RCCJP – Volume 63.3 (2021)
Le livre noir des Hells Angels
Avec la collaboration de Jean-Nicolas Blanchet et 10 autres
Montréal : Les Éditions du Journal. 2021. 375 p.
Rares sont les livres criminologiques dont les photos, lorsque photos il y a, sont pratiquement la partie la plus importante du livre, non seulement en termes de nombre de pages mais parce que lesdites photos sont pertinentes au sujet. Voilà que ce livre sur les Hells Angels est de cet acabit. En effet, sur les 375 pages du livre, 270 sont des pages qui représentent en elles-mêmes les éléments-clés du message de fond du livre. En effet, le lecteur y découvrira les « vrais visages » du crime organisé en Amérique du Nord depuis la création de ce groupe « célèbre » de criminels en Californie en 1948 jusqu’aux activités hautement médiatisées de leurs nombreuses filiales ailleurs en Amérique du Nord, dont celles du Québec et du Canada. La petite histoire de la criminologie nous invite à rappeler qu’un autre livre important de cette histoire a été publié dans ce genre, à savoir le livre vraiment historique, « L’Homme criminel », du médecin et anthropologue italien, Cesare Lombroso (1835-1909). Cesare Lombroso fut d’ailleurs, avec le juriste et sociologue Enrico Ferri (1856-1929) ainsi que le juriste et psychologue Raffaele Garofalo (1852-1934), le premier à utiliser le terme de criminologie et de criminologue autour des années 1875-80. « L’Homme criminel », publié en 1876, au moment où la photographie venait à peine de se développer, servit de tremplin à Cesare Lombroso pour présenter plusieurs photos de criminels. Cesare Lombroso n’avait aucune idée de la notion d’échantillonnage scientifique de sorte qu’il présenta les traits physiques souvent assez grotesques de certains criminels qu’il rencontrait dans les prisons italiennes comme ceux des criminels en général, le « type criminel », aux traits caractéristiques bien définis, disait-il.
« Le livre noir des Hells Angels » est le produit d’une collaboration entre 12 journalistes, dont Félix Séguin et Éric Thibault, qui ont publié en 2020 le livre « La Source », que nous avons déjà recensé, et qui décrit le crime organisé au Québec à la lumière du témoignage d’un chef du crime organisé qui, avant d’être exécuté, avait accepté, ce qui est fort rare, de livrer les « secrets » du crime organisé à Montréal des années 1980 aux années 2020.
L’histoire de violence, d’intimidation et d’extorsion des Hells Angels commence donc à Fontana en Californie en 1948. Des aviateurs démobilisés après la Deuxième Guerre mondiale, incapables de réintégrer une vie normale, fondent alors un premier club et y accueillent des membres d’autres groupes de motards. Ils adoptent un emblème constitué d’une tête de mort ailée, largement inspiré des insignes d’escadrons de l’aviation américaine des années 1930 et 1940 baptisés Hells Angels. Le club essaime dans tous les États-Unis, en Angleterre, en Nouvelle-Zélande et en Australie, avant de faire une percée au Canada dans les années 1960 et 1970, dont au Québec à partir de l’année 1977. Les Hells Angels ont les moyens de leurs ambitions. Leur structure et leur fonctionnement sont dignes d’une grande multinationale. Une multinationale d’une extrême violence. Au sommet de cette structure pyramidale trône un comité de direction appelé « l’exécutif ». Ces membres d’honneur participent aux réunions importantes et gèrent le bon fonctionnement du chapitre. Le trafic de drogue, le blanchiment d’argent, l’approvisionnement en armes … toutes les sphères de l’organisation criminelle sont réglementées. Cette structure permet d’assurer la stabilité du réseau et sa pérennité, même en cas d’arrestations massives. Ne devient pas un Hells qui veut. Pour devenir un membre en règle l’aspirant doit accomplir plusieurs rituels de passage très codifiés. La « sous-culture » Hells Angels est très développée. Quand il devient Hells, le motard se voit attribué un surnom, des écussons et d’autres emblèmes allégoriques du club. Une grande majorité des membres se fait tatouer le logo des Hells Angels dans le dos pour symboliser sa loyauté au groupe. Le lecteur retrouvera dans les photos du livre de multiples exemples à ce sujet.
Le trafic de drogues est la principale activité criminelle des motards. C’est même la condition sine qua non pour porter les couleurs des Hells Angels: celui qui souhaite devenir membre en règle doit posséder « un business de drogue », c’est-à-dire distribuer et vendre des stupéfiants sur un territoire donné.
En ce qui concerne spécifiquement le Québec, les auteurs concluent que les Hells Angels sont plus présents et plus puissants que jamais, malgré les multiples arrestations policières des années 2000. Ils ont retrouvé leur territoire et, surtout, ils ont repris le contrôle du lucratif marché de la drogue.
Sans glorifier les Hells Angels, que voilà un livre « magnifique ». Évidemment, les photos de grande qualité y contribuent. Toutefois, les textes explicatifs sont hors-pair et éclairent le panorama des photos de façon intelligente et fort instructive. Un livre « populaire » qui rejoint le grand public autant que les juristes et les criminologues intéressés au phénomène du crime organisé de type Hells Angels. Jamais auparavant une publication n’avait réuni autant de documents photographiques ni exposé autant de faits et de témoignages pour percer à jour cette dangereuse organisation criminelle. Bravo aux auteurs et à l’éditeur qui a pris le risque d’une publication fort dispendieuse, compte tenu de ce jeu de « superbes photos » souvent inédites, un livre qui en valait justement la peine, à mon avis. Le crime organisé occupe tellement le temps professionnel des policiers, des procureurs, des juges, du personnel des prisons … Espérons qu’un jour nos sociétés pourront mieux contrôler ce genre d’activités criminelles fort dommageable.
ANDRÉ NORMANDEAU
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL
