégrer dans le schème explicatif certains facteurs biopsychosociaux qui vont jouer un rôle tout au long du parcours de vie de la personne. Ce modèle processuel, qui s’appuie abondamment sur les recherches en matière de trajectoires de vie, va ainsi permettre d’intégrer dans le schème d’analyse des dimensions telles que le temps, le développement et la transition. C’est ainsi qu’on peut identifier certains facteurs de risque et de protection qui auront un impact sur la progression ou le maintien d’une trajectoire déviante, tant en matière de consommation de drogue que d’activités délinquantes.

Au final, en s’inspirant à la fois de ces deux modèles complémentaires, les auteurs proposent un modèle intégratif qui permet de mieux comprendre la complexité de la relation entre drogue et criminalité. En mobilisant le cadre théorique des trajectoires de vie, ce modèle intégratif contribue dès lors à élargir le spectre d’analyse à l’expérience subjective des individus qui empruntent ces trajectoires. Cette posture épistémologique, qui marque une rupture avec le positivisme, permet ainsi de considérer la personne comme un acteur social en mesure d’aménager sa propre existence en tenant compte des contraintes extérieures. « Il faut concevoir la personne comme un acteur social, qui aménage sa vie en fonction de ce qu’elle est, de ce qu’elle vit, de ce qu’elle ressent et de ce qu’elle comprend » (p.159).

Comme dans les éditions précédentes, cet ouvrage témoigne du souci constant des auteurs pour l’élaboration de stratégies d’intervention pour venir en aide aux personnes qui sont aux prises avec une problématique de consommation de drogue ou des démêlés avec la justice. C’est ainsi que l’ouvrage se termine par un chapitre entier consacré aux traitements offerts aux toxicomanes judiciarisés. Ce chapitre expose un portrait particulièrement exhaustif des programmes et des mesures mises en place pour intervenir auprès de cette clientèle. On y aborde aussi de façon fort pertinente les enjeux relatifs à l’offre de soins dans un contexte de contrainte pénale.

Les auteurs concluent leur ouvrage en rappelant la difficulté de rendre compte de la complexité de la relation entre drogue et criminalité. Ils ont toutefois réussi à éviter le piège des explications linéaires et simplistes, en intégrant dans leur modèle la notion de trajectoire de vie. À cet égard, cet ouvrage constitue une contribution significative pour la compréhension de ce phénomène.

BASTIEN QUIRION
UNIVERSITÉ D’OTTAWA

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