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L’Ordre et la Fête

Par Frédéric Diaz
Presses de l’Université de Montréal. 2015.

L’Ordre et la fête est le résultat d’années de pratique de la sécurité telles que vécues par un chercheur en sciences sociales. Engagé dans un terrain d’observation participante de longue durée, Frédéric Diaz a su en tirer des observations qui seront utiles tant aux praticiens de la sécurité qu’aux chercheurs universitaires intéressés à la question.

Débutant par une préface de Philippe Robert, l’ouvrage est organisé en 5 sections. La première met en place les données du problème du maintien de l’ordre au moment où le citoyen est à la fois moins réceptif à l’autorité et où les risques de dérapages sont les plus grands : les grands évènements festifs comme les rencontres sportives et les grands festivals urbains, où on vient justement pour « lâcher son fou ». Ce sont également des espaces où une grande variété d’acteurs ont des enjeux considérables : les agences de sécurité privée chargées de veiller au déroulement des festivités, les corps de police publique, les associations commerciales, les entreprises qui gèrent les évènements, tous ont énormément à perdre à plusieurs plans, dont bien sûr financier, politique et social, si la sécurité se révélait insuffisante et si un incident fâcheux révélant un manque de préparation ou une réponse désorganisée se produisait.

Le chapitre suivant décrit les principales caractéristiques de ce que Diaz appelle l’ « espace festif ». Les multiples facettes sociales, organisationnelles, temporelles de cet espace rendent le travail de gestion du risque extrêmement délicat, surtout en raison du foisonnement des interactions entre les acteurs en présence. S’ajoutent à cet écheveau le cadre règlementaire s’appliquant à de tels évènements : en ajustement perpétuel, souvent contradictoire, et dont la responsabilité en matière d’application n’est pas toujours claire. Bref il s’agit de sites complexes et imprévisibles.

Le chapitre 2 explore les contours des principaux éléments conceptuels que sont l’ordre, s’opposant à la fête. Le chapitre évite les considérations ontologiques inutiles, se penchant sur l’aspect qui importe le plus à ceux qui veulent comprendre le comportement des acteurs : la signification, l’appréhension subjective de ces concepts. Ce sont les festivaliers, mais également la multitude d’employés des diverses organisations – dont celles qui sont responsables de la sécurité – qui donnent, par la parole et par leurs actions, leur substance et leurs limites à l’ordre, à la fête, et aux relations entre les deux. Comment décide-t-on de la quantité optimale d’imposition de l’ordre? De quel ordre s’agit-il? De quelle manière doit-on l’imposer? L’équilibre à atteindre est à la fois subjectif et nécessaire : assez pour que les festivaliers puissent s’amuser, tout en évitant l’excès de rigueur qui fera s’évaporer leur intérêt pour l’évènement. Ici Diaz offre un moyen de s’assurer que l’élément subjectif devienne en quelque sorte intersubjectif, du moins en ce qui concerne les acteurs officiels de l’évènement. En réunissant les acteurs dans des groupes de travail visant à harmoniser les stratégies et tactiques d’intervention, on obtient un effet secondaire crucial : une harmonisation de la perception des besoins et de l’équilibre entre ordre et festivité.

Le chapitre suivant approfondit les relations qui émergent entre les divers acteurs qui sont responsables des évènements. Le foyer est bien sûr sur ceux qui sont responsables de la sécurité, mais cette distinction est souvent factice, puisque ceux qui sont les plus associés à la production de sécurité ont également des fonctions d’assistance et de maintenance, et ceux qui n’ont pas de fonction explicite de sécurité y participent aussi directement et indirectement. Pensons en particulier à la manière dont le site est aménagé, dont les objectifs sont principalement esthétiques, économiques et logistiques, mais dont les conséquences pour la sécurité sont extrêmement importantes. Or, tous ces acteurs ont un langage, des habitudes, des pratiques, des responsabilités qui ne sont pas d’emblée compatibles mais qui doivent se rejoindre d’une manière ou d’une autre le temps de l’évènement.

Le chapitre 4 s’attarde à la construction sociale du risque par les acteurs responsables de la sécurité. Loin d’être mesurable mathématiquement, selon Diaz cette notion de « risque » est essentiellement discursive et provient d’une négociation entre les pouvoirs en présence. Sur ce point, l’ouvrage restera ambivalent : le risque est-il réel, mesurable, comparable, ou est-il un code servant à organiser le travail de sécurité? Quoi qu’il en soit, entre organismes privés et publics, entre consultants, gestionnaires et membres sur le terrain prend place une élaboration intersubjective de la nature et de l’intensité des risques ainsi bien sûr que de la manière de se préparer à leur faire face. Le gestionnaire doit réduire la variation subjective de cette dyade risque-réponse en imposant une représentation « rationnelle », surtout fondée sur les expériences passées et sur des outils d’évaluation à prétention scientifique.

Le cinquième chapitre propose une analyse des jeux de pouvoir dans les réseaux temporaires qui se forment au moment d’évènements festifs. Quelles sont les circonstances qui font qu’un acteur sera mobilisé, ou pourra mobiliser les autres? Certaines caractéristiques personnelles sont-elles des facteurs de pouvoir dans le réseau de la sécurité? Diaz explique bien comment les acteurs étatiques disposent systématiquement du pouvoir d’encadrement des activités de sécurité, même lorsqu’ils en sont absents. Ceci, parce que le niveau de contrôle effectué par l’État résulte du niveau de risque qu’il a le pouvoir d’associer à l’évènement, passant du détachement presque complet, en faveur des acteurs privés, lorsque le risque est jugé bas, au contrôle plein et entier dans les évènements perçus comme présentant un haut potentiel d’incident.

Le dernier chapitre offre un regard plus poussé sur le réseau des acteurs de la sécurité, par définition temporaire, lié à la durée de l’évènement. Diaz revient ici sur les enjeux des acteurs impliqués, qu’il décortique sous la forme de divers « capitaux » (social, politique, culturel, symbolique) que chacun peut investir, et qui sera renforcé ou affaibli selon le résultat. Encore ici, la joute se joue surtout entre police publique et agence privée de sécurité, où chacun tente de définir les situations et les risques de manière à s’en approprier la responsabilité institutionnelle et l’autorité au sein du réseau.

Écrit par un praticien-sociologue, l’ouvrage a aussi les défauts de ses qualités : le lecteur est souvent balloté entre le pratico-pratique et l’exploration théorique, deux pôles qui ne semblent pas également maitrisés par l’auteur. Comme s’il y avait une certaine indécision entre un manuel des meilleures pratiques en matière de sécurité et une ethnologie des gestionnaires et acteurs de la sécurité, qui engendre à son tour une tension non résolue entre le normatif et l’empirique. Cela dit le lecteur astucieux saura sans doute y trouver son compte, en particulier celui qui s’intéresse à la gestion de la sécurité des évènements populaires.

Stéphane Leman-Langlois
Université Laval

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