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RCCJP – Volume 68.1

Fractures et luttes contemporaines : essai sur l’imaginaire

Par Louise Fines
Paris : L’Harmattan. 2025. 174 p.

Positionnement intellectuel de l’auteure
Louise Fines est professeure à l’Université d’Ottawa, docteure en criminologie et se spécialise dans la cybercriminalité. Elle a publié plusieurs ouvrages sur la criminalité du col blanc, qualifiant et appréciant leurs infractions criminelles en lien avec les questions d’injustices environnementales, de discrimination systémique et de résistance autochtone. Fines s’intéresse aux fraudes intrinsèques au tissage élitiste, présidentiel, industriel, professionnel, commercial, entrepreneurial et militaire, et aux liens existants entre les différentes échelles administratives, politiques, médiatiques, juridiques, religieuses et étatiques, dans un contexte où, plus que jamais, « la frontière entre ce qui est légal et ce qui est illégal semble frappée de flous notoires » (Fines, 2025, p. 11).

Thèse centrale et cadre analytique
Dans son dernier essai « Fractures et luttes contemporaines » organisé en sept chapitres, Fines pose de multiples questions relatives à la dérive du respect des droits et libertés en contexte de « diktats dévastateurs gouvernementaux » (Fines, 2025, p. 10), où force est de constater qu’encore aujourd’hui, l’hégémonie et la domination patriarcale et coloniale façonne nos manières d’habiter et de concevoir la réalité.

S’appuyant en partie sur les dérives de Donald Trump, ses pardons et décrets en 2025, et les renversements sociaux, politiques et juridiques des dernières années, cet « essai sur l’imaginaire » ouvre des pistes pour interpréter nos institutions en lien avec la résurgence autochtone qui participe de notre présent et aussi de notre passé. Son enquête vise à « comprendre comment l’imaginaire collectif est manipulé à des fins idéologiques » et à « approfondir la manière dont l’imagination permet de faire émerger des résistances face à l’oppression » (Fines, 2025, p. 16).

Méritocratie, révisionnisme et effacement de l’histoire
Les annulations de condamnation au nom de la doctrine du mérite, le mérite basé sur une histoire tordue, « la recherche d’une idéologie appropriée », l’imprévisibilité et le narratif d’une « histoire volée » donnerait les bases à une nouvelle forme de justice normalisant l’effacement des traces de l’oppression géo historique des populations afro-américaines et des autochtones dans les écoles, universités et musées, en niant des faits avérés et en bannissant certains livres et concepts (Fines, 2025, p. 18). En creux émerge une rhétorique suprémaciste rappelant celle d’Hitler, lié au sionisme et à la religion (art dégénéré).

Les premiers chapitres introduisent le principe que l’effacement de l’histoire advient au nom d’un système de valeur idéologique, une dynamique doctrinaire s’observant dans les pays occidentaux et érodant selon Fines notre fondement constitutionnel (droits et libertés). Fines remarque l’avènement du motif d’un leader déifié maintenu par des discours basés sur l’imprévisibilité, la normalité et la naturalité des comportements, voilant la progression des perversions au sein des institutions. Dans ce contexte autoritaire, s’opposer directement au pouvoir et à la hiérarchie en place engendre diabolisation, poursuites judiciaires, coupures, pertes de contrats et subventions, menaces et expulsion, pour le moins qu’on puisse dire. La normalité est alors « de traiter d’ennemis ceux qui ne pensent pas comme nous » (Fines, 2025, p. 68).

Criminalité en col blanc et stratégies d’évitement de responsabilité
La doctrine méritocratique et son pendant, le sacrifice nécessaire, deviennent des repères pour justifier des décisions entre le monde politique et légal. La création d’un syndrome arbitraire, l’idée d’une propagande ennemie et le discours métaphysique sans base factuelle et concrète outillent à la création de lois allant dans le sens des intérêts frauduleux des cols blancs américains. « Les infracteurs présumés de crimes col blanc lorsqu’ils sont interpellés par les autorités judiciaires […] estiment par exemple que les accusations portées contre eux sont politiques, qu’ils sont des boucs émissaires, que la loi est désuète… » (Fines, 2025, p. 13).

