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Le lansquenet solitaire

Par Claude Aubin
Montréal : Éditions Textes et Contextes. 2014.

Rares sont les praticiens qui « osent » écrire eux-mêmes leurs mémoires et les récits souvent passionnants de leurs « aventures professionnelles ». Encore plus rares ceux qui réussissent à tirer de ces aventures des leçons pratiques pour l’avenir. Or, voici précisément l’un de ces livres si rares, celui d’un policier d’élite au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), Claude Aubin, qui nous livre dans ce livre un « coup de cœur » exceptionnel, sous le titre un peu ésotérique suivant: « Le lansquenet solitaire ». Le titre du livre est évidemment très intriguant. En effet, l’expression « lansquenet » n’est pas un mot utilisé couramment. Et pour cause ! Un « lansquenet », issu de l’allemand « lanssknecht », est un nom masculin en français qui signifie: « serviteur du pays ». Pourquoi « Le lansquenet solitaire » ? Au milieu du millénaire qui vient de s’écouler, les lansquenets étaient des mercenaires, des hommes d’armes, des fantassins défendant tels des samouraïs, jusqu’à la mort, les châteaux médiévaux germaniques. Ils se louaient aux seigneurs pour le temps qu’ils voulaient bien. C’est ainsi qu’ils gagnaient leur vie à guerroyer, souvent les uns contre les autres. Ces hommes étaient rustres, fantasques, trop fiers au dire de plusieurs. Toujours prêts au combat comme au plaisir.

Des mercenaires à l’image des « reîtres », ces cavaliers allemands du XV è au XVIII è siècles, mercenaires au service de la France, en particulier. Ils étaient aussi, selon les textes du temps, fidèles aux maîtres ou à la cause qu’ils servaient. Des hommes pour qui la trahison laissait un goût trop amer pour s’y contraindre. En fait, ils ont établi en quelque sorte certains barèmes de ce que nous appelons l’esprit chevaleresque. C’est dans un contexte symbolique semblable que notre auteur, Claude Aubin, se place, car, à sa façon, il est lui-même un « lansquenet-policier » moderne. Policier à Montréal pendant 32 ans, soit de 1968 à l’an 2000, Claude Aubin a été un « serviteur du public ». Il se définit lui-même d’ailleurs comme un « guerrier » de la sécurité publique. Son livre est en fait le second tome qui décrit sa carrière de policier en racontant plusieurs épisodes et anecdotes de sa vie professionnelle. Le premier tome s’intitulait:  » La main gauche du diable » (Montréal: Les Intouchables, 2003, 401 pages). Toute une vie pour cet ex-policier !

« Lelansquenet solitaire » est écrit avec passion et conviction. L’auteur présente un récit truculent et il n’hésite pas à afficher ses couleurs: des bons et des mauvais coups; un service de police en général de qualité mais avec des hommes et des femmes qui ne sont pas toujours à la hauteur de leurs fonctions. Claude Aubin a été « enquêteur » de crimes graves et sérieux, du vol à main armée aux réseaux liés au crime organisé. L’enquêteur Claude Aubin, doué d’un sens de l’humour particulier et parfois caustique, nous entraîne encore une fois (et à notre grand plaisir) dans de véritables affaires policières, aussi palpitantes que … réelles. Tout comme pour le premier ouvrage de l’auteur, nous vivons avec lui une action professionnelle intense et vigoureuse, avec les poussées d’adrénaline et les surprises que cela comporte, mais aussi avec les désenchantements que certaines enquêtes procurent parfois. L’auteur a fait face au cours de sa carrière aux gangs de rue, aux groupes criminalisés jamaïcains, aux mafias russe, bulgare, pakistanaise et roumaine. Il a été impliqué dans plus de 3000 arrestations. Selon sa propre expression, il a été le « rebelle de service », refusant les compromis que certains policiers acceptent. Ces refus l’ont placé en position précaire puisque, en 2001, il a été mis en accusation par les autorités du Service de police de la ville de Montréal pour avoir « utilisé illégalement » les services cachés des informateurs et des indicateurs de police. Il a plaidé coupable, et condamné, un peu à contrecœur, pour se protéger et protéger sa famille, dit-il. « C’était un choix économique. On m’a souvent demandé si j’avais des regrets. J’ai toujours répondu que nous devons vivre avec nos décisions. J’ai toujours clamé avoir été victime d’une vendetta à l’intérieur du Service de police de la ville de Montréal. Je le maintiens. Je dis aussi que j’ai ma part de responsabilités. Je ne l’ai jamais nié » (page 9). Une autre facette intéressante de ce livre se retrouve dans quelques pages où l’auteur décrit son séjour en prison et les difficultés particulières auxquelles un ex-policier emprisonné est confronté. Sur les grandes et les petites misères du système carcéral: des gardiens désabusés; des gardiens sournois; d’autres remplis de compassion, mais qui ont une « job » à faire. La joie de la sortie en libération conditionnelle; le train-train de la maison de transition; quelques anecdotes à en couper … le souffle.

Tout compte fait, ce livre de Claude Aubin se lit comme un roman. Comme le dit l’auteur: « Encore une fois, je ne tenterai pas de me débiner, de me cacher ni de me valoriser indûment. Ce livre se veut la narration d’une vie de passion, d’amour et de tendresse, mais aussi de combats contre l’imbécillité, la médiocrité et je-m’en-foutisme qui font partie intégrante de notre quotidien » (page 12).

ANDRÉ NORMANDEAU
Université de Montréal

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