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RCCJP – Volume 65.1 (2023)

Opération Scorpion – les dessous de la plus grande enquête sur la prostitution juvénile au Québec

Par Maria Mourani et Roger Ferland
Montréal : Les Éditions de l’Homme. 2022. 310 p.

Opération Scorpion est un récit destiné au grand public faisant la lumière sur les dessous d’une enquête qui a fait les manchettes il y a une vingtaine d’années et qui a conduit au démantèlement d’un réseau de prostitution juvénile à Québec. Une des forces du livre, c’est que l’ex-policier au cœur de l’enquête, Roger Ferland, raconte à la première personne sa quête de la vérité, de façon minutieuse, en ne cachant pas ses doutes et les erreurs commises en cours de route. La collaboration entre Roger Ferland et la criminologue Maria Mourani est fort pertinente car elle permet aux lecteurs d’avoir davantage de contexte. Après 175 pages de reconstitution des 3 mois d’enquête par Roger Ferland, Maria Mourani propose des portraits plus complets des victimes et des cliques de proxénètes, et elle analyse les suites juridiques du travail policier.

J’ai accepté de faire cette recension car j’ai travaillé et je travaille encore à titre de sénatrice sur des enjeux liés à la prostitution et l’accès incontrôlé des enfants à la pornographie en ligne. J’ai connu la criminologue-députée Maria Mourani quand j’étais présidente du Conseil du Statut de la Femme du Québec (2011-2015). J’avais appuyé son projet de loi C-452 destiné à punir plus sévèrement les proxénètes.  Les deux auteurs de ce livre ne sont pas des théoriciens. Ils ont plongé dans ces milieux criminels d’exploitation des mineurs pour en comprendre les rouages, les révéler au grand jour, ou pour sauver des adolescentes et punir des exploiteurs.

En quelques pages au début, Mourani et Ferland résument efficacement et simplement la trame de fond du scandale de Québec. Il coïncide avec l’explosion de l’exploitation sexuelle des enfants sur internet à travers le monde, la banalisation de la prostitution, et l’hypersexualisation de notre société.

« L’industrie du sexe est riche, puissante, violente et elle a su s’infiltrer dans les différentes sphères de notre société, mais aussi dans les esprits. Le client est roi et l’enfant n’est qu’une marchandise pour satisfaire sa perversion. «  (page 16)

L’histoire de l’enquête est extrêmement bien documentée, même si parfois, le lecteur se mêle un peu dans les noms car il y a de nombreux individus impliqués. Le récit détaillé et les dialogues permettent de confirmer à quel point recueillir la preuve est un exercice frustrant, complexe et qui prend beaucoup de personnel et de persévérance.  On savait depuis deux ans qu’il y avait un réseau de prostitution juvénile à Québec, mais l’opération Scorpion est la première à aboutir. L’enquêteur Roger Ferland, spécialisé en crime organisé, explique par exemple qu’il a dû apprendre à interroger avec doigté les jeunes victimes de violences sexuelles, qui se perçoivent souvent comme les petites amies de leurs proxénètes.  Certains éléments m’ont frappé comme la nécessité du secret absolu autour de l’enquête à ses débuts. La cellule initiale d’enquêteurs n’informatisait même pas de données pour éviter les fuites. On craignait que les présumés clients, des hommes d’influence et de pouvoir à Québec, aient des informateurs dans la police.

Un autre élément qui est très bien documenté est la nécessité de suivre les procédures à la lettre afin que la preuve ne soit pas rejetée par un tribunal. Cela cause des délais importants, le temps d’obtenir les permissions requises. Et tout cela alors que le temps presse, puisque des adolescentes continuent à être exploitées, et à prendre des risques. Et pourtant, il faut accumuler les preuves nécessaires contre les clients et les proxénètes avant de retirer les filles de la circulation. C’est difficile à vivre pour les enquêteurs.

Un exemple parmi d’autres : l’opération d’écoute électronique, une première dans ce genre d’enquête, s’est avérée particulièrement ardue car on s’est rendu compte que les proxénètes entremêlaient six langues en plus du français. Il a fallu trouver des traducteurs.

Dans la deuxième partie de l’ouvrage, Maria Mourani nous livre une analyse essentielle de criminologie, avec l’appui de statistiques, notamment en précisant de quels milieux viennent les victimes et les proxénètes. Elle nous apprend que la majorité des 61 filles identifiées et exploitées sexuellement à Québec sont retournées dans l’industrie du sexe alors que peu d’entre elles ont repris une vie normale ou sont retournées aux études. Mourani a rencontré 15 ans plus tard, certaines des adolescentes exploitées, ce qui donne un regard plus approfondi sur leur état d’esprit. Le témoignage d’une mère se heurtant à la bureaucratie policière est aussi poignant. La criminologue creuse également les méthodes et l’organisation des cliques de proxénètes. C’est un portrait fascinant que Mourani trace qui illustre comment les filles tombent dans le piège. Quant aux autres « tueurs d’âmes« , les prostitueurs (clients), Mourani écrit que les 16 condamnés dans l’Opération Scorpion ont écopé des sentences dérisoires, et que la majorité d’entre eux sont toujours actifs dans le milieu des affaires de Québec.

En conclusion, une des grandes qualités de ce livre est qu’il déboulonne quelques mythes à mon avis. Par exemple, Les adolescentes exploitées ne sont pas toujours des victimes parfaites comme le système judiciaire le réclame et la prostitution est rarement un choix. L’âge moyen d’entrée dans la prostitution des victimes détectées par le projet Scorpion est de 15 ans. A cette âge-là, on parle bien sûr d’exploitation et non de choix, et ce n’est pas parce qu’elles atteignent 18 ans que ça devient soudain un choix de vie. Voici ce que Rachel a confié à Maria Mourani.

« J’aurais pu tout arrêter à mes 18 ans, mais je ne savais rien faire d’autre. J’ai tenté de reprendre mes études à 17 ans, sans succès. Alors je me suis mise à danser nue. (..) j’ai dansé pendant huit ans, puis je suis devenue escorte. J’ai eu des clients parmi les Hells Angels (…) J’essaie encore de m’en sortir, mais ce n’est pas facile. Au fil des années, plusieurs de mes amis du milieu se sont suicidés, d’autres ont fait des surdoses de drogues » (p 236).

Rachel a aujourd’hui quitté la prostitution, mais elle a l’impression qu’elle s’est fait voler son âme. Je la comprends.

JULIE MIVILLE-DECHÊNE
SÊNATRICE INDÊPENDANTE – QUÊBEC

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