Études de cas : environnement, institutions et justice
Au chapitre IV, le cas de l’eau contaminée à Flint au Michigan, où les industriels ont pollué les cours d’eau en déversant leurs déchets toxiques comme d’un dépotoir, sert à montrer l’absence de marge de manœuvre des communautés racisées et les frontières concrètes à la justice, la reconnaissance et la réparation. Cette étude de cas réitère l’existence de lieux de négociations accessibles seulement à une élite privilégiée et homogène (connectée à des dynamiques de prédation, de trafic sexuel, de perversions et de pédocriminalité : voir les Epstein files). En outre, tandis que la résurgence autochtone résiste à la rhétorique de la victimisation, force est de constater que l’ontologie de la victime est au service des cols blancs fraudeurs. Outil du prédateur ?

Colonialité, violence institutionnelle et résurgence autochtone
Les chapitres V, VI et VIII éclairent la place des autochtones, des pensionnats jusqu’à aujourd’hui, en Amérique. Du côté canadien et québécois plus particulièrement, Fines rend compte du processus de soumission des communautés et femmes autochtones à une matrice empreinte de violences coercitives, ontologiques, épistémiques, écologiques, techniques, symboliques et sexuelles.

En vue d’ouvrir sur la résurgence et résistance autochtone contemporaine, le cas des milliers de femmes autochtones violées, disparues et assassinées à Val d’or par la Sécurité du Québec (SQ) est mobilisé et analysé jusque dans sa « stratégie défensive organisationnelle ». Selon Fines, l’histoire révèle un motif institutionnel et national de la sécurité les deux mains dans l’exploitation sexuelle des femmes autochtones.

Suivant la divulgation de l’enquête à la télévision nationale à l’automne 2015 où les femmes ont brisé leur silence, une cinquantaine de policiers orchestrèrent une poursuite en diffamation contre la journaliste et le diffuseur. Ce cas d’étude montre, selon Fines, comment les tribunaux sont un moyen supplémentaire, pour les cols blancs, en vue d’étouffer la divulgation des dynamiques de violences sexuelles ; une réalité prenant racine depuis l’intérieur des institutions démocratiques.

Grâce aux médias, les policiers de la SQ proclamèrent la qualité diffamatoire du reportage, sa mauvaise qualité et ils plaidèrent le non-respect de leur droit à une présomption d’innocence : aucun n’avait été nommé (Fines, 2025, p. 102). Par les médias, ils cherchèrent à ordonner aux femmes autochtones de cesser de partager leur témoignage dans les médias : cette poursuite dura 10 ans. Après les assassinats, l’exploitation sexuelle et les cures géographiques, une tentative de cure médiatique des femmes autochtones ? La suite cohérence d’un anéantissement sociohistorique :

En outre, sans contredit, dans leurs dimensions géo historiques, les cures géographiques font écho à un racisme antérieur. En effet, sur la base d’une continuité diachronique en matière de neutralisation des personnes indésirables, des manifestations de racisme s’expriment de façon régulière à l’endroit des peuples autochtones (Fines, 2025, p. 103).

Cette attaque en justice pour 3 millions de dollars sera rejetée en Cour supérieure en mai 2025 après 10 ans de procédures.

Cette étude de cas révèle, selon Fines, les joints d’une machine aux mains de prédateurs sexuels, une sécurité nationale signifiant domination, viol, intoxication, abus physique, cure géographique, assassinat, intimidation, impossibilité de porter plainte, absence de procédure à la suite des avis de disparition, diffamation, distorsion, perversion, silenciation, déni de co-temporalité, effacement, stérilisation forcée, diabolisation, effacement et judiciarisation. C’est à la manière du Windigo que le système occidental se révèle à l’existence autochtone, celle des femmes enracinées dans le territoire et les milieux habités.

Résurgence autochtone et imaginaire
En outre, Fines retrace comment le récit de la création autochtone, la cosmogonie, les lieux sacrés, les langues, l’onto-épistémologie, les mythes, le symbolisme de la Terre-mère et les rituels chamaniques ont été systématiquement attaqués, diabolisés et neutralisés depuis l’arrivée des Blancs en Amérique. La raison universelle et son esprit religieux n’a eu cesse de rationnaliser les pires torts de l’humanité et de demander des preuves objectives aux Autochtones en vue de conserver les lieux où reposent les ancêtres. En somme, on observe un milieu juridique existant en tant qu’obstacle à l’existence autochtone.

