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Deux livres fabuleux sur le terrorisme, ou, devrait-on dire, sur « les » terrrorismes

Terrorismes

Par Alain Bauer et Christophe Soullez
Paris: Les Éditions Dalloz, 2015.

L’avenir du terrorisme

Par Alain Bauer
Paris: L’Institut Diderot, 2016.

Le titre du premier livre, « Terrorismes », indique qu’il s’agit vraiment d’une pluralité de terrorismes, d’où le pluriel. Un titre vraiment pertinent car, de fait, les actes terroristes sont très diversifiés, de par le monde. Les définitions légales des codes pénaux de la plupart des 196 pays représentés aux Nations-Unies (ONU) le sont donc, en conséquence. Les auteurs de ce livre sont des criminologues franco-français. Alain Bauer est professeur de criminologie au Conservatoire national des arts et métiers à Paris, à New York et à Pékin. Christophe Soullez est le directeur de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales à l’Institut d’études politiques de Paris. Au-delà de ce livre en commun, Alain Bauer a publié en 2016 un « petit » livre sur le sujet : « L’avenir du terrorisme » (Paris, Institut Diderot). Nous y reviendrons en conclusion.

Comme les auteurs de « Terrorismes » le mentionnent à plusieurs reprises, depuis toujours, l’action violente est apparue soit comme du terrorisme, soit comme un acte de résistance, parfois désespéré. En fait, la qualification évolue en fonction des intérêts ou du mode de communication des adversaires. Malgré de nombreux efforts, aucune définition internationale commune n’a pu être trouvée, et la plupart des organisations ayant pratiqué l’action violente ont été dénoncées comme terroristes à un moment ou à un autre de leur histoire. Avant de se transformer en « ennemis-combattants », adversaires et parfois futures alliés. Le terrorisme a beaucoup évolué. Singulier, il est devenu pluriel. Ses cibles se sont diversifiées. Organisées et structurées, reposant sur le soutien d’une grande puissance, les organisations terroristes traditionnelles se sont atomisées et ont essaimé après la chute du mur de Berlin en 1989. Le terrorisme d’État a quasiment disparu. Il a été remplacé par les actions de nébuleuses qui ont marqué l’avènement de « l’hyper-terrorisme » médiatique à la mode de ce qu’on a cru devoir appeler Al Qaeda. Avant de se voir supplanter par d’autres groupes, des acteurs hybrides ou des « lumpenterroristes ». D’autres actions, politiquement marquées, racistes, xénophobes, ont pris le dessus, rendant les opérations antérieures presque obsolètes. Les départs massifs de jeunes individus vers des pays pratiquant le Djihad, la perpétration d’attentats par des nationaux (et non par des individus venant de l’étranger), l’émergence d’actions isolées, l’endoctrinement par les réseaux sociaux, ont conduit les autorités à devoir adapter les dispositifs. Les pays ont ainsi expérimenté les nouvelles mutations du terrorisme. En France, par exemple, les auteurs soulignent que depuis 1986, date de la première loi contre le terrorisme, une quinzaine d’autres textes législatifs ont été adoptés et les incriminations se sont multipliées. La procédure pénale a également évoluée afin de donner aux services d’expertise de la police des moyens d’investigation adaptés et de nouveaux cadres légaux. Les dernières lois sur le sujet confirment la tendance vers la spécialisation d’un droit du terrorisme dérogatoire au droit commun, à michemin entre prévention et répression.

La notion de terrorisme fait souvent l’objet de controverses et de polémiques car elle est empreinte d’une forte subjectivité et parce qu’il s’agit d’un phénomène complexe, mouvant et multiforme. Tous les États n’adoptent pas la même définition du terrorisme: certaines définitions portent sur les formes qu’il revêt, d’autres sur ses effets ou sur la finalité politique, religieuse ou idéologique. Ainsi les Nations Unies (ONU) ne sont pas encore parvenues à faire adopter à l’ensemble de la communauté internationale une définition acceptable par tous. Toutefois, cette absence de définition juridique universelle n’empêche pas les outils juridiques d’exister. À partir de ce constat, Bauer et Soullez se lancent alors à une exploration des définitions existantes, du Traité de Genève en 1937 aux multiples définitions des documents des Nations Unies (ONU) jusqu’à nos jours. Puis, par une sorte de « compendium » sur le sujet, les auteurs abordent: A- les règles procédurales, tel le traitement judiciaire spécifique; B – la prévention administrative, tel le gel des avoirs criminels; C – la coopération internationale et européenne, tel Interpol. Le lecteur trouvera ainsi en peu de pages l’essentiel des législations pénales en matière de terrorisme.

La conclusion d’Alain Bauer dans son autre livre, un « tout petit livre » celui-là mais fort bien écrit et pensé, celui sur « L’avenir du terrorisme » (2016), mentionné plus haut, mérite notre attention, même si elle déclenchera sûrement un débat parmi les criminologues car ses propos sont un peu incendiaires. À dessein ! Au lecteur de juger! Alain Bauer d’écrire en pages 10 puis 42 et 43 de ce livre:

« Nous autres, criminologues, ne sommes ni politiciens, ni magistrats: notre rôle n’est pas d’arrêter ou de juger les criminels. Aussi horribles soient-ils, nous devons poser sur eux un regard clinique. Notre rôle n’est ni de prendre position, ni d’accuser ou de défendre, mais de comprendre comment les criminels et leurs activités fonctionnent et comment elles évoluent. Nous jouons un peu le rôle de médecin du crime. D’abord, nous établissons un diagnostic: avoir une idée de la nature du mal. Ensuite, nous formulons un pronostic: savoir si on peut s’en sortir. Enfin, nous engageons un débat thérapeutique: il s’agit de déterminer si l’on choisit l’option homéopathique (une petite camomille), l’option chimique (un cachet) ou l’option chirurgicale (le passage au bloc opératoire). Dans un système médical normal, on suit généralement ces trois étapes et il devrait en être de même en criminologie. Mais nous nous heurtons à un léger problème technique: l’activité criminologique nécessite un outil clinique pour formuler le diagnostic. Or, nous n’avons souvent que des thérapeutes: des personnes qui ont toutes une idée extrêmement précise de la manière de nous guérir, mais n’ont aucune idée de la nature du mal. Un bon diagnostic reste pourtant un préalable essentiel si l’on veut adopter la bonne thérapie. Il faut connaître au mieux la nature du mal pour pourvoir y répondre de manière adéquate » (p. 10). Et Alain Bauer de tracer ce « bon diagnostic criminologique » avec brio dans les pages suivantes de ce livre. Sa conclusion est claire et nette: « La question est celle-ci: non pas tout protéger tout le temps, mais cibler les terroristes, les hiérarchiser et, dans un certain nombre de cas, les éliminer. Il n’y a aucun problème sur ce point pour moi: ce sont des ennemis, puisqu’ils appartiennent à un État et que nous sommes en guerre. Les lois de la guerre s’appliquent. Le moment est venu d’aller jusqu’au bout de cette logique. Le moment est venu d’assumer la guerre que nous sommes en train de vivre. Et… d’essayer de la gagner » (p. 42-43).

Voilà ! Certaines lectures de livres et d’articles criminologiques sur le terrorisme ne suscitent aucun débat public, ce qui est fort dommage car le sujet est si important depuis quelques années. Le mérite d’Alain Bauer (en commun ou en solo) et de Christophe Soullez est de soulever ce débat public par des considérations de grande qualité intellectuelle.

ANDRÉ NORMANDEAU
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

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