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RCCJP – Volume 64.3 (2022)

Machine Jihad. Du désir à l’engagement : 10 jeunes lèvent le voile

Par Maria Mourani
Montréal : Éditions de l’Homme. 2021. 306 p.

Diplômée en criminologie de l’Université de Montréal, Maria Mourani détient une maîtrise et un doctorat en sociologie. Marraine de la loi C-452 visant à protéger les victimes d’exploitation sexuelle et de traite des personnes, la réputation professionnelle de l’autrice et sa contribution au domaine de recherche témoignent largement de sa crédibilité. Grâce à ses nombreuses recherches et publications sur le Jihad, les gangs de rue, le crime organisé, la traite des personnes et la prostitution, son expertise dans le domaine est largement connue. Maria Mourani est l’autrice de trois autres ouvrages La face cachée des gangs de rue (2006), Gangs de rue inc. (2009) et Milena Di Maulo : fille et femme de mafiosi (2018).

Contrairement à ce que peut présager le titre du livre, Machine Jihad est un ouvrage accessible autant à un grand public qu’à un milieu plus académique. Nul besoin d’être un expert de la radicalisation, du terrorisme ou du jihadisme pour le comprendre. L’autrice a brillamment réussi à vulgariser des concepts complexes. Ce livre se lit presque comme un roman. Le lecteur entre dans la tête des djihadistes par l’utilisation du « je ».

Le livre, qui fait preuve d’une recherche sérieuse et complète menée au Canada, en France, en Suisse et en Belgique, est le fruit d’une dizaine d’années de travail. L’autrice aborde le Jihad d’une manière minutieuse et tout à fait objective. Basée sur les témoignages des familles comme celles de Mohamed Merah (chapitre 1), Damian Clairmont (chapitre 2) et Sammy (chapitre 7) ou encore sur les confidences des jeunes eux-mêmes comme dans le cas de Hicham (chapitre 3), Sonia (chapitre 4), Sasha (chapitre 5) et David Vallat (chapitre 6), Maria Mourani raconte cette émergence du désir d’engagement djihadiste et sa ligne de vie.

Machine Jihad comporte des photos, un glossaire et une bibliographie détaillée qui nous pousse à aller plus loin dans notre réflexion. Outre, les nombreuses notes en bas de page, l’autrice inclut également des passages explicatifs et analytiques, facilitant ainsi la compréhension du contenu et des événements. Le lecteur peut à la fois s’immiscer dans la tête des jeunes et lire les observations de l’autrice sur les événements.

Machine Jihad est divisé en trois parties : la première partie, Il était une fois, raconte, par la technique du ventriloque, les histoires de vie de ces jeunes ; la seconde partie, Interlude, se consacre à la Machine-Québec (chapitre 1), au jihad et aux gangs (chapitre 2) et offre aussi dans le chapitre trois un « Petit guide de survie parentale ». Finalement, la troisième partie, Paroles de mères, donne une voix aux mères de ces jeunes, qui à travers l’histoire de leurs enfants, se racontent elles-mêmes. Ce livre est un rhizome, comme se plaît à le rappeler l’autrice. Il peut donc se lire par n’importe quel bout.

La première partie (ma préférée) se consacre, par les confidences des jeunes et des familles, à décrire l’émergence du désir et son actualisation. À travers sept histoires, le lecteur fait la connaissance de Mohamed Merah (France), Damian Clairmont (Canada), Hicham (Belgique), Sonia (France), Sasha (Suisse), David Vallat (France) et Sammy (Belgique). Le « je » nous donne l’impression d’être assis en face d’eux. À travers leurs récits durs, souvent poignants, le lecteur découvre des vies parsemées de souffrance, de rencontres, de solitude, de violence, de monotonie, mais aussi d’amour, de désillusion et bien souvent de colère. Pour plusieurs de ces jeunes, le chemin vers le jihad résonne comme une possibilité de trouver une nouvelle vie plus intense et de se sentir vivant. Au fil des pages, le lecteur découvre la fragilité de la vie et la frontière, floue et presque invisible, entre ce qui est de l’ordre de la moralité et la tentation du Jihad. On ne peut alors que croire à l’existence, en chacun de nous, d’un « potentiel jihadiste et meurtrier » (p.14). Tout comme la mort qui arrive à un moment inattendu, le jihad peut côtoyer la vie de tout individu.

La deuxième partie est une sorte de pause où l’autrice raconte la machine jihadiste québécoise (chapitre 1). Elle évoque « les événements qui affectent et font bifurquer » (p.203), dont le débat entourant la Charte de la laïcité, « l’augmentation des attaques haineuses envers les femmes voilées » (p.205) et la guerre en Syrie (p.222). Colère, ressentiment et haine envers la société québécoise ainsi qu’un élan vers une autre réalité sont tous des éléments qui poussent les jeunes à agir. Dans le deuxième chapitre, Jihad et gangs, Maria Mourani s’amuse à faire des analogies entre les jihadistes et les membres de gang, tout en spécifiant que ces phénomènes sont bien différents. Dans le dernier chapitre de cette partie, l’autrice offre un guide aux parents pour les aider à « mieux vivre » leur épreuve (p.235). Plusieurs conseils, extrêmement importants, sont alors donnés afin de « prévenir ce genre d’engagement » (p. 237).

La troisième partie, celle de la parole donnée à trois mères est émouvante. Ces dernières brisent le silence de manière crue, sans filtre et sans peur du jugement. Le lecteur en vient à partager leurs doutes, leurs émotions et leur douleur. Trois mères au cœur brisé. À travers leurs souffrances, le lecteur découvre les histoires de Fred (France), Anis (Belgique) et Daneen (France) ; deux jeunes hommes et une femme, somme toute ordinaires, provenant de la classe moyenne, et dont les mères n’ont rien vu venir. Chaque jour est un chemin de croix. Elles vivent dans l’attente de la mort prochaine de leurs enfants et des petits-enfants. La mère de Fred résume en ces mots son ressenti : « je suis un grain de poussière sur un tas de boue » (p.258) ; celle d’Anis voit le départ de son fils comme « un coup de poignard dans le cœur, celui dont on ne se relève pas » (p.263). Leur vie « est devenue un enfer » (p.275). Outre, la perte d’un enfant, elles doivent subir le regard des autres. « Les gens nous regardent comme des mères de terroristes » (p.264).

Machine Jihad fait partie de ces ouvrages terrain qui mérite l’attention des spécialistes en la matière, mais il demeure un ouvrage accessible à tous. Il pourrait largement être utile pour faire de la prévention auprès des familles – un petit guide parental est d’ailleurs inclus dans ce livre – dans les écoles secondaires et les Cégeps ou encore servir de matériel pédagogique. Il met de l’avant le ressenti des jeunes qui, pour la plupart, ont « désiré le jihad, non comme une pulsion de mort, mais comme une poussée vers une autre vie » (p.291). Nulle famille n’est à l’abri de ce genre de transformation. Lorsque le désir d’engagement jihadiste émerge brutalement, il laisse bien souvent les acteurs démunis.

SALAM CHAYA
UNIVERSITÉ DE SHERBROOKE

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