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Mille homicides en Afrique de l’Ouest

Sous la direction de Maurice Cusson, Nabi Youla Doumbia et Henry Boah Yebouet.
Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal (PUM).

Rares sont les crimes qui suscitent autant d’intérêt et de fascination que l’homicide. Les réseaux de nouvelles rapportent quotidiennement des cas de meurtres locaux ou même qui se sont produits aux quatre coins de la planète. De plus, la police consacre une grande partie de ses ressources à l’enquête des cas d’homicides, ce qui inclus toutes les expertises effectuées afin d’appréhender et faire condamner le ou les coupables. Mais au-delà de cette fascination et de l’importance accordée à la résolution de ce crime, l’homicide demeure au centre des recherches en criminologie en raison de son caractère complexe. En effet, bien que sa définition légale varie peu d’une juridiction à l’autre et même d’un pays à l’autre, il existe divers types d’homicides. En fait, plusieurs vont même jusqu’à affirmer que l’homicide ne constitue qu’un « résultat » associé à un autre crime. Par exemple, un homicide survient suite à une querelle entre mari et femme, une altercation entre deux individus à la sortie d’un bar mène à la mort d’un d’eux, un individu tue une femme après l’avoir agressé sexuellement, ou un homicide est commis lors d’un cambriolage. Ainsi, malgré un certain consensus sur ce que constitue un homicide, il existe plusieurs types d’homicides.

Bien que la criminologie ait pu bénéficier de plusieurs études portant sur l’homicide, bon nombre de ces recherches proviennent des États-Unis. Dû en partie au fait que les États-Unis sont aux prises avec un taux très élevé d’homicide parmi les pays industrialisés, plusieurs études se sont attardées à décrire et analyser ce phénomène. D’ailleurs, plusieurs des théories et explications existantes sur l’homicide ont émergé de ce pays. Bien qu’utiles dans le contexte américain, ces données ne sont pas généralisables à l’ensemble de tous les pays. Car s’il existe des différences aux États-Unis quant aux violences meurtrières entre les États du nord et du sud, il est presque inévitable de noter d’importantes différences avec des pays non-occidentaux.

L’ouvrage dirigé par Cusson, Doumbia et Yebouet nous offre un regard privilégié sur le phénomène de l’homicide en Afrique de l’Ouest. Plus précisément, les auteurs ont concentré leur recherche sur le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Niger, ainsi que le Sénégal. Afin d’éviter les limites associées aux données policières, Cusson et ses collègues ont plutôt privilégié l’utilisation d’articles de journaux. Bien que cette stratégie comporte elle-même des limites importantes (on a qu’à penser au cas du Niger qui rapporte seulement les affaires jugées), elle a tout de même permis d’accumuler des données sur un total de 1000 homicides. Pourquoi 1000 demanderont certains. Simplement parce qu’il s’agit d’un chiffre rond!

Bien que comportant 21 chapitres écrits à l’aide de plusieurs collaborateurs, le livre entier est empreint du style de Cusson. On y retrouve un mélange entre les théories criminologiques, une perspective historique, ainsi qu’une vaste étendue des connaissances quant aux divers types d’homicides. Au-delà des résultats empiriques provenant d’études antérieures, Mille homicides en Afrique de l’Ouest nous permet de nous plonger dans l’univers de l’homicide commis dans un contexte différent. Cette analyse détaillée permet d’accroître nos connaissances à plusieurs niveaux.

La première partie de l’ouvrage de Cusson et ses collègues traite des principaux résultats de leur recherche tout en discutant de la décroissance des homicides et des facteurs associés à la distribution des homicides en Afrique. Il est alors assez surprenant d’apprendre que dans bon nombre de cas, des étudiants sont parmi les auteurs et les victimes d’homicides, ce qui contraste avec la situation canadienne ou même française. De plus, hypothèse intéressante, le téléphone portable pourrait être lié à la décroissance des homicides en Afrique de l’Ouest. En effet, que ce soit pour appeler au secours, avertir d’un danger, informer la police, réduire l’utilisation de l’argent liquide, ou même filmer des scènes de braquage ou d’abus, un plus grand accès aux téléphones serait potentiellement associé à cette décroissance des homicides. On y apprend également que puisque bon nombre d’homicides sont reliés à des crimes contre la propriété, cela expliquerait en partie pourquoi le niveau de connaissance entre l’agresseur et sa victime serait différent des résultats des recherches occidentales.

La seconde partie couvre les divers types d’homicides répertoriés dans leur base de données et met en lumière certains types d’homicides propres au contexte Africain. On y fait connaissance avec les « microbes », ces groupes de jeunes qui attaquent des passants à l’aide divers stratagèmes et tuent leur victime. De plus, que dire des meurtres liés à la sorcellerie? Des gens, accusés à tort d’actes de sorcellerie sont tués soit par sanction collective sur la place publique ou lors d’un acte solitaire. Bien que peu répandu en Afrique, tout comme partout ailleurs, il aurait été intéressant d’en apprendre davantage sur les homicides liés au viol.

La troisième partie touche spécifiquement l’analyse des homicides des quatre pays visés par l’ouvrage. À travers ces chapitres, on y apprend que le Sénégal présente le taux d’homicide le plus bas, probablement dû à une plus grande stabilité politique, une moins grande présence des armes, moins d’opportunités pour les vols, ainsi que la présence de cette coutume de « parenté à plaisanterie ».

La quatrième partie est dévouée à l’analyse spatiale des homicides à Abidjan et discute du phénomène des concentrations criminelles. On y fait état de la commune de Yopougon, située à Abidjan, où il existe plusieurs quartiers chauds présentant des caractéristiques favorisant la criminalité liée à la propriété. Malgré les opérations coup de poing et même la destruction de certains de ces quartiers, les auteurs rapportent que ces actions n’ont fait que déplacer le problème, ce qui constitue un fait intéressant vis-à-vis la prévention situationnelle.

Enfin, la cinquième partie porte sur le contrôle des violences, que ce soit la police ou les acteurs informels de la sécurité. D’ailleurs, ces acteurs informels de sécurité semblent combler un vide. Cependant, malgré une certaine satisfaction de la population vis-à-vis cette forme de sécurité alternative, il arrive parfois que ces acteurs informels se fassent complice des crimes commis. Malheureusement, il semble que cette collaboration soit un mal nécessaire en raison des nombreux besoins des forces policières (par exemple, leur manque d’équipement).

Enfin, l’ouvrage de Cusson et ses collègues offre un regard très intéressant sur la question de l’homicide en Afrique de l’Ouest. Mieux encore, cette analyse permet de mettre en lumière et de questionner certains faits concernant les homicides qui proviennent essentiellement d’études américaines. Le livre est habilement écrit de sorte qu’il est facile d’absorber les nombreux résultats de leur enquête. Il ne fait aucun doute que les criminologues en général et plus spécifiquement les chercheurs intéressés par l’homicide seront ravis par cet excellent ouvrage.

ERIC BEAUREGARD
Simon Fraser University

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