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Des meurtriers parmi nous
Réflexions autour de la tuerie de Polytechnique

Par Ginette Pelland
Montréal : Les Éditions Liber. 2015.

Ce livre se veut une « réflexion engagée » et une « prise de position partisane », au sens propre du terme, sans que cet engagement et cette partisannerie soient inappropriés, bien le contraire. En effet, un « bon livre » est souvent le reflet d’un « éclairage intellectuellement pro-actif ». C’est bien le cas de ce livre de Ginette Pelland. L’auteure enseigne la philosophie au Collège du Vieux-Montréal. Elle a déjà publié une quinzaine (15) d’ouvrages où se rencontrent philosophie, littérature et psychanalyse. Cette rencontre interdisciplinaire est l’élément original de la contribution de l’auteure et le résultat est précisément celui d’un « bon livre criminologique » (au sens large). Un fort bon livre en effet !

Précisons d’abord l’objet de la réflexion. Il s’agit d’une tuerie dit de masse (« mass murder », selon l’expression américaine). Le tueur s’appelle Marc Lépine, un étudiant de Polytechnique (Université de Montréal) qui a assassiné, le 6 décembre 1989, quatorze (14) étudiantes de Poly (seulement des « femmes », élément fort important). Si une tuerie massive lors d’un seul et même événement est assez fréquente aux États-Unis, il n’en est pas de même au Québec et au Canada où de tels événements sont extrêmement rares. Ce 6 décembre a donc perturbé en profondeur les esprits, ce qui explique que, depuis plus de 25 ans, d’autres livres, des films, des documentaires, des colloques … de toutes sortes sur le sujet ont conservé présent à l’esprit collectif la crainte qu’un tel événement puisse de nouveau se reproduire, « même » au Québec et au Canada. De toutes les réflexions ainsi suscitées, il faut reconnaître que les réflexions de l’auteure, Ginette Pelland, dans son livre: « Des meurtriers parmi nous », sont parmi les plus originales que nous connaissions. Elles sont susceptibles de relancer un débat public important puisque la ligne novatrice des réflexions est de nature « féministe », dans le bon sens du terme. Pelland le dit tout de go: « Certains ont pensé que le meurtrier a commis un acte de folie, hypothèse que les cours de justice tenues par la main par des psychiatres invoquent régulièrement pour expliquer les carnages les plus monstrueux. Mais l’explication ne vaut pas, ni empiriquement ni philosophiquement. Voilà ce que cet ouvrage martèle dans une démonstration aussi rigoureuse qu’impitoyable. Déclarer fous le tueur Marc Lépine ou d’autres comme lui après des crimes horribles équivaut en somme non seulement à les affranchir de toute culpabilité, mais aussi à se dispenser soi-même de s’interroger sur les responsabilités familiales, sociales et politiques dont les actes violents font apparaître l’absence ou la faiblesse. La tuerie de l’École polytechnique de Montréal exige encore et toujours notre vigilante attention. Face à des actes qui détruisent l’espoir en l’humanité et qui font vaciller la confiance que l’être humain peut avoir en son semblable, on ne peut garder le silence ». Pelland a parfaitement raison de nous y inciter, à mon avis.

Mentionnons que deux passages substantiels nous ont particulièrement impressionnés :

1. Celui (pages 13-23) sur la trajectoire personnelle et sociale de la mère du tueur, Monique Lépine. En effet, l’auteure nous donne les deux côtés de la médaille et trace un portrait réaliste et sans complaisance du rôle de cette mère, avec un respect remarquable.

2. Celui du chapitre 3 sur « La réduction du crime à un acte de folie » (pages 97-141). Dans ce dernier cas, le rappel historique des législations européennes et nord-américaines liées au fameux cas de Daniel McNaughton, un criminel britannique des années 1840, est tout-à-fait pertinent. L’analyse de Pelland remet en question de façon exemplaire le type de législation qui lie meurtre et folie.

Tout compte fait, ce livre est fort utile pour le juriste et le criminologue et il est apte à susciter un « vrai débat » sociologique, psychologique et criminologique sur un sujet aussi délicat. L’auteure a réussi à mon avis un « tour de force » de revenir ainsi sur un événement « ancien » avec un éclairage « nouveau » tout-â-fait approprié.

ANDRÉ NORMANDEAU
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

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