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Géographies policières: ignorance concertée et propagande ennemie

Par Louise Fines
Paris : L’Harmattan. 2016.

La neutralisation des « fauteurs de trouble » par les forces de l’ordre n’est pas un fait nouveau. Cependant, comme le souligne Louise Fines dans son plus récent ouvrage Géographies policières : ignorance concertée et propagande ennemie, peu d’études se sont attardées à la construction de la « personne indésirable », ainsi qu’aux logiques permettant le maintien des pratiques de neutralisation à l’égard de ces groupes.

Des études de cas en provenance d’Amérique du Nord, d’Europe et d’Afrique sont utilisées par l’auteure comme point de départ pour dégager les rationalités et les dynamiques policières qui sous-tendent la contrainte de ceux désignés comme les perturbateurs de l’ordre public. Les situations qui servent de support à la réflexion de Fines sont survenues entre les années 1990 et 2012. Chacune des situations retenues par l’auteure expose la neutralisation de groupes sociaux différents: les autochtones du Canada dans le cadre des Starlight Tours, les altermondialistes au sommet du G8 en Italie et les grévistes d’une mine en Afrique du Sud. La mobilisation de ces trois cas fort différents les uns des autres par l’auteure favorise la mise en lumière d’une certaine constance des pratiques policières à travers le temps et l’espace. Elle sert également à illustrer le caractère systémique de la neutralisation des « personnes indésirables ».

Avant de présenter les trois cas dans les chapitres III, IV et V, Fines s’emploie à déconstruire la « personne indésirable » en tant que catégorie. Bien que les groupes ciblés par la neutralisation varient selon les époques et les lieux géographiques, l’auteure montre comment l’idée que l’on se fait de la « personne indésirable » s’est construite en étroite relation avec le capitalisme. Ceux qui troublent l’ordre établi seront ainsi plus susceptibles d’être identifiés comme telle. Le maintien des rapports de pouvoir en place, combiné à la plus grande visibilité de certains individus ou groupes, favorisent cette mise en catégorie. Comme l’aborde l’auteure, l’étiquette de « personne indésirable » ne découle pas tant de l’interaction entre les forces de l’ordre et les personnes concernées, mais davantage du fait de se trouver en un certain lieu et de correspondre à des critères préétablis (personne en crise, personne armée, alcoolique, vagabond, prostituée, altermondialiste, etc). À titre d’exemple, Fines souligne la visibilité différentielle des groupes sociaux, facilitant l’identification, le repérage et l’arrestation des individus associés aux groupes plus visibles. Contrairement aux élites qui ont le pouvoir de rendre leurs actions (et illégalismes) moins visibles, d’autres groupes sociaux sont particulièrement susceptibles d’avoir des contacts avec les forces de l’ordre de par leur présence dans l’espace public ou par la prétendue perturbation de l’ordre établi.

Par l’entremise des pratiques et discours policiers, mais également à travers l’impératif de protection du « système », Fines montre que les « personnes indésirables » deviennent l’« Autre  »; cette menace qu’il importe de neutraliser. La logique binaire (Nous/Eux), combinée à l’attitude guerrière des forces de l’ordre, facilite la construction des « personnes indésirables » comme l’ennemi de l’État. Un lien peut être fait entre les propos de l’auteure et le concept d’homo sacer de Agamben[1]. Cet homo sacer, déchu de ses droits, peut alors être tué sans que cela ne soit considéré comme un meurtre. Comme le souligne Fines en reprenant l’approche théorique de Goetz[2], ces crimes commis par les forces de l’ordre s’apparentent à des « crimes qui ne sont pas traités comme des crimes » (Fines, 2016 : 136). Le statut d’ennemi sert ainsi de justification policière pour la neutralisation de ces personnes. Au nom de la protection de la société, mais également, de par la menace que les « personnes indésirables » représentent pour le système (tant politique qu’économique), elles peuvent être sujets à des interventions, même si cela signifie la négation de leurs droits les plus fondamentaux. L’originalité de l’ouvrage réside notamment dans cette mise en lumière des rationalités mobilisées par la police dans la production, la réitération ou la transformation de l’Autre.

Dans un contexte de démocratie, Fines nous invite à réfléchir sur le peu de remise en question de ce type d’actions menées par les forces de l’ordre. Selon l’auteure, l’immunité de la police dans ses pratiques de neutralisation des « personnes indésirables » s’explique par l’existence de conditions organisationnelles et systémiques. Premièrement, Fines montre qu’au niveau de la culture organisationnelle de la police, la cohésion qui subsiste entre les membres (peu de désaveux entre collègues afin de maintenir la crédibilité et la réputation de la police), la diffusion de la responsabilité en ce qui a trait aux pratiques de neutralisation (difficile d’établir les personnes à blâmer), ainsi que les stratégies discursives mises de l’avant pour justifier l’agir policier sont d’autant de caractéristiques qui protègent l’organisation policière. Deuxièmement, sur le plan systémique, l’auteure souligne que cette immunité est favorisée par les systèmes de domination en opération et par les bénéfices que génère la neutralisation des « personnes indésirables » pour la police, l’État et le système capitaliste. Par ailleurs, Fines insiste sur cette complicité des instances supérieures chargées de surveiller et d’encadrer les forces de l’ordre dans la neutralisation des « personnes indésirables ». En d’autres mots, si la police poursuit ses pratiques violentes de neutralisation, c’est qu’elle assume avoir l’aval et le soutien des gouvernements.

Géographies policières : ignorance concertée et propagande ennemie de Louise Fines va au-delà de la représentation des rapports de pouvoir entre les groupes sociaux jugés « indésirables » et les forces policières. L’ouvrage poursuit la discussion au sujet du contrôle social en mobilisant une approche s’inspirant de l’ethnométhodologie, ce qui permet de s’attarder aux logiques et pratiques qui font sens pour les individus au sein de l’organisation policière. En d’autres mots, l’auteure montre comment les rationalités et dynamiques policières, combinées aux systèmes de domination présents dans la société et à l’ordre capitaliste, favorisent le maintien des pratiques de neutralisation envers certaines personnes et groupes sociaux, et ce malgré la violence de ces pratiques et la négation de certains droits fondamentaux.

En conclusion, il serait certes intéressant de poursuivre la réflexion de Fines en procédant à une étude d’ordre ethnographique, ce qui permettrait de rendre compte des raisonnements pratiques quotidiens des acteurs policiers. En effet, les discours officiels retransmis par les médias ou les commissions d’enquête ne rendent pas visibles les négociations internes et les conflits de discours qui se jouent au quotidien au sein de la police et entre les différents systèmes. Tout comme ils ne nous informent pas sur les méthodes in situ développées par les membres policiers pour donner sens à leurs activités. Une telle étude pourrait offrir plus d’information sur le lien entre le financement des forces policières, la façon dont se transforme la catégorie « personnes indésirables » et les pratiques policières visant la neutralisation de celles-ci. Ce livre, constitue une porte ouverte fort intéressante pour faire avancer la réflexion sur le sujet.

MICHÈLE DIOTTE
DOCTORANTE EN CRIMINOLOGIE, UNIVERSITÉ D’OTTAWA


[1] Agamben, G. (1997). Homo sacer: Le pouvoir souverain et la vie nue. Paris: Le seuil.

[2] Goetz, B. (1997). Organizations as Class Bias in Local Law Enforcement : Arson-for-Profit as a «Nonissue». Law and Society, 31, No.3. 557-587.

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