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L’impasse terroriste : Violence et extrémisme au XXIe siècle

Par Aurélie Campana
Montréal : Éditions MultiMondes. 2018.

L’auteure de ce livre, Aurélie Campana, détient un doctorat de l’Institut d’études politiques de Strasbourg (France). Elle est professeure de science politique à l’Université Laval à Québec (ville). Elle dirige l’Équipe de recherche sur les terrorismes et les extrémismes de cette université. Soulignons, d’ailleurs, que l’Université Laval se distingue sur la scène scientifique de la recherche sur le terrorisme. Par exemple, l’un des collaborateurs de Campana est le criminologue Stéphane Leman-Langlois, professeur de criminologie à cette même université et le responsable d’une Chaire de recherche fort importante, la Chaire de recherche du Canada en surveillance et construction sociale du risque. Il dirige également le Centre sur la sécurité internationale et l’Équipe de recherche sur le terrorisme et l’antiterrorisme (ERTA). Il a publié plusieurs livres, dont un collectif original, avec Jean-Paul Brodeur: « Terrorismes et antiterrorismes au Canada » (Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, 2009).

Aurélie Campana pose certaines questions « populaires » cruciales que nous connaissons mais que peu d’auteurs ont réussi à éclairer convenablement. Elle utilise avec brio des évènements récents qui intéressent au plus haut point le lecteur, à savoir: Comment expliquer un attentat dans un cinéma aux États-Unis, dans une mosquée à Québec (ville) ou sur une promenade à Nice, en France ? Quelles sont les motivations qui poussent certains individus à commettre des actes aussi odieux que violents ? Comme une chimère, dit-elle, le terrorisme prend plusieurs visages en exploitant, entre autres outils, les réseaux sociaux. Mais en faisant des amalgames douteux associant radicalisme, islam et terrorisme, on occulte dangereusement les véritables causes de la violence politique pratiquée par plusieurs groupes extrémistes ou par des loups solitaires. Une telle confusion entraîne nécessairement des ratés dans la lutte contre le terrorisme, qui risque « hélas, » affirme-t-elle avec raison, d’être une bataille sans fin. Une « impasse », l’impasse terroriste, selon précisément le titre du livre. La science politique et la criminologie apportent des éclairages utiles et essentiels à ce problème. Elles permettent de mieux cerner les intérêts géopolitiques obscurs qui se cachent derrière ces tragédies.

Les titres des chapitres du livre sont révélateurs des intérêts de l’auteure, à savoir: « Une lutte impossible? »; « Les avatars des terrorismes et extrémismes contemporains »; « Le Web, interface entre le réel et le virtuel »; « L’engagement dans et par la violence »; « Les terrorismes, des phénomènes aux contours flous ».

En introduction, l’auteure nous rappelle à juste titre que le terrorisme n’est pas un phénomène récent. Pourquoi un groupe ou un individu choisit-il de recourir au terrorisme? Pourrait-on l’en dissuader?  Cette démarche indispensable exige, malgré une actualité quelquefois brûlante et tragique, de prendre un moment de réflexion. Car, si le terrorisme n’a cessé d’évoluer, s’il adopte des visages multiples, s’il s’inscrit dans des idéologies diverses, s’il prend des formes que l’on pense inédites, « il est loin d’être un phénomène récent » (p. 9). Le terme « terrorisme » est apparu durant la Révolution française (1789-1795) pour désigner une technique de gouvernement basée sur la violence et la terreur. Il a par la suite été majoritairement attribué aux actions de nombreux groupes non étatiques, nationalistes, religieux, d’extrême-droite, d’extrême-gauche ou formés en vue de lutter pour l’environnement, pour la défense des animaux, contre l’avortement … Ces groupes ont peu de choses en commun, mis à part le recours à la violence, aux côtés d’autres moyens d’action. Ainsi, le terrorisme est pluriel, même s’il est aujourd’hui surtout associé aux groupes djihadistes. Les attentats perpétrés en 2011, en Norvège, par un extrémiste de droite, ou l’attaque commise contre le centre culturel islamique de Québec (ville), en janvier 2017, nous l’ont tragiquement rappelé. nous le signale l’auteure.

