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RCCJP – Volume 65.1 (2023)

Criminologie et Philosophie : Sens et fonctions de la peine

Par Tony Ferri
Paris : Éditions La P’tite Tartine. 2022. 378 p.

Le philosophe Tony Ferri nous a habitués, à travers ses essais, à une réflexion poussée sur le domaine pénitentiaire. Dans le présent ouvrage, Criminologie et philosophie, il continue sa quête éthique en prenant principalement appui sur la notion de désistance, faisant ressortir les questions essentielles à se poser sur le champ pénal et criminologique, plus particulièrement celle du sens de la peine.

Pour ce faire, sa réflexion oscille habilement entre philosophie et criminologie. Le philosophe moraliste y fouille les strates historiques de la peine, l’idée d’amendement, de la moralité, sans oublier de souligner la prégnance de la construction sociale de la délinquance. Puis l’homme de terrain met en lumière cette criminologie… clinique ou pratique du milieu ouvert – dans lequel il travaille – qui, à partir de méthodes, de pratiques, de contacts avec la population pénale, forge le travail sotériologique du conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation, autour de cette idée de la désistance. « Se désister » pour lui « c’est sortir d’un contexte, d’un enracinement dans des habitudes ou de genres de vie particuliers », « c’est quitter les circuits de la délinquance, s’éloigner des fréquentations néfastes ».

Un véritable travail de sape pour l’intervenant social qui doit lutter contre la « persistance » dans une attitude délinquantielle. Les difficultés n’étant pas sans causes, une question primordiale émerge en lui : naît-on délinquant ou le devient-on ? Rappelant à ce sujet qu’historiquement le criminel était caractérisé par sa physionomie – on naissait alors délinquant et l’on ne pouvait s’en détacher –, il remet en relief la perception de la criminalité qui est l’expression d’une réaction collectivement construite. Ainsi, progressivement, l’idée d’amendement, emprunté au monde monastique, a pris place dans le secteur de la Justice, et a débouché sur la réinsertion et la prévention de la récidive…

Une interrogation sous-jacente découle alors chez le criminologue qui se demande, pour le coup, « ce qui est susceptible de favoriser la rupture ou l’arrêt des conduites de persistance criminelle » ? Plus précisément, comment le délinquant doit rompre avec une antériorité :de naissance, comme on l’on pensait au 19ème, ou d’histoire, celle contemporaine du vécu du délinquant. L’auteur soumet alors trois justifications ou motivations qui favorisent le volontarisme d’un retrait face au crime : le droit, la morale et l’amour.

C’est ici que le volet philosophique donne tout sa force à la pensée de l’auteur. Quand Kant, comme Platon, considérait que « la volonté ne peut être mauvaise », Montaigne, lui, dressait les contours du « problème comme venant de ce que les lois n’ont pas de fondement absolu, de ce qu’elles ne répondent pas à une loi universelle ». Tandis qu’André Comte-Sponville circonscrit le débat en formulant que, « ce qui commanderait l’action, c’est le désir, pas la raison ». 

Par-delà les grands philosophes, Tony Ferri avance plus concrètement, que « se désister du crime consiste à renoncer à une certaine criminalité, celle-là même qui n’est pas admise par le système pénal ». 

Travaillant lui-même dans un SPIP (Service pénitentiaire d’insertion et de probation), services qui se consacraient en partie, à travers les missions de probation et de réinsertion, au changement de l’individu, par la reconnaissance de l’acte, il évoque l’historique de la création du service social pénitentiaire en 1945, pour mettre en évidence, conséquemment, la dé-spécification du travail social-pénitentiaire. Cette dé-spécification, selon lui, « enlève les caractères propres, les particularismes, ôte les différences spécifiques ». Il en décrit succinctement les étapes : le doublement d’une activité relationnelle par une activité au caractère mécanique ; d’une activité d’écoute, d’entretien et de confidence par une activité de régulation d’une surveillance généralisée ; et la dernière étape qui a trait à l’alignement de la relation d’aide sur un versant criminologique.

Par là même, on comprend que les travailleurs sociaux ne sont plus seulement des amortisseurs de crise liés à la surpopulation carcérale, mais aussi des superviseurs de peine. On leur demande désormais des expertises et des diagnostics à visée criminologique pour évaluer le risque de récidive du délinquant. Outre l’intérêt d’orienter collectivement les condamnés vers des segments ou des typologies de prises en charge, il regrette « l’acte de naissance d’une gestion quantitative et mécanique des condamnés, d’une mise en concurrence du modèle d’individualisation des peines, qui suppose l’autonomie de l’individu, avec celui d’une typologie ou d’une taxinomie, qui implique d’ériger en systèmes ou en types les traits caractéristiques des individus réduits, dès lors, à de simples objets d’étude ».

Son analyse limpide est celle d’un professionnel de terrain qui observe que « « ce n’est pas tant le délinquant qui est pris en charge ici, mais le flux, ce n’est pas tant l’individu, mais le nombre », et rajoute que « le contrôle social est dorénavant, tendanciellement investi par plus de programmatique, et par moins de relationnel ».

