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RCCJP – Volume 64.4 (2022)

Délivrez-nous de la prison Leclerc

Par Louise Henry
Montréal : Les Éditions Écosociété. 2022. 135 p.

Ce livre est un « témoignage vraiment personnel » d’une citoyenne emprisonnée pendant un an à la prison québécoise appelée: la prison Leclerc, située dans la Ville de Laval au Québec, au Nord de la ville de Montréal. Cette personne, Louise Henry, est une comptable de profession qui a été accusée et reconnue coupable de fraudes liés à son travail de comptable. La « prison » Leclerc, de juridiction provinciale (moins de 2 ans d’emprisonnement), était auparavant un établissement de juridiction fédérale (deux ans et plus d’emprisonnement), le « pénitencier » Leclerc. Ce pénitencier pour hommes a été fermé en 2012. L’endroit n’était plus adéquat pour accueillir des détenus parce que le bâtiment était « trop délabré et décrépit », avait-on dit. Le gouvernement du Québec a loué Leclerc du gouvernement fédéral en 2014 et l’a transformé en prison provinciale pour femmes depuis ce temps. Un bail de location de 10 ans a été signé entre les deux gouvernements. La prison Leclerc pour femmes a donc remplacé en 2016 la prison Tanguay, située à Montréal, la seule prison provinciale pour femmes au Québec.

Le témoignage « vraiment touchant » de l’auteure du livre, Louise Henry, relate simplement mais « avec vigueur » les conditions de vie actuelles à la prison Leclerc. Comme elle le dit elle-même tout de go: « Cette histoire n’est pas facile à raconter pour moi, mais je dois dénoncer la situation que vivent les femmes à la prison Leclerc afin que l’on prenne conscience des problèmes de droits humains qui ont cours dans cet établissement carcéral de Laval ». Comme l’éditeur, Les Éditions Écosociété, le signale, le récit de ce « témoignage bouleversant » de l’expérience de Louise Henry derrière les barreaux est aussi celle des co-détenues, un témoignage « troublant et accablant ». À la lecture de ce livre, nous partageons largement ce diagnostic: fouilles à nu excessives, recours abusif à l’isolement, violence verbale et psychologique, annulation subite de visites, accès limité à l’infirmerie, malpropreté extrême, problèmes d’eau potable, de plomberie et de chauffage, gestion inappropriée de la pandémie de COVIC-19 … Les conditions de détention à la prison Leclerc sont « déplorables et inadaptées aux besoins des femmes », argumente avec raison l’auteure. Il est temps, dit-elle, que le gouvernement du Québec ferme cet établissement qualifié depuis des années de « véritable honte pour le Québec » par les militants des droits de la personne.

Comme société, dit l’auteure, n’avons-nous pas plutôt la responsabilité de soutenir et d’aider ces femmes souvent issues de groupes défavorisés, marginalisés et racisés ? Comment punir les crimes mineurs de manière à favoriser la réhabilitation des détenues ? Quel est le bien-fondé de recourir à la judiciarisation et à l’emprisonnement pour répondre à des problèmes sociaux ? Une chose est sûre: personne ne ressortira indemne de ce « témoignage poignant et courageux ».

Une préface « substantielle » de Lucie Lemonde est tout-à-fait appropriée (p. 6 à 13). En fait, il s’agit ni plus ni moins d’un article succinct de qualité. Lucie Lemonde, décédée quelques mois avant la publication de Louise Henry, était une Professeure en sciences juridiques à l’Université du Québec à Montréal (UQUAM), militante à la Ligue des droits et libertés et membre fondatrice de la Coalition d’action et de surveillance sur l’incarcération des femmes au Québec. La conclusion finale de sa Préface est si pertinente: « Des solutions de rechange aux peines afflictives et à la justice pénale telle qu’on la connaît émergent, notamment par le biais de la justice réparatrice et transformatrice. La réponse du système pénal à la criminalité des femmes, tout comme au phénomène endémique des violences à l’égard des femmes, est et a toujours été inadaptée et frustrante. Or, il est plus que temps de repenser les solutions, incluant la pauvreté, le sexisme, le racisme et le capitalisme. Et surtout, il est temps de voir la prison pour ce qu’elle est, c’est-à-dire tout sauf une solution » (p. 13).

Les juristes, les criminologues et les universitaires en général ne reconnaissent pas assez souvent le mérite de témoignages comme celui de Louise Henry. Pourtant ces témoignages sont souvent aussi pertinents sinon plus encore (à l’occasion) que les théories et les statistiques des recherches. Le livre de Louise Henry est justement un témoignage qui nous permet de mieux comprendre les situations carcérales inacceptables de certaines prisons, pour femmes comme pour hommes, d’ailleurs, afin de remédier « drastiquement » à ces situations hautement déplorables.

Note / Un petit lexique d’une vingtaine (20) d’expressions carcérales à la fin du livre est un petit « coucou » amical de l’auteure. À titre d’exemples:

— « Coucou » / Terme utilisé pour désigner une personne incarcérée qui a des problèmes de santé mentale. On utilise aussi le terme de: « soucoupe ».

— « Plogue » / Produit interdit (tabac, drogue, cellulaire …), généralement enrobé de cellophane ou de ruban adhésif, que les personnes incarcérées dissimulent dans leur cavité anale ou vaginale pour en faire la contrebande. On dira alors que la détenue s’est « ploguée ».

ANDRÉ NORMANDEAU
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

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