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Morphoanalyse des traces de sang. Une approche méthodique

Par Philippe Esperança
Lausanne : Presses polytechniques et universitaires romandes, coll. « Sciences forensiques ». 2019.

Le principe de l’échange, un des principes porteurs de la criminalistique qu’on attribue à Edmond Locard nous rappelle que « […] nul ne peut agir avec l’intensité que suppose l’action criminelle sans laisser des marques multiples de son passage […][1] ». Parmi ses marques, que l’on définit aujourd’hui couramment de traces, se retrouvent fréquemment sur toutes les scènes qui impliquent, entre autres, des faits de violence, celles de sang. Cela en fait donc une trace d’intérêt pour le criminaliste.

Depuis les travaux de 1985 de Sir Alec Jeffreys et grâce aux analyses génétiques, ces traces nous permettent parfois de remonter à la source qui les a laissées, mais il n’est pas pour autant moins crucial de déterminer la cause de leur dépôt. La trace de sang prend donc une double casquette car si elle constitue la mémoire, imparfaite, dégradée et non contrôlée, de sa source elle est également indice d’action qui, lorsque proprement interprétée, a le potentiel d’aider à reconstruire et comprendre ce qui s’est passé[2]. C’est ce travail de reconstruction, dans le but d’aider les enquêteurs à comprendre les événements, qui est au centre de la morphoanalyse. Le processus peut paraître simple aux yeux des profanes mais il cache en réalité un domaine très complexe qui oblige l’expert à faire face à de multiples sources de variabilité et qui demande des connaissances scientifiques et une éducation propre en la matière tel que requises par le rapport du Conseil national américain de la recherche[3]. C’est dans les pages de ce même rapport qu’on retrouve le constat au sein duquel s’inscrit à la perfection cet ouvrage : la morphoanalyse manque d’une méthode rigoureuse et objective que ce soit lors de l’étude de la trace, de l’identification des modèles mais surtout lors de l’étape la plus périlleuse soit l’intégration de cette trace dans un contexte pour son interprétation.

L’objectif atteint de ce premier ouvrage entièrement en français, est donc celui de pallier cette faiblesse en offrant, tout au long des 17 chapitres qui le composent, les clés de lecture d’une méthode systématique, précise et rigoureuse ayant fait l’objet d’une accréditation. Si, tel que mentionné par l’éditeur dans la quatrième de couverture, le livre s’adresse non seulement aux experts mais aussi aux curieux de la matière, on ressent tout au long des pages une envie de l’auteur de partager avec ses pairs cette méthodologie scientifique reconnue au travers d’un canal de diffusion différent. En effet, comme l’auteur nous le rappelle au sein du manuscrit, si des nombreux travaux ont été publiés, leur résonnance s’est ressentie dans le milieu académique mais ils peinent à trouver leur place dans la vie pratique de l’expert en morphoanalyse.

Après un bref mais complet historique en la matière qui nous permet d’apprécier l’évolution de la discipline de méconnue à reconnue internationalement, on rentre dans la première partie qui a pour but d’introduire le lecteur aux concepts de bases en la matière (chapitres 3 et 4). C’est là qu’au travers de quelques généralités sur le sang on commence à comprendre toute la complexité du processus d’analyse et qu’on appréhende les premières sources de variabilité qui rendent l’interprétation

des tâches de sang si complexe. La nature du support peut influer sur la forme, la distribution et la taille des traces étudiées et il est nécessaire de connaître les propriétés physiques du sang pour pouvoir reconstruire les événements. Sans compter qu’à cette variabilité se rajoutent des multiples facteurs tels que le temps écoulé entre l’acte et l’intervention sur la scène ainsi que le déplacement volontaire ou non de la victime et l’effet de drogues et médicaments. C’est à la fin de cette première partie que la terminologie francophone spécifique au domaine est introduite de manière accessible mais rigoureuse. Plus d’une trentaine de modèles de sang définis par leurs mécanismes de création sont décrits, ce qui permet, même au lecteur moins expérimenté, de suivre le reste de l’ouvrage.

