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Pouvoir et politique pénale / De la prison à la surveillance électronique

Par Tony Ferri
Paris : Éditions Libre et Solidaire. 2016.

Tony Ferri porte un nom célèbre en criminologie. En effet, l’un des trois fondateurs historiques reconnus de la criminologie moderne, l’un des trois Italiens éminents de l’époque, est un Ferri, soit: Enrico Ferri (1856-1929). Il a créé avec Cesare Lombroso (1835-1909) et Raffaele Garofalo (1852-1934) un mouvement: « L’Anthropologie criminelle », devenu par la suite: « La criminologie », selon le titre novateur du premier livre à porter ce titre, celui de Garofalo en 1885. En ce qui concerne Tony Ferri, une qualité relativement unique est celle d’un auteur qui est à la fois un scientifique qui a écrit déjà plusieurs livres mais qui est aussi un praticien de la chose criminelle puisqu’il est « conseiller d’insertion et de probation » au ministère de la Justice en France. Ce dernier livre que nous recensons, « Pouvoir et politique pénale », porte donc cette griffe à la lisière de la théorie-recherche et de la pratique quotidienne, ce qui est assez « unique » en criminologie et en droit pénal.

Ce livre de Ferri relève d’une approche contemporaine surnommée: la « criminologie radicale ». Il procède d’une « vision très critique » des institutions de la justice pénale, que ce soit la police, le tribunal ou le système carcéral, autant pour le système adulte que pour le système des mineurs. À ce titre, même les peines de substitution à l’emprisonnement, telle la « surveillance électronique », sont vivement critiquées par les auteurs de cette approche, ce qui est le cas précisément dans ce livre. Comme le souligne l’auteur en introduction, « l’état d’une société se reflète dans la manière qu’elle a de punir et de traiter ceux qu’elle condamne. Aussi pour savoir dans quelle société nous vivons, il convient de décrire la réalité de son système punitif ». Cette interrogation est fondamentale pour comprendre la conception de l’humain qui sous-tend l’organisation pénale, donc sociale. Cela a d’autant plus de sens et d’importance que notre actualité, notre environnement quotidien, nos angoisses privées, ne manquent pas de nous rappeler à notre « condition carcérale commune », affirme l’auteur.

À l’heure du surpeuplement des établissements pénitentiaires, du maintien à un haut niveau des condamnations pénales et du déploiement continu des nouvelles technologies de contrôle à distance, la société civile n’est plus en état d’échapper au dispositif d’hypersurveillance qui tend à la « dévorer de l’intérieur » et à ruiner les bases mêmes de son vivre-ensemble. Chacun de nous peut être concerné par l’emprise d’un système de surveillance et de pénalisation qui se répand dans l’ensemble des activités de la société. L’essai de Ferri, dans ce contexte, analyse, décrit et évalue le régime de placement sous surveillance électronique et montre en quoi ce régime singulier se présente comme le paradigme pénal du processus d’ores et déjà en marche d’enfermement social et collectif. Il souligne comment le développement de la surveillance électronique contribue à l’extension de la « mise en geôle du quotidien » et conduit à une remise en cause radicale de notre conception de la démocratie et des principes de protection de la sphère individuelle.

Évidemment, cet essai est un exercice surtout théorique et critique, ce qui est surprenant pour un praticien du ministère de la Justice. Toutefois, reconnaissons que si peu de praticiens critiquent les modes de punition qu’ils pratiquent qu’il est fort intéressant de constater qu’un « vrai » praticien en est capable, tel Tony Ferri. D’ailleurs, cet auteur réfléchit depuis plusieurs années à son travail et ses autres livres nous livrent des questionnements fort pertinents, tels ses livres:  « Qu’est-ce que punir / Du châtiment à l’hypersurveillance » (2012); avec D. Brkic, « La condition pénitentiaire / Essai sur le traitement corporel de la délinquance » (2013); « Le pouvoir de punir / Qu’est-ce qu’être frappé d’une peine » (2014); avec E. Dieu,  » Punition et risque / Les geôles du quotidien » (2015). Émettons le souhait que plus de praticiens « osent » prendre un peu de recul sur leur travail quotidien afin de trouver des solutions pénales plus humaines pour les condamnés de la justice pénale. Ceci dit, même si de telles interrogations proviennent de praticiens, il est nécessaire de ne pas prendre leurs idées comme des vérités et de les critiquer à leur tour, s’il y a lieu … Le débat sur la surveillance électronique est donc ouvert de nouveau.

ANDRÉ NORMANDEAU
Université de Montréal

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