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La criminologie pour les nuls

Alain Bauer et Christophe Soullez
Paris, France : Éditions First-Gründ. 2012

Il fallait s’y attendre. Les «nuls» réclamaient leur «introduction à» notre science dans la célèbre collection à couverture jaune et noir. On a connu par les media quelle joute a mobilisé nos collègues français dans le perpétuel débat sur la nature de la criminologie (est-ce ou non une science?) et on sait quelle part y a prise le professeur Bauer, créateur de la «première chaire» française de criminologie sous la haute protection du président Sarkozy. Il n’est donc pas étonnant que ce livre paraisse sous sa plume et celle de son indéfectible partenaire Christophe Soullez, chef du département de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales. Pas étonnant aussi qu’en France leur livre fasse pratiquement figure de manifeste en faveur de «l’autonomie de la science criminologique», comme on disait dès les années ’50 dans les congrès de la Société internationale de criminologie. Débat typiquement franco-français, disons-le, surtout à l’heure de l’interdisciplinarité voire de l’éclatement des disciplines scientifiques. Les dieux du crime reconnaîtront les leurs!

Quant à la forme, on connaît la formule «pour les nuls», passablement didactique. Avec ses habituelles icones (pictogrammes en français de France) le livre compte vingt-trois chapitres répartis avec plus ou moins de bonheur en six parties et une septième pour les annexes. Les icones indiquent, assez arbitrairement selon nous, ce qui mérite plus l’attention, ce qui est à retenir, ce qui est «un peu technique», etc, et comme d’habitude chaque partie est annoncée par une caricature éditoriale. Donc rien de nouveau dans l’aspect.

Quant au fond, les deux premières parties intitulées «Crime, criminels et criminologie» et «Penser le crime» raviront les étudiants du 1er cycle en leur procurant un résumé assez percutant des théories criminologiques du début jusqu’à nos jours. Il y a même de quoi étourdir les «nuls» tant foisonnent les idées, souvent d’apparence contradictoire, qui jalonnent l’histoire de la criminologie et dont veulent (trop?) rendre compte les deux auteurs. Pour les étudiants gradués on recommandera donc une (re)lecture adjuvante et salvatrice de l’«Histoire des sciences de l’homme et de la criminologie», ce petit chef-d’œuvre de synthèse laissé par Jean Pinatel (recueil posthume de son cours publié chez L’Harmattan en 2001). Forcément dans leur livre Bauer et Soullez coupent court et se contentent de nombreux coups de chapeau aux uns et aux autres (Sherman, Gottfredson, mais pas Bonta, pas West et Farrington ni Feldman, Cusson et LeBlanc mais pas Fréchette ni Tremblay ni Favard, Becker mais pas Shoham, Lagache mais pas Mailloux ni Cormier, etc), leur choix voguant au gré des inévitables célébrités plutôt que des avancées scientifiques et laissant quelques «grands oubliés» même dans la bibliographie «Pour aller plus loin». Un paradoxe pour des tenants de la criminologie scientifique et autonome.

Avec la troisième partie «Connaître et compter le crime» le livre prend déjà et malheureusement une orientation «hexagonale»; certes la France a été pionnière en matière de la statistique criminelle, mais le problème du «chiffre noir» du crime n’a-t-il pas été soulevé d’abord par les anglo-saxons (Hood et Sparks notamment)? Nos auteurs usent ici quelques pages dans une polémique aujourd’hui désuète; ensuite ils s’adressent manifestement plus aux «nuls» de la République en leur expliquant les dispositions administratives et les organismes de la France (notamment l’ONDRP). Même si plusieurs développements (le chapitre sur les victimes, les chapitres sur la mafia, celui sur le terrorisme, éventuellement celui sur les violences et celui sur la cybercriminalité) éclairent l’apprenti criminologue universel, le plus gros du discours vise le public français et même pourrai-t-on dire celui qui en France s’intéresse surtout au combat contre le crime, ici essentiellement policier d’ailleurs. Très peu de chose sur la criminologie «pénologique» si l’on excepte le curieux rappel du discours de l’inévitable (mais certainement pas criminologue) Michel Foucault, alors que ce fut longtemps, après la Guerre mondiale et les expériences concentrationnaires, le grand domaine des criminologues français (Pinatel, Buffard, Hochman, Colin, Lebret, etc) Le reste est franco-français, amusant (chapitre 22) ou rébarbatif (chapitre 23). Certes on ne peut pas tout étreindre, mais il n’y a pas que la France à embrasser. Dommage dirons-nous, car l’intention était louable. Vive l’autonomie de la criminologie!

Pierre M. Lagier
Université du Québec à Montréal (UQAM)
BIOPsy

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