C’est au sein de la deuxième partie du livre qu’on entre dans le vif du sujet et Philippe Esperança pose les bases de la méthodologie qu’il propose. En premier, un atlas des modèles de traces de sang présentant toutes les caractéristiques morphologiques qui leur sont spécifiques est détaillé et illustré (chapitre 5). Les caractéristiques introduites sont donc utilisées pour proposer une clé, inspirée du domaine de la biologie, au sein de laquelle la trace prend le sens de preuve graphique permettant l’identification des modèles de traces de sang. La clé proposée au coeur de cet ouvrage prend la forme d’un arbre avec des questions dichotomiques auxquelles l’expert doit répondre, et sa présentation et son utilisation sont simples et faciles de compréhension. Philippe Esperança est resté très humble quand il décrit le travail nécessaire à la production de cette clé que l’on ressent bien plus complexe que ce que l’auteur laisse paraître. Toutes les étapes, de l’atlas, aux caractéristiques du modèle, aux définitions, à l’ordre des questions, ont été étudiées systématiquement afin de limiter au maximum la subjectivité personnelle et même quand cela n’a pas été possible, les limites du modèle sont présentées de manière transparente et l’auteur propose des pistes pour garder cette transparence lors de la communication des résultats.

Dans les chapitres qui suivent, l’auteur reprend quelques concepts plus théoriques. Au chapitre 7 on découvre sa proposition pertinente d’adapter les deux systèmes de classification qui régissent la morphoanalyse pour améliorer le positionnement des transferts. Au chapitre 8 on retrouve quelques notions de physique qui nous permettent de comprendre quelles forces régissent la création d’une goutte de sang et leurs conséquences lors de l’impact sur la surface étudiée.

Dans les chapitres 9 à 11 l’auteur aborde quelques cas d’espèce particulier et difficiles à appréhender. Philippe Esperança propose une solution robuste et précise pour positionner les protagonistes sur une scène qui permettrait de pallier aux approximations des mesures et aux erreurs des logiciels informatiques bien trop souvent utilisés. Les surfaces difficiles telles que les vêtements sont donc abordées et les limites de l’interprétation lors d’interactions présentées. Finalement (chapitres 12 à 16) l’auteur propose une méthodologie en ce qui concerne l’intervention sur une scène elle-même.

Une absence de rigueur méthodologique et de transparence ont conduit à douter des fondements de la morphoanalyse des traces de sang. Au travers de cet ouvrage, Philippe Esperança appelle à la rigueur et propose une approche systématique qui demande aux experts d’abandonner une interprétation catégorique et fondée sur des informations subjectives telles que les déclarations des enquêteurs, pour se recentrer sur les caractéristiques morphologiques de la trace, seul témoin de l’activité qui l’a produite. Toutes les étapes du processus, de l’étude des traces à l’identification des modèles sont reprises avec un oeil critique afin d’en détecter les pièges et les subtilités d’interprétation. L’auteur propose ici des solutions et des suggestions concrètes qui sont les résultats d’années de travail concrétisés par une méthodologie sérieuse.

Si cet ouvrage tourne autour de la morphoanalyse des traces de sang, cette quête de transparence dans l’interprétation des résultats ne lui est pas propre mais fait l’objet de plusieurs études très actuelles dans plusieurs domaines de la criminalistique. Si la route peut être longue, les pistes proposées par cet ouvrage permettent d’ouvrir la voie vers une démarche impartiale et cohérente.

LIV CADOLA
Université du Québec à Trois-Rivières


[1] Locard E. (1920). L’enquête criminelle et les méthodes scientifiques, Paris : Flammarion

[2] Margot P. (2011). Forensic science on trial-What is the law of the land? Australian Journal of Forensic Sciences, 43 (2-3), 89-103. p.91 “It is the remnant (the memory) of the source (identity-who with what?) and of the activity (what, how, when, why?) that produced it. It has to be decoded and understood to elicit some knowledge about the event. The study of its relation to other traces as well as their environment provides many, and sometimes unsuspected clues about the event.”

[3] National Research Council (2009), Strengthening Forensic Science in the United States: A Path Forward, The National Academy of Sciences, Washington DC.

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