RCCJP – Volume 63.3 (2021)
La crise d’octobre : 50 ans après
Par Jules Falardeau
Montréal : Les Éditions du Journal. 2020. 253 p.
En octobre 1970, le gouvernement canadien imposait la loi sur les mesures de guerre pour combattre le Front de libération du Québec (FLQ) qui avait enlevé un diplomate britannique James Cross et le ministre du travail du Québec, Pierre Laporte. En cette période agitée de l’histoire occidentale, les enlèvements d’hommes publics par des militants radicaux n’étaient pas rares, mais le gouvernement canadien fut le seul à faire appel aux mesure répressives employées en période de guerre pour combattre le terrorisme. Le premier ministre Pierre Elliott Trudeau (1968-1984) en invoquant une insurrection appréhendée a suspendu les libertés civiles et déployé 12000 soldats dans les rues du Québec. En vertu de cette loi, il y eut près de 500 arrestations d’intellectuels, de syndicalistes et de militants indépendantistes.
Ces enlèvements et cette occupation militaire du Québec furent des événements qui ont profondément marqué la conscience collective québécoise. 50 ans plus tard, on a voulu se souvenir de cette période et revisiter les interprétations. Articles, livres, reportages journalistiques, films ont rappelé ces événements tragiques et tenté de produire une meilleure compréhension de cette crise.
Le cinéaste Jules Falardeau a apporté une contribution originale à cette commémoration en publiant un ouvrage atypique, très visuel où il a réuni les témoignages de militants et de militantes qui sont entremêlés de coupures de presse et de photos qui viennent authentifier la description des faits. Il relate les origines du FLQ qui s’inscrit dans la montée de la violence révolutionnaire qui se répand comme une traînée de poudre du Vietnam, à l’Algérie en passant par Cuba et l’Amérique latine pour atteindre les États-Unis, la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Irlande et le Québec, réputé si paisible. Il explique l’irruption de la violence politique au Québec comme une réponse à la violence du système économique et à celle de l’État.
L’auteur a procédé à des entrevues avec des militants et des militantes qui ont été emprisonnés en vertu de la loi sur les mesures de guerre et qui racontent leur expérience de la répression policière ou leur perception de la situation. Les récits de Doris McInnis, d’Andrée Ferretti, de Lise Balcer et de Raymond Villeneuve donnent une épaisseur humaine à la crise vécue en détention ou en exil. Falardeau a aussi sollicité les témoignages d’un policier, Claude Aubin, du journaliste Gilles Proulx, du sculpteur Armand Vaillancourt et des politologues Guy Bouthillier et Edouard Cloutier qui donnent un éclairage plus analytique de la crise d’octobre. Chacun à sa façon décrit les effets de la répression à la fois sur le plan individuel et collectif.
Toutes les contributions dénoncent le complexe de honte qui a été généré par la crise d’octobre qui a été utilisée par les autorités canadiennes pour discréditer les indépendantistes qui ont toujours oeuvré dans la légalité. En faisant l’exégèse de la crise, Guy Bouthillier montre que l’idée de faire intervenir l’armée au Québec existait depuis longtemps dans la tête de Trudeau qui, à plusieurs reprises, avait évoqué les actions des militaires en pleine nuit « in the middle of the night », disait-il, pour mieux traumatiser les citoyens. La crise d’octobre aurait été planifiée bien avant octobre 70, les militaires canadiens ayant préparé des plans d’une contre-insurrection. Quatre ans avant la crise d’octobre, le général Allard avait déclaré que la priorité des forces armées canadiennes était de préparer les réactions à des actes terroristes. « Le pouvoir en place s’était préparé depuis longtemps « (p 151). Trudeau avait aussi laissé entendre dans plusieurs discours qu’il voulait faire souffrir les indépendantistes québécois en particulier dans le discours qu’on a intitulé « Finies les folies » où il soutenait que la question de l’indépendance se réglerait dans la rue, sous-entendu par la violence. Dans un discours tenu en Abitibi en 1968, il avait aussi déclaré aux indépendantistes présents dans la salle : « Vous allez vous faire faire mal ». Il a utilisé la crise d’octobre comme instrument politique pour écraser le mouvement indépendantiste. Il a imposé sa volonté de puissance en dépit de l’avis formel du chef de la police secrète canadienne William Higgitt qui soutenait qu’il n’y avait pas d’insurrection appréhendée au Québec et qu’il ne fallait pas avoir recours à une loi d’exception. Ce terrorisme d’État s’est aussi déployé dans les années qui ont suivi la crise d’octobre, les forces de sécurité perpétrant des actes illégaux comme le vol des listes de membres du Parti québécois, parti souverainiste qui avait obtenu 23% des votes en 1970, elles ont incendié une grange, elles ont créé de fausses cellules du FLQ et commis d’autres actes criminels. Le PQ a dirigé le Québec de 1976 à 1985, de 1994 à 2003 et de 2012 à 2014.
La trame de ce livre cherche à répondre à la question suivante : « Est-ce que l’histoire aurait retenu quelque chose de différent des actions du FLQ si le Québec était devenu indépendant? » Comme on le sait, l’histoire célèbre les gagnants et traite de criminels ceux qui ont résisté à la domination. Dans de nombreux pays, les terroristes d’hier sont devenus des héros après l’indépendance; on peut penser à M Begin en Israël, à Ben Bella en Algérie, à Nelson Mandela en Afrique du sud, à Castro à Cuba, à Hô Chi Minh au Vietnam. Au Québec, ce sont les puissants qui sont honorés. Trudeau a donné son nom à l’aéroport de Montréal et Laporte au pont de Québec. Pendant près d’un siècle, après l’échec des rébellions, les Patriotes ont été remisés aux placards de l’histoire. Quel sera le sort des militants du FLQ? Devraient-ils être réhabilités comme des défenseurs de la nation? Falardeau pose la question sans y donner de réponse : Il écrit : « Dans ce monde où ce sont les gagnants qui écrivent l’histoire, on nous enseigne à avoir honte de ces terroristes du FLQ plutôt qu’à les voir comme des gens qui ont décidé de se tenir debout et de mettre leur vie en jeu pour un idéal collectif » (p. 9) Le journaliste Gilles Proulx prône quant à lui une réhabilitation historique : « Le FLQ a eu son utilité, certes limitée, mais il aura permis d’orienter une partie de la population trop distraite vers la volonté de connaître son histoire. Je crois que le FLQ aurait dû avoir une reconnaissance intellectuelle et honnête » (p.125).
DENIS MONIÈRE
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL
