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La délinquance : Théories, causes et facteurs

Par Marc Ouimet
Québec : Presses de l’université de Laval. 2018.

J’ai eu le plaisir de lire l’ouvrage de Marc Ouimet intitulé « la délinquance : théorie, causes et facteurs », se répartissant sur 260p, bibliographie incluse. Ce livre comprend des chapitres courts, qui se lisent aisément, combinant ancrage scientifique et approche pragmatique, très personnalisée de l’auteur. Ce dernier a un style rédactionnel direct que j’ai apprécié, parfois assorti de certaines digressions qui ne me semblaient pas nécessaires, mais qui, pour le lecteur néophyte, participeront à rendre accessible des contenus théoriques et empiriques, et…à les humaniser quelque part.

L’ouvrage se découpe en différentes sections, avec une première partie introductive, courte, qui met déjà en appétit. Une série de questions sont posées d’entrée de jeu (pourquoi les jeunes sont plus violents qu’avant ? pourquoi les filles sont moins délinquantes ?) et l’auteur met en évidence la plus-value de la criminologie dans ce domaine : permettre de comprendre pour ensuite intervenir. L’auteur ici spécifiera rapidement que son objectif est de comprendre, en s’aidant des théories criminologiques, et non de discuter des suites et interventions possibles. Tout comme, de mon point de vue, de ne pas choisir d’approfondir les questionnements ou plutôt prénotions introduites. Avec cet ouvrage, nous nous situons dans l’étude de facteurs de compréhension du passage à l’acte délinquant ; facteurs dépendant de théories spécifiques, qui seront investiguées par objet ciblé (individu, structure sociale, contrôle sociaux, liens sociaux, réaction sociale, passage à l’acte et enfin, trajectoires et parcours de vie) intégrant une perspective historique d’auteurs clés. Cette catégorisation, classique, est nécessaire, mais empêche de pouvoir répondre aux questions posées au préalable, qui nécessiterait un croisement de ces différents objets voire champs disciplinaires. Toutefois, l’auteur explique rapidement que la délinquance est multifactorielle et se comprend au travers d’expériences de vie, invitant finalement à penser que ces différentes théories sont à lire conjointement et non séparément.

Le premier chapitre s’intitule très concrètement « Expliquer quoi ? ». Le lecteur retrouve le côté pragmatique de l’auteur qui définit des termes usuels (déviance, trouble du comportement, comportement délinquant, crime, …), que tant de scientifiques, enseignants, ou intervenants, utilisent fréquemment…pour certains avec plus ou moins d’objectivation ; dépendant de contextes culturels ou professionnels spécifiques. Pourtant ces définitions et discussions sont primordiales car participent à un langage commun, intra-disciplinaire à minima et inter-disciplinaire à maxima. Les points d’attention de l’auteur sont portés sur la nécessaire distinction entre comportement et individu, entre comportement et normes sociales, naviguant du micro au macro. L’auteur nous rappelle que cet ouvrage se centrera sur l’aspect micro et donc le passage à l’acte et la délinquance des individus, et non le phénomène de la criminalité.

Le deuxième chapitre aborde des questionnements et précautions méthodologiques. Il est effectivement bien utile de revenir sur les limites des études criminologiques et les biais méthodologiques associés tels que celui de l’effet de halo, en lien avec des biais de sélection et d’absence de réfutabilité, notamment quand les données sont récoltées à priori, à partir de banque de données. L’auteur a cette modestie, voire ce courage, d’être transparent sur la position du scientifique, qui essaie de démontrer (démonter ?) des « vérités », courant sans cesse derrière les innovations technologiques qui permettent de mieux questionner encore, et au-devant des revues de publication qui souhaitent mettre à l’honneur l’évidence et la significativité. Aussi, oui la science est imparfaite et il s’agit avant tout de continuer à interroger les évidences et le sens commun, à y apporter de la nuance, à préserver les spécificités individuelles au-delà des résultats généralistes. Aussi, ce rappel est salutaire, et renvoie à la posture modeste, forme de vertu chère à André Comte-Sponville (1999), nécessaire selon moi, au chercheur. J’aurai toutefois apprécié que le passage sur la causalité soit davantage nuancé lui aussi, tout comme le titre de l’ouvrage « cause »…Idéal à atteindre mais finalement utopique en sciences sociales ; qui plus est en criminologie, avec une présence forte de variables exogènes et environnementales. « Péché » à moitié pardonné tant cette idée est tentante et également nécessaire pour asseoir la suite de l’ouvrage et discuter de théories criminologiques.

Le troisième chapitre aborde la notion de crime, qui me semble être la continuité des premiers chapitres, conceptuel et méthodologique, ici sous une forme plus empirique.

Le quatrième chapitre et suivants présentent les différents paradigmes criminologiques et l’auteur offre un regard tant historique, que descriptif et réflexif. Pour chacun de ces paradigmes, l’auteur y associe des théories et nous présente en entrée de chapitre un tableau récapitulatif qui facilite la compréhension du découpage opéré par l’auteur. Pour certains de ces chapitres, un résumé ou des remarques, réflexions finales sont présentées, pour d’autres pas. Ainsi, quelques constats très pertinents sont pointés, que l’on voudrait pouvoir développer avec l’auteur (e.g., comment raccrocher les jeunes au système scolaire ; notre culture est-elle criminogène?; Si on supprime la tension, le comportement à la source (ici conduites délinquantes), disparaît-il ?). On aimerait évidemment avoir l’avis de l’auteur sur ces questions, même si celles-ci, dépassent, pour certaines, le champ disciplinaire de la criminologie ; laissant le lecteur quelque peu sur sa faim et en même temps, l’invitant à se poser lui-même ces questions et a, peut-être, lui donner l’envie de lire des ouvrages complémentaires.