À contrario, Tony Ferri professe une vision du travail social plus humaine. Cet altruisme l’incline à examiner lucidement la question du sens de la peine en l’étudiant sous un angle philosophique, sociologique et critique. Son point de vue n’est pas vraiment conformiste. Il avance que « le sens renvoie toujours à quelque chose d’autre qu’à lui-même ! Il est à imaginer, à inventer, à créer, à vivre aussi ». Une variabilité qui induit logiquement la question du sens de tel ou tel acte. L’antithèse de Sartre « j’ai à être ce que je ne suis pas et à ne pas être ce que je suis » y répondrait implacablement.

Cette ambiguïté du sens devrait nous amener à relativiser les actions des hommes. « L’humain, tout sujet, n’est jamais identique à lui-même », note-t-il d’ailleurs. Et va encore plus loin en affirmant que « le fait de se poser même la question ‘Quel sens a la peine’ jette un doute sur la possibilité que la peine ait un sens, cela peut même supposer qu’elle n’en a pas ».

Mais avant même le sens, la peine a pour lui déjà une réalité constante. Son but perfide est de faire souffrir les condamnés. Elle vise le corps, l’intégrité physique, la psyché, c’est-à-dire l’intégrité morale, ou encore la liberté, la capacité juridique, voire la vie.
« Autrement dit, il s’agit de faire mal au mal, de réprimer le mal par le mal, de répondre au mal par le mal » poursuit-il en paraphrasant cette ineptie par la maxime de Montaigne « on ne corrige pas celui qu’on pend, on corrige les autres par lui ».

C’est là que se situe pour Tony Ferri le nœud gordien à trancher du sens de la peine. Car d’après lui la peine comporte clairement des dérives et des abus. Il ne croit tout simplement pas que la punition soit la seule manière d’avoir rapport avec les délinquants. On retrouve là le professionnel de la justice qui évalue rationnellement le pour et le contre de la punition. « Le risque est grand que la punition n’aboutisse qu’à la punition, parce qu’elle fonctionne en circuit fermé », soutient-il fermement. Et étoffe un peu plus son argumentaire en relevant que « la souffrance ne permet pas de revenir en arrière, et que la souffrance infligée ne permet pas non plus de toucher la sensibilité ou la conscience du condamné ».

Le philosophe rebondit là-dessus aussitôt en qualifiant vertement la punition comme extravagante. Parmi les raisons invoquées, il y a surtout l’infantilisation des détenus, un déséquilibre entre la faute et le châtiment, et comme le souligne Foucault, Nietzsche et le Dc Hénard une punition qui relève de la morbidité humaine.

Et ce « mal-punir » n’est pas sans conséquences sur la relation persécuteur-persécutée. Connaissant bien de l’intérieur le monde pénal, le conseiller d’insertion et de probation pénitentiaire en vient logiquement à relever la présence d’une gêne notoire de punir ressentie sur le terrain par les professionnels de la justice, peut-être due à la dualité des fonctions de la peine : d’une part sanctionner l’auteur de l’infraction, d’autre part favoriser son amendement, son reclassement, sa réinsertion. Un mal-être que Foucault avait bien identifié en lâchant qu’« il est laid d’être punissable, mais peu glorieux de punir ». 

Mais la réalité étant là, l’auteur constate qu’après l’acceptation de la peine du condamné – sa soumission –, celle-ci se fonde ensuite sur l’idée de lui permettre de réorienter son comportement dans le sens du respect de règles, afin de faciliter son retour dans la vie sociale. À ce sujet, il relate paradoxalement une différence entre l’ancien régime et l’époque médiévale où le système punissait l’individu surtout pour les faits commis et moins pour lui-même ou pour ce qu’il est.

Désormais, le droit de punir comprend invariablement deux phases : punitive, et modificatrice du parcours du condamné. Autrement dit, le droit de punir cherche, après avoir imputé les faits à son auteur, à provoquer chez celui-ci un désir de réhabilitation, à encourager les efforts de réadaptation.
Ici, le réquisit est cette hypothèse que la punition est source de réadaptation et d’amendement. Ce serait le seul moyen d’entraîner une transformation comportementale et cognitive du condamné…

C’est justement ce réquisit que Tony Ferri a cherché à interroger et à secouer dans ses divers travaux, recherches et écrits. Il précise néanmoins que c’est de cette idée-là que vient la mise en œuvre des aménagements de peine dans l’économie de notre droit de punir. « L’individualisation des peines s’inspire de ces deux aspects de l’infraction : personnalité de l’acteur et gravité de l’acte perpétré », justifie-t-il.

La question de la fonction des peines résulte naturellement de ses interrogations.
« À quoi sert-il de punir finalement ? », telle est la question qui apparaît au fil de son écrit, des thèmes évoqués. Outre les grandes fonctions fondamentales qui y répondent – punitive, légale, dissuasive, réparatrice, puis pédagogique et purificatrice du corps social –, la fonction potentiaire, relative à un pouvoir, semble se démarquer dans son argumentaire, notamment parce que ces grandes fonctions de la punition reflètent deux grandes structures génériques du système pénal : la structure protectrice et la structure correctrice.

