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RCCJP – Volume 63.3 (2021)

La médiation relationnelle. Rencontres de dialogue et justice réparatrice

Par Serge Charbonneau et Catherine Rossi
Éditions L’Harmattan. Coll. Criminologie. 2020. 195 p.

Cet ouvrage québécois de Serge Charbonneau et Catherine Rossi représente une riche matière, entre autres francophone, pour les praticiens français de la justice restaurative en quête d’étayages théorique et pratique au moment où cette dernière poursuit son développement progressif dans l’hexagone.

Les auteurs revendiquent l’affiliation de la médiation relationnelle (titre du livre) au courant de la justice réparatrice, comme elle est dénommée Outre-Atlantique, d’une part et au mouvement de la médiation, d’autre part. Deux grandes familles dont les sous catégories et diverses obédiences en font toute la complexité.

L’on pourrait alors, à ce stade, se demander pourquoi ajouter à ces champs déjà bien nourris une énième approche ? À cette interrogation, la lecture de l’ouvrage répond avec brio en démontrant toute la pertinence et l’originalité d’un tel apport.

En premier lieu, le binôme formé par les deux auteurs est celui d’un praticien et d’une universitaire, bien que l’un et l’autre mêlent théorie et expérience de terrain dans leur parcours respectif. Ce double regard aiguisé par l’expérience est celui des deux concepteurs de l’approche relationnelle. L’on apprend que celle-ci est née de la pratique de Serge Charbonneau en 2004 et qu’elle a ensuite été étoffée et formalisée en 2008 grâce au travail commun avec Catherine Rossi et a pris son appellation définitive à ce moment-là.

En deuxième lieu et très rapidement, dès l’introduction (p. 16), les auteurs affirment leur ambition en précisant que l’approche relationnelle « propose une nouvelle manière de faire les choses ». Ils évoquent ensuite, rapidement et sans s’attarder, le choix du vocabulaire employé entre « approche » et « modèle ». Tout en déclarant que l’une ou l’autre expression sera utilisée indifféremment en évitant d’entrer dans un débat conceptuel stérile, qui n’est pas l’objectif d’un tel ouvrage destiné plutôt à des praticiens, l’on comprend très nettement, au fil des développements, que le terme le plus adéquat semble bien être « approche », tant celle-ci souhaite se distinguer de tout carcan qui la priverait de sa souplesse et de son pragmatisme intrinsèques. Pour autant, la dernière phrase de la troisième partie  de l’ouvrage est limpide en décrivant une sorte de mixité ou d’hybridation à travers « la double saveur du modèle : aussi strict sur le plan des principes et de la posture, qu’il est souple sur le plan de la forme et de l’opérationnalisation ».

En troisième lieu, l’ouvrage affiche sa particularité en précisant, dès la première page de son introduction, être consacré à celles et ceux qui sont les oubliés du système de justice ou les plus négligés, à savoir les personnes victimes, infracteurs, les familles, les proches, principalement. En somme, les personnes et, plus précisément, leurs attentes sont au centre de la méthode relationnelle. L’ouvrage se veut accessible à la fois aux principaux concernés, participants à un dialogue organisé selon la méthode relationnelle et, également, aux praticiens, médiateurs en formation ou aguerris, qui souhaiteraient se doter d’un écrit de référence.

Enfin, en quatrième lieu, l’approche relationnelle entend se distinguer des autres démarches de médiation en ce qu’elle est pensée en priorité pour des infractions graves au sens subjectif et/ou légal, c’est-à-dire ayant entrainé pour les personnes des répercussions particulièrement lourdes sur tous les plans psychologique, juridique, social, économique, notamment. Cela ne signifie pas qu’elle n’est pas adaptable aux cas les moins dramatiques (qui peut le plus peut le moins…), bien au contraire, mais plutôt que les autres formes de médiations qui recherchent un accord, une résolution de conflit ou une négociation sont, elles, en décalage avec les attentes des personnes impliquées dans des actes infractionnels parmi les plus lourds de conséquences. Autre distanciation, la rencontre en face à face n’est pas un objectif de l’approche relationnelle, elle n’est qu’un possible parmi d’autres.  Ici, les auteurs insistent sur le fait que le dialogue peut passer par divers canaux que les personnes elles-mêmes vont choisir (lettres, SMS, visioconférence, enregistrement vocal, messagerie instantanée, etc…).

