RCCJP – Volume 64.4 (2022)
Le mensonge du siècle : L’affaire Aurore Gagnon, dite l’enfant « martyre » – Anatomie d’une bavure médiatique et judiciaire
Par Daniel Proulx
Montréal : Les Éditions La Presse. Essai historique. 2021. 275 p.
Tout d’abord, il faut préciser qu’il s’agit d’un livre grand public qui n’a aucune prétention scientifique, ce qui n’en fait pas moins un texte utile et intéressant à propos d’un fait divers qui a pris des proportions exceptionnelles à partir des années 1920. Le livre est divisées en quatre parties, soit une mise en contexte, suivie d’une présentation du procès de Marie-Anne Houde et ensuite de celui de Télesphore Gagnon, et finalement le parcours de l’affaire « Aurore, l’enfant martyre », jusqu’à nos jours. Intercalés, on trouve des commentaires plutôt insignifiants, de personnages publics.
La méthodologie de l’auteur est tout à fait convaincante. En effet, pour démontrer l’erreur judiciaire, il expose clairement le comportement de l’accusation, sinon de l’accusateur, le procureur de la Couronne, et l’intérêt qu’il a d’obtenir une condamnation en dépit de la faiblesse des témoignages rendus par les témoins qu’il assigne.
À propos de la faiblesse des témoignages des témoins civils, Proulx démontre que ceux des enfants du couple Houde / Gagnon sont tout à fait imprécis et surtout nettement exagérés par rapport aux lésions constatées sur la pauvre enfant. En effet, de multiples blessures ont été relevées par le pathologiste, mais, selon la défense celles-ci seraient la conséquence d’une « maladie de la moelle épinière ».
Quant aux adultes, particulièrement des voisines, le concubinage et la jalousie seraient à l’origine de leur dénigrement.
L’auteur n’a pas de mots trop durs pour décrire les méthodes de la couronne pour ce qui est du témoignage des enfants des deux parents d’Aurore. En effet, Proulx les qualifie de « procédé inique » (p. 121).
À propos du juge Pelletier qui préside le procès, Proulx le qualifie de « aussi partial » que possible (p. 125).
Parmi les causes des erreurs judiciaires qui caractérisent ce dossier (la conduite de l’enquête policière, les déclarations et témoignages des témoins oculaires, le témoignage d’expert, l’attitude du procureur de la couronne, la compétence de l’avocat de la défense, et finalement la partialité de la magistrature), nous relaterons seulement ce qui relève de la pathologie judiciaire.
Le médecin Albert-L Édouard Marois (1860 – 1936), censé être indépendant et neutre, a pratiqué l’autopsie[1] de la jeune Aurore, en présence du coroner le Dr George William Jolicœur, qui a conclu après son enquête publique, qu’Aurore Gagnon était « morte d’empoisonnement général soit par septicémie ».
Le Dr Marois va être celui qui aura à témoigner à plusieurs reprises lors des enquêtes préliminaires et des procès, en soutenant la thèse de la poursuite. Ses propos sont des copiés collés d’une audience à l’autre. Mais c’est lors des contre-interrogatoires que les faiblesses du Dr Marois vont émerger.
À titre de premier témoin au procès de Marie-Anne Houde, le Dr Marois va affirmer en témoignage principal que « l’enfant était pratiquement couverte de plaies ». Après avoir évoqué le « passage d’un poison » dans l’estomac, et « fait analyser les viscères, le laboratoire n’en trouvé aucune trace ». En conclusion de ses observations, le Dr Marois attribue la mort « À l’épuisement survenu à la suite des nombreuses blessures qui ont entraîné l’infection et une débilité générale ».
Ensuite, le procureur prend un a un les pièces à conviction, un manche de hache, un fouet, une corde, un fer à friser, un manche de fourche, pour ensuite demander si elles auraient « pu causer certaines des blessures (qu’il a) constatées sur le corps de la petite? ». Pour chacun des exhibits, il répond « oui », sauf pour le manche de fourche où il répond : « Non. Je n’ai pas constaté de blessures ayant pu être causées par un objet aussi gros ».
Lors du contre-interrogatoire, le Dr Marois sera amené à préciser que tous les organes « étaient dans un état normal », qu’il « n’y avait pas de fracture ». C’est alors qu’il lui demande s’il a « constaté une lésion de la moelle épinière? », et celui-ci de répondre : « Non ».
Par souci de cohérence, l’avocat de la défense lui demande :
« Avez-vous ouvert le canal céphalo-rachidien? »
Le pathologiste est contraint de répondre « Non ».
Devant une telle réponse, l’avocat poursuit : « Dr Marois, est-il reconnu par la science médicale qu’on ne peut constater l’existence ou l’absence de lésion de la moelle épinière si l’on n’a pas ouvert le canal céphalo-rachidien? ».
Celui-ci répond : « Oui… Mais cela n’a pas de conséquence. Je suis convaincu que la mort a été causée comme je l’ai dit ».
Ensuite le Dr Marois admet « qu’une certaine maladie de la moelle épinière cause des plaies à la peau dans le genre de celles (qu’il a) constatées sur le corps d’Aurore Gagnon », mais réitère que « les plaies constatées sont le résultat de coups et non pas d’une maladie de la moelle épinière… (selon) son expérience et sur l’état de la science médicale » (p. 56 à 62).
Selon nous, ces réponses sont suffisamment éloquentes pour soulever le manque de rigueur avec laquelle a été effectuée l’autopsie pour répondre aux différentes hypothèses pouvant expliquer la ou les cause de la mort d’Aurore Gagnon. D’ailleurs, la carrière du Marois a été analysée par l’historienne Emmanuelle D’Astous-Masse (2010) qui a conclu que « D’un point de vue strictement scientifique, il ne peut être considéré comme un « expert » en médecine légale » (p.62).
Proulx estime pour sa part qu’« il n’y aurait peut-être pas eu d’affaire Gagnon si le Dr Marois avait été un authentique expert en médecine légale » (p. 63).
Cette conclusion nous ramène à une actualité récente à propos de l’Affaire Delisle dont la Cour supérieure a ordonné un arrête des procédures du fait de « l’absence (d’)éléments de preuve matérielle qui auraient dû et pu être facilement recueillis, conservés et documentés »[2] par le pathologiste André Bourgeault du Laboratoire de sciences judiciaires et de médecine légale de Montréal.
Cet essai historique démontre que l’auteur maîtrise très bien son sujet et qu’il n’hésite pas à dénoncer le parti pris du procureur et du juge, dès lors nous sommes surpris qu’il n’ait pas été aussi cinglant dans son livre précédent, Grand procès : 38 affaires judiciaires qui ont secoué le Québec. De 1965 à aujourd’hui, alors qu’il relate des erreurs judiciaires plus récentes, dont celles des Taillefer / Duguay et de Daniel Jolivet, en y mettant tous les considérants nécessaires afin de ne pas mettre le système judiciaire en cause.
Évidemment, il est moins risqué de dénoncer une justice du passé que celles d’aujourd’hui dont les acteurs sont encore à l’œuvre et que l’on risque de croiser dans les dédales d’un palais de justice.
JEAN CLAUDE BERNHEIM
CRIMINOLOGUE – QUÉBEC
[1] Il était accompagné du Dr Adronique Lafond de Parisville. [2] R c. Delisle, 2022 QCCS 1160 (CanLII), par. 428.