À cet égard, il explique qu’il s’agit pour une société de normaliser sa population par l’imposition d’une discipline, pointant ici le doigt sur les techniques de normalisation qui s’intéressent aux données qualitatives des individus, à leur idiosyncrasie.
Pour l’universitaire, ce monde moderne « excessif » contient manifestement des vases communicants entre la technologie et la sécurité. Foucault abondait justement en ce sens lorsqu’il dénonçait l’utilisation des tables actuarielles pour déterminer les cas potentiellement difficiles.

Reliant ainsi le recours aux techniques de normalisation et aux dispositifs de sécurité au développement de la fonction potentiaire de la peine, il touche ici un point sensible de notre société moderne, une entrave qui n’est pas forcément repérable au premier abord pour le citoyen lambda. Une sorte de syllogisme en découle : les techniques de normalisation, bien que nécessaires, ne suffisant plus, il faut leur adjoindre des dispositifs de sécurité, de manière à assurer quoi ? à assurer l’élargissement du contrôle.

D’ailleurs, qui mieux que le bracelet électronique illustre ce processus de technicisation du contrôle social, des dispositifs de sécurité permettant la diffusion du contrôle social !
Tony Ferri n’expose par ses remarques de manière anodine ou juste théorique. De son raisonnement déductif, sur les modalités du vécu de l’enfermement carcéral ou de détention domiciliaire sous surveillance électronique (DDSE), s’ensuit la pierre d’achoppement du système contemporain d’exécution des peines : l’empreinte sur le corps. Ce stigmate l’amène à considérer que, dans le cas de l’emprisonnement comme dans celui de la surveillance électronique, on assiste à un processus de réification de l’individu condamné. « La pénalité de la peine réside dans un principe d’empêchement à ce que l’individu ne coïncide jamais avec lui-même. Son champ perceptif est, sinon aliéné, du moins altéré ». Ceci est d’autant plus vrai que la surveillance électronique pénale est une prison à domicile.

À la lumière de ses analyses, il poursuit sa réflexion en se demandant qu’est-ce que « c’est de vivre sous une surveillance électronique ou une incarcération ».
Son cheval de bataille étant la surveillance électronique, il explique que la détention domiciliaire (DDSE) provoque le sentiment de l’enfermement du détenu domiciliaire, comme le prisonnier.

C’est d’une manière quasi poétique, du moins humaniste, qu’il repense l’intériorité des détenus, arguant que ceux-ci sont privés d’événements qui les submerge, en raison de leurs beauté, grandeur, originalité. Ce phénomène – dit saturé – est incontestable, nous le vivons intensément, mais il échappe à notre rationalité. Saturé parce qu’ils vivent d’une part selon des règles ordonnées, et d’autre part parce qu’ils subordonnent leur existence au préréglage de celle-ci sur un appareil.
En effet, rien dans la vie des détenus ne doit être laissé à une procédure stochastique (hasardeuse), tout doit être au contraire déterminé statistiquement à l’avance, programmé dans les grandes lignes comme dans les détails. Le détenu domiciliaire, comme le prisonnier, est condamné au statut d’objet. En résumé, au statut d’un « rien ».
Son raisonnement l’amenant à se demander quelle est la valeur de ce système de contrôle électronique, il le décrit comme « un système sans finesse », un dispositif de surveillance susceptible de conduire à stériliser la vie des individus. Pire, selon lui, l’univers informatisé et programmé de la détention domiciliaire (DDSE) conduit parfois les détenus à se comparer à des robots !

À titre de comparaison, il reconnaît le caractère antinomique de la prison et de la surveillance électronique mais aussi une certaine proximité. Comme Foucault l’énonçait si bien en avançant que les peines alternatives se présentent en fait comme des mesures de réitération, de reconduction des vieilles fonctions d’enfermement.
Tony Ferri voit dans ce subterfuge une pantopie pénale qui reflète une tendance à l’élargissement des espaces carcéraux aux territoires du contrôle, l’exportation du modèle carcéral en dehors de la prison.

Sa démonstration fouillée sur cette machinerie pénale, qui déborde dans toutes les ramifications sociétales, aboutit naturellement sur sa proposition phare d’abolir la prison formulée dans son livre éponyme, Abolir la prison, dans lequel il promeut l’idée de favoriser les aménagements de peine et de faire de l’indemnisation la peine de référence.
Dans cette intention, il invite la société à mettre en avant le pardon, à valoriser la relation interindividuelle entre l’auteur et la victime. Mais attention, il n’encourage pas l’impunité. En cette perspective, « seul l’auteur du mal ou de la faute pourra demander pardon, et seule la victime de cet acte pourra l’accorder ou le refuser ».
À travers l’amplitude des thèmes évoquées dans ce texte, Tony Ferri nous fait comprendre l’essentialité du sens d’une peine qui serait réfléchie, rénovée et renouvelée, une peine qui inciterait les condamnés à sortir du contexte délinquantiel. Un sens de la peine qui rendrait honneur à l’être humain.

DRAGAN BRKIĆ
EX-CONSEILLEUR PÉNITENTIAIRE D’INSERTION ET DE PROBATION

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