En reprenant le découpage de l’ouvrage, il apparait que ces différentes aspirations à l’originalité de l’approche relationnelle sont distillées et approfondies dans chaque partie. Nous nous attarderons davantage sur la deuxième partie, cœur du texte, qui est consacrée aux principes de la médiation relationnelle.

Dans une première partie de 57 pages (pp. 19 à 76), les auteurs décrivent les origines et fondements de l’approche qui offrent, selon eux, de nouvelles perspectives de dialogue et de réparation. Ils illustrent ses liens avec la justice réparatrice et la médiation en précisant, sur ce second point, qu’elle s’inspire de différents courants et, en particulier, du modèle humaniste de Mark Umbreit dont elle est très proche, mais aussi qu’elle se distingue fortement de la négociation raisonnée et du modèle transformatif. Cette délimitation permet de situer la médiation relationnelle au regard des ambitions affichées plus avant. Concernant sa filiation avec le modèle humaniste, les auteurs formulent un argument essentiel qui leur permet de préciser pourquoi ils s’en distinguent : le souhait pour l’approche relationnelle d’être transmissible et donc de reposer sur une méthode claire et compréhensible. Cet argument permet d’éclairer la véritable distinction entre modèle humaniste et approche relationnelle qui, sans lui, demeure floue. Lorsque sont abordés ensuite les fondements, le lecteur comprend l’identité profondément québécoise du modèle dans la mesure où il a été construit par un praticien exerçant d’abord auprès des mineurs et qu’il a été teinté et façonné par un contexte politique et culturel propre au Québec. Cela ne signifie pas qu’il ne soit pas adaptable ailleurs mais ces développements permettent encore une fois de mieux le situer et d’en goûter davantage la « saveur ».

La deuxième partie est celle qui présente très concrètement et pédagogiquement en 40 pages (pp. 77 à 117) les principes de l’approche relationnelle. De façon très claire, quatre éléments sont énumérés en début de partie et serviront de balises tant au lecteur qu’au praticien : l’objectif est le dialogue ; la méthode pour y parvenir est le dialogue ; l’approche est basée sur la préparation qui prend la forme d’ateliers de communication ; la posture du médiateur est déterminante. Les deux premiers principes donnent corps au sous-titre de l’ouvrage « rencontres de dialogue et justice réparatrice », tandis que les deux suivants mettent en exergue le cœur du travail du futur médiateur autour de la préparation et de sa posture. Ensuite, les auteurs abordent la stratégie relationnelle, en termes de cycle et non d’étapes, composée de trois éléments interdépendants que sont son essence (la posture du médiateur), ses outils (écoute attentive, exploration et scénarisation – utilisés dans les ateliers de communication) et ses piliers (le M.A.I.S).

Les développements consacrés à la posture du médiateur sont l’occasion de distinguer celle-ci des approches classiques de la médiation en proposant une rupture par rapport aux prises en charge institutionnelles classiques, se distinguant du rôle d’expert ou de sachant qui y est souvent associé. L’écoute attentive – et non pas active – est également préconisée et une expression illustre cet état, le « mode avion » : le médiateur est totalement présent et attentif à la personne en face de lui ou d’elle mais va abandonner tous ses schémas d’analyses à cet instant en les mettant en quelque sorte en veille. Ceux-ci pourront être mobilisés entre deux ateliers de communication mais pas dans le moment présent. Il va également se distancier de toutes les techniques classiques d’entretien (reformulations, reflets, interprétations, notamment) qui pourraient polluer, déformer, influencer la narration ou la pensée de la personne. L’influence sera toujours présente, évidemment, comme dans toute relation mais elle sera amoindrie le plus possible et, dans certains cas, le professionnel la questionnera avec la personne concernée de façon totalement transparente.