Quelques sections du livre en particulier nous ont intéressé au plus haut point, compte tenu de l’originalité de la pensée et de l’analyse, à savoir:

# 1 – Pourquoi le risque zéro n’existe pas (p. 29).

# 2 – Les loups solitaires (p. 58).

# 3 – Les médias, alliés des terroristes (p. 86).

# 4 – Les terroristes sont-ils des fous (p. 103).

# 5 – Les femmes aussi se radicalisent (p. 108).

Sur la présence et le rôle des femmes dans le terrorisme, par exemple, l’auteure nous rappelle que bien qu’i soit impossible d’établir un profil ou encore une trajectoire type qui mènerait à l’engagement, force est de constater que la plupart des terroristes sont des hommes, âgés d’une vingtaine ou d’une trentaine d’années. Mais cela ne veut pas dire que les femmes ne versent pas dans l’extrémisme et le terrorisme. Bien au contraire, nous dit l’auteure. Les femmes  ont souvent une place de choix dans les stratégies militaires ou politiques des organisations, et participent d’ailleurs régulièrement à leur élaboration. Dès le XIXe siècle, les groupes anarchistes comptaient dans leurs rangs des femmes, dont certaines occupaient des fonctions de combattantes. Des femmes étaient aussi actives dans les groupes d’extrême-gauche européens qui œuvraient durant les années 1970 et 1980. Certaines, à l’image d’Ulrike Meinhof, souvent considérée comme la principale idéologue de la Fraction armée rouge, active en Allemagne, ont joué un rôle central dans le fonctionnement de ces organisations terroristes, ainsi que dans la mise en place d’un discours légitimant le passage à la violence et la commission d’attentats terroristes. Les femmes ont été et sont encore fortement représentées dans plusieurs groupes nationalistes, ayant recours au terrorisme, que l’on pense à l’IRA en Irlande du Nord, à l’ETA au Pays basque, ou encore aux FARC en Colombie.

En conclusion, Aurélie Campana nous signale que d’expliquer le terrorisme et la montée des extrémismes place régulièrement les chercheurs dans une situation délicate. Fréquemment sollicités pour fournir de l’expertise, ils ont acquis une visibilité plus étendue auprès du grand public. Leur participation aux débats politiques et médiatiques ainsi que la plus grande accessibilité de leurs recherches leur valent d’être fréquemment pris à partie dans un contexte dans lequel les groupes terroristes et extrémistes produisent et diffusent leurs propres interprétations de l’actualité. Or, celles-ci vont bien souvent à l’encontre des résultats mis de l’avant par les sciences sociales, la science politique, la criminologie, la psychologie et le droit, pour ne mentionner que ces disciplines. Et l’auteure de terminer en mentionnant que: « La parole des experts qui travaillent sur les questions de terrorisme et de l’extrémisme peut-être détournée ou instrumentalisée, quand elle n’est pas tout simplement ridiculisée. Les spécialistes sont parfois soupçonnés, par plusieurs sites d’extrême-droite, d’être à la solde de gouvernements ou de mèche avec les lobbys représentant des minorités toutes puissantes, avec la police ou encore d’incarner une forme de marxisme culturel » (p. 136). La recherche « libre » et « non-partisante » sur le terrorisme et l’extrémisme sera donc toujours fort difficile pour le criminologue et les autres spécialistes du phénomène. Il faudra vivre avec cette situation, que l’on veuille ou pas. Voilà un « beau défi à relever », nous dit-on.

Tout compte fait, voilà un « petit » livre (142 pages) qui relèvent d’un « tour de force ». J’apprécie personnellement, de plus en plus d’ailleurs, les auteurs qui réussissent à synthétiser leurs réflexions et les résultats de leurs recherches en 100 ou 200 pages. J’ai donc apprécié particulièrement ce livre d’Aurélie Campana. Un petit livre « remarquable », à mon avis.

ANDRÉ NORMANDEAU
Université de Montréal

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