Au niveau de l’architecture, nous retrouvons premièrement les théories biologiques. J’ai été sensible au parallèle que l’auteur fait en mettant en perspective ces théories avec les notions plus actuelles de facteurs de risque et de protection, identifiant également des caractéristiques au départ de l’individu, avec une vision déterministe et quelque peu négativiste, conjointe ; nous invitant ici aussi à repenser ou plutôt nuancer notre façon de percevoir une partie de la criminologie développementale. Ensuite, les théories psychologiques sont passées en revue, avec un cadrage fort sur l’individu, pour arriver aux théories de l’anomie et de la tension, misant tant sur une anomie structurale qu’individuelle, où l’école apparaitrait comme un élément de tension important selon l’auteur. Les théories du contrôle social sont également discutées, avec une focale plus importante sur la famille et l’auto-contrôle. S’ensuit un regard sur les théories de l’apprentissage social où la composante du groupe de pairs et le poids du quartier sont investigués plus en détail. Les théories de la réaction sociale sont aussi examinées, comme celles du crime et passage à l’acte et enfin, les modèles intégratifs et développementaux.

J’ai trouvé pertinent que l’auteur insiste sur l’opérationnalisation de certaines théories, en présentant notamment des échelles de mesure ou en citant et développant des études qui ont testé un concept en particulier. L’aspect pragmatique de l’auteur est précieux et met en évidence les liens entre théorie et recherche ; stratégie utile pour l’étudiant qui peut mieux comprendre comment des théories connues s’utilisent au quotidien et deviennent vivantes, tout comme pour l’intervenant, qui, au départ de constats spécifiques du quotidien entrevoit des modèles explicatifs plus généralistes.

Pour ma part, la théorie évolutionniste aurait pu être davantage mise en valeur, en centrant sur la composante environnementale, prégnante dans la compréhension du passage à l’acte, plutôt que l’évolution de l’individu. Nos environnements d’aujourd’hui, du moins certains, sont imprévisibles et dangereux, nécessitant que des patterns agressifs se perpétuent pour maintenir la survie à l’intérieur de sous-cultures (voir les travaux d’Ellis et al., 2012 sur la théorie évolutionniste ; Nowak et al., 2016 sur la culture de l’honneur). Cette lecture me semble plus transversale, dépassant les concepts des paradigmes biologiques ou de l’apprentissage social. Nous en revenons à la difficulté de catégoriser des théories pour essayer de les rendre exclusives à un paradigme, même si l’auteur souligne les interrelations présentes. Ainsi, la théorie de l’action situationnelle de Wikström aurait mérité, à mon sens, sa place dans les théories intégrées, sans la simplifier à ses composantes de moralité et d’auto-contrôle. Un modèle intégratif demande un croisement de regards disciplinaires, alignement de concepts et acceptation d’une construction commune plutôt que mise en avant de théories singulières, ce qui est un enjeu de taille, auquel l’auteur s’essaie avec plus ou moins de succès. Il aurait été également intéressant de pouvoir élaborer autour de la désistance, et discuter de l’idée, propre au changement, d’un processus itératif et dynamique, et/ou plutôt un déclic, suite à un événement ou étape de la vie. Ces deux positions sont abordées en filigrane au travers des auteurs et études présentées, mais auraient méritées d’être questionnées, dans une perspective interactionniste notamment. Enfin, un chapitre de conclusion aurait été utile, à moins que l’auteur ne considère que les modèles intégratifs et développementaux ne soient une conclusion en soi à la compréhension de la conduite délinquante ?

En guise de conclusion personnelle, cet ouvrage se lira aisément comme une introduction à la compréhension de la délinquance que l’on soit universitaire (étudiant en criminologie, professeur, chercheur intéressé par la compréhension de la délinquance), professionnel du secteur ou encore novice, ayant l’envie de découvrir et comprendre la phase « sombre » de l’individu. Toutes les précautions sont prises pour chacun de ces publics, de la définition des termes et de leurs limites, au référencement et présence d’études scientifiques, tout comme la capacité de questionnement et mise en perspective de l’auteur qui invite par ailleurs à reconsidérer et réfléchir la nôtre.

CECILE MATHYS
Université de Liège


Références

Comte-Sponville, A. (1999). Petit traité des grandes vertus. Presses universitaires de France.

Ellis, B. J., Del Giudice, M., Dishion, T. J., Figueredo, A. J., Gray, P., Griskevicius, V., … & Wilson, D. S. (2012). The evolutionary basis of risky adolescent behavior: implications for science, policy, and practice. Developmental psychology, 48(3), 598-623.

Nowak, A., Gelfand, M. J., Borkowski, W., Cohen, D., & Hernandez, I. (2016). The evolutionary basis of honor cultures. Psychological science, 27(1), 12-24.

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