Ces pages apprennent à quel point, dans le cadre des ateliers de communication, le médiateur devra explorer avec la personne ses attentes sans jamais se contenter de rester « en surface » : il devra « plonger » dans son histoire avec bienveillance en abandonnant toute illusion de neutralité afin d’envisager, ensemble, à travers l’exploration, les possibles du dialogue. Toute la démarche des ateliers de communication consiste en cette laborieuse construction qui rend prévisible ce qui au départ est pur inconnu et, ainsi, de réduire les risques de « re-victimisation » ou de « déstabilisation », tout en accroissant les gages de sécurité. Cette progression est illustrée dans l’ouvrage à la page 92 à l’aide d’une figure directement inspirée par Dave Gustafson représentant deux individus de part et d’autre d’une falaise ou d’un gouffre dont le vide se remplit, peu à peu, de fondations permettant aux deux protagonistes de se rejoindre.

C’est ici que seront mobilisés les piliers du M.A.I.S (pp. 104 à 115), c’est-à-dire le Moi, l’Autre, l’Information et la Sécurité qui représentent des sujets à explorer et scénariser. Avec ce même souci de ne pas figer la démarche, les auteurs s’autorisent tout de même à découper, à l’appui de camemberts page 144, les trois principales phases au sein desquelles chaque élément prend plus ou moins de place.

Deux précisions sont nécessaires à ce stade. La première concerne le choix des auteurs d’abandonner le terme « préparation » au profit de la formulation « atelier de communication » dans la mesure où le premier tend à faire croire que l’issue est la rencontre tandis que le second illustre davantage l’idée du dialogue comme objectif mais aussi l’absence de dialogue lorsque les attentes des personnes sont comblées avant. La seconde est relative à l’importance du pilier « Sécurité », composant du M.A.I.S. Cette préoccupation de la sécurité innerve tout le dispositif et pourra aboutir à ce que les médiateurs prennent la décision de ne pas aller plus avant si elle n’est pas totalement satisfaite, même à l’encontre du souhait d’un ou une participante.

Alors que le leitmotiv de l’approche relationnelle présentée par les auteurs a été tout au long de l’ouvrage celui du pouvoir à « re » donner aux personnes, la prévalence de leurs attentes, leurs récits, leurs perceptions et leurs vécus uniques, ici l’élément « sécurité » vient confronter les praticiens à leur responsabilité professionnelle. Concertée, supervisée et réfléchie, une telle décision se prendra donc en responsabilité et en conscience. Elle illustre la limite ou la frontière d’une approche qui pourrait être interprétée comme totalement laissée aux mains des personnes, sans cadre ni guide, ce qui n’est absolument pas le cas en l’occurrence. Les auteurs insistent sur le fait que laisser prendre leur place aux personnes, en se concentrant sur leurs attentes, ne signifie pas faire peser sur elles une responsabilité absolue et dangereuse.

Enfin, suite aux ateliers de communication dont la durée varie selon l’intensité des répercussions et le cheminement de chaque personne, une équation complète, consistant à évaluer si tous les paramètres sont réunis pour « aller au dialogue » (quelle que soit sa forme), sera posée et, ensemble, médiateur et participant décideront de poursuivre jusque-là ou pas. Cette deuxième partie, comme le suggèrent les auteurs, mérite au moins deux lectures afin de s’imprégner de toutes les nuances qu’elle contient.

Il en est de même pour la troisième partie qui, en 46 pages (pp. 119 à 165), poursuit ce travail pédagogique en entrant encore davantage dans le détail et en posant, très concrètement, des questions pratiques telles que le nombre de séances individuelles préconisées, l’influence des locaux choisis, les modes de dialogue, la prise de contact avec une personne demandeuse ou avec le ou la destinataire de la demande, les premiers et derniers mots prononcés par le médiateur, etc. Autant d’illustrations qui donnent corps aux propos précédents et démontrent toute la connaissance et le désir de la partager des deux auteurs. Cette dernière partie démontre également à quel point la matière se nourrit de la pratique et est en perpétuel mouvement et en permanente émulation.

Le défi de la transmission était grand au regard de la complexité de la matière et, pourtant, le pari est réussi à condition de considérer l’ouvrage comme un point de départ, une découverte ou un outil accompagnant une pratique installée sans jamais s’en contenter. Il sera, à n’en pas douter, une référence pour les praticiens, annotée en long, en large et en travers, mais également une découverte pour les néophytes ou encore un sujet à débat, en somme une pierre à l’édifice de la justice restaurative ici et ailleurs.

ÉMILIE MATIGNON
INSTITUT FRANÇAIS POUR LA JUSTICE RESTAURATIVE (IFJR)

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