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Les homicides

Par Maurice Cusson
Montréal: Éditions HMH-Hurtubise. 2015.

Le criminologue québécois Maurice Cusson fait l’autopsie du meurtre à travers les époques dans un nouvel essai. Un polar, version scientifique.

D’une étude à une autre, une tendance nette se dessine : la pulsion meurtrière est en baisse. Depuis quand ? Le Moyen Âge. C’est au temps des chevaliers, des forteresses et des fiefs médiévaux que les sociétés occidentales ont connu leur pic de violence. Les taux d’homicides étaient dans une fourchette de 20 à 50 par 100 000 habitants au Moyen Âge, contre 1,44 par 100 000 habitants dans le Canada aujourd’hui.

L’histoire de l’homicide est d’abord celle de sa chute, constate Maurice Cusson, professeur de criminologie à l’Université de Montréal, dans son nouvel essai.

Dans Les homicides, M. Cusson propose une « criminologie historique de la violence et de la non-violence ». Sur la scène du crime, il appelle en renfort les historiens, les criminologues et les anthropologues afin de répondre à une question centrale. « Comment les hommes et les femmes épris de paix parviennent-ils à faire prévaloir la concorde et la sécurité ? »

M. Cusson souscrit à la thèse de Steven Pinker, auteur du livre à succès The Better Angels of Our Nature, selon lequel l’appétit pour la violence est en nette régression.

« La vision journalistique nous donne toujours l’impression qu’on vit dans une société extrêmement violente, alors que ce n’est pas le cas », constate-t-il.

La non-violence ne fait pas les manchettes, mais elle est pourtant devenue la norme au fil des siècles.

En gros, la création d’États stables, l’alphabétisation, l’expansion du commerce et des échanges, l’émergence de l’empathie et de la raison ont permis à l’être humain de résister à la tentation homicidaire.

« Grâce à l’éducation, l’alphabétisation, le rationalisme et l’esprit scientifique, il y a de plus en plus de gens qui sont capables de penser avant d’agir, et de ne pas réagir avec impulsivité, explique M. Cusson en entrevue. La baisse des homicides est liée à une civilisation des mœurs. »

Vers la non-violence
Dans son ouvrage, Maurice Cusson s’improvise pathologiste de l’histoire. À partir de travaux de recherche antérieurs, il en arrive à des conclusions intéressantes sur les homicides (aux fins de la recherche, il a exclu les meurtres de masse commis en temps de guerre).

Les sociétés primitives étaient traversées par d’inquiétants niveaux de violence. Les travaux d’ethnologues et d’anthropologues permettent de conclure que certaines tribus de la Papouasie affichaient des taux d’homicide de 778 par 100 000 habitants il y a à peine plus de 50 ans. Les conflits territoriaux, les rapts de femmes et les expéditions punitives alourdissent le bilan des sociétés primitives.

Le Moyen Âge mérite pleinement sa réputation d’époque violente par excellence. L’absence d’autorité centrale et d’un système judiciaire crédible, de même que les guerres privées poursuivies par des seigneurs locaux plombent le bilan. M. Cusson cite en exemple un conflit entre deux clans de Marseille. Le litige initial, en 1341, portait sur la vente de barriques de vin dilué à l’eau d’un clan à l’autre. Les meurtres, tortures, expéditions punitives entre les deux clans vont durer pendant 24 ans.

Le meurtre est socialement toléré, voire encouragé jusqu’à la Renaissance. La rixe qui dégénère en meurtre, le duel, l’autodéfense assassine étaient acceptables pour laver son honneur ou réparer des injustices.

La Renaissance est associée à l’humanisme et aux arts pour les historiens. Mais pour les criminologues, elle marque le début du déclin de l’homicide. L’« arbre de la justice » amorce sa croissance. Le droit se substitue à la vengeance comme mode de règlement des conflits.

Le Siècle des lumières abaisse les taux d’homicide à des seuils comparables à ceux d’aujourd’hui. Les duellistes, têtus, continuent de se battre, mais ils tuent moins. Le « premier sang » suffit à sceller l’issue d’un combat. Sous l’influence des penseurs tels Locke et Voltaire, les idées de raison et de tolérance fleurissent. Le rationalisme et l’esprit scientifique conduisent à l’émergence de l’État de droit.

Des anomalies
Cette longue marche vers une société de la non-violence n’est pas linéaire. Le Moyen Âge cohabite très bien avec les Lumières, selon les conflits du moment.

Encore à ce jour, des villes ou des pays sont minés par des taux alarmants d’homicides. C’est le cas du Honduras (90 par 100 000 habitants), du Venezuela (55 par 100 000 habitants). Dans de grandes villes américaines comme Chicago, de 1965 à 1989, le taux d’homicide variait de 0,34 par 100 000 habitants dans le quartier le plus sécuritaire à 75 par 100 000 habitants dans le quartier le plus défavorisé.

Maurice Cusson ne nie pas l’existence de ces « systèmes sociaux violents » qui persistent à ce jour. Il en attribue l’existence à la faillite des institutions. Dans les villes, quartiers ou pays où l’État n’est plus en mesure de garantir aux citoyens la sécurité, la paix ou la justice, les individus vont se « prendre en main ». Ils se regroupent en clans « solidaires et fermés sur eux-mêmes ».

L’hostilité et la peur de l’autre s’installent à demeure. « La peur d’être tué motive et justifie l’autodéfense, la vengeance, le point d’honneur et le port d’arme », écrit-il.

Les pacificateurs
En conclusion de son ouvrage, Maurice Cusson brosse le portrait de deux « artisans de la non-violence », ou pacificateurs : les agents de police et les éducateurs.

Que ce soit à la maison, à l’école au travail, et même au sein des gangs de rue, il existe des pacificateurs qui vont désamorcer les conflits. « La violence est désormais considérée comme étant perturbatrice de toutes sortes de choses, et on n’en veut plus », dit-il.
Ces pacificateurs sont absents des systèmes sociaux violents, ce qui les rend encore plus vulnérables à la spirale de la peur et de la violence.

M. Cusson salue le travail accompli par les policiers au quotidien. Il invite les politiciens à la prudence avant d’accroître l’appareil répressif. « Le rôle du policier, c’est aussi la pacification, la protection de la victime, la surveillance et la prévention accrues », conclut-il.

BRIAN MYLES
Le Devoir (Montréal)

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