Fines décrit ensuite la résistance autochtone comme une fractale enracinée dans le refus. Refus d’aller voir le médecin, refus de participer au système oppressif, refus d’être victime, refus d’être invisibilisé, refus d’accepter l’exploitation par le blocage, l’occupation et le détournement. Le futurisme autochtone devient le lieu des possibles : plus qu’une liberté de penser, l’imaginaire contient l’horizon du rêve, des rituels, de la mémoire et des lieux sacrés. Il affirme, corrige, rêve, célèbre, engendre, guérit, se souvient et solutionne en plaçant les femmes autochtones au cœur des histoires. Les points d’intersection entre les récits engendreraient une constellation, « un nouvel espace qui mène à l’inclusion et à la résurgence » : une fractale (Fines, 2025, p. 135).

Apports conceptuels
Cette contribution intellectuelle aide à clarifier les liens de complicité idéologique entre les sphères de la justice, du politique, du législatif et du religieux s’opérant aujourd’hui, ainsi que les stratégies utilisées par les représentants cols blancs pour éviter d’être tenu responsable de leurs actions criminelles. Les études de cas montrent des récits d’intersection de la fractale de domination coloniale et de résistance autochtone existant dans l’écoumène occidental. La perspective historique conjuguée au paradigme du jeu ouvre à considérer la théâtralité des institutions et la possibilité d’une autre vision et version du monde avec d’autres règles.

Questions soulevées par l’ouvrage
L’usage du « mythe du révisionnisme » sert à questionner notre rapport contemporain à l’histoire, aux traces effacées, au refus de reconnaitre et à la manipulation de la vérité dans les sphères de la société. Dans une vision mésologique, cet usage du mythe le dévie de son essence antérieure au logos (géométrie, idéal, argument) : la langue du mythos est irréductible à un isme (courant d’idée, dans ce cas-ci celui de la nécessité de réviser l’histoire), elle est connectée aux sens de la Terre et au Mythe d’Engendrement originaire à toute humanité. (Berque, 1987 ; Dufour, 2018 ; Iribarren, 2007).

Je ne trouve pas anodin que l’existence du « mythe du révisionnisme » renvoie au sionisme et à la religiosité. Comment saisir l’influence des grandes lignées familiales de la révolution industrielle dans l’empreinte-matrice de la réalité jusqu’à aujourd’hui (ceux possédant la philanthropie, l’argent et les technologies : Rothschild, Mountbatten Windsor, Vatican, Rockefeller…) ? D’où vient Hitler et saisir l’émergence de nos rituels écouménaux : impôts, noël, jeux olympiques et réunions de conseil d’administration ?

En sus, quelques questions émergent à la suite de la lecture : n’est-ce pas justement la poursuite d’un idéal démocratique qui tient en marche la fractale du patriarcat colonial ? l’Histoire n’est-elle pas un grand mobbing (élimination concertée) ?

Comment la liberté de penser à l’uni-vers-cité et les disciplines peuvent-elles contraindre notre imaginaire terrestre en faveur d’un certain sens ? Comment pouvons-nous socialement consentir à autant de violences prédatrices dans nos milieux humains et en plus détenir des femmes autochtones en prison ? Comment interpréter nos propres constellations et résister à la fractale prédatrice du patriarcat, ses filtres coloniaux et son bras droit étatique ? Comment créer de nouvelles constellations de résistance, de résurgence, de partage et de reconnaissance ? Tant de questions qui émergent à la suite de cette lecture !

CAMILLE BARIL
UNIVERSITÉ LAVAL


Références :

Berque, A. (1987). Écoumène. Introduction à l’étude des milieux humains. Belin.

Dufour, D.-R. (2018). Du vrai, du beau, du juste et du bien. Hypothèses sur le déclin des idéaux de la culture occidentale. Revue du MAUSS, 51(1). https://doi.org/10.3917/rdm.051.0147

Fines, L. (2025). Fractures et luttes contemporaines : Essai sur l’imaginaire. Paris, l’Harmattan.

Iribarren, L. (2007). Du muthos au logos Le détour par la pragmatique des discours. Labyrinthe, 1(28). https://doi.org/10.4000/labyrinthe.2733

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