skip to Main Content

Criminologie et lobby sécuritaire : une controverse française

Laurent Mucchielli
Paris : La Dispute 2014

La criminologie est aujourd’hui une des disciplines les plus en vogue des sciences sociales. Cette tendance récente se traduit non seulement par la multiplication des programmes destinés à l’étude exclusive de la question criminelle un peu partout en Amérique du Nord, mais également pas l’augmentation substantielle des fonds de recherche dédiés à l’étude de la délinquance sous ses diverses facettes (Young, 2013). Malgré la montée en popularité d’une criminologie qui s’attire des adeptes partout à travers le monde, les intellectuels français ont fait dans les dernières années figure d’exceptions en résistant de manière marquée à l’institutionnalisation universitaire de cette discipline.

L’exposition de cette « exception française », c’est là l’objet fondamental du livre de Laurent Mucchielli. Avec celui-ci, l’auteur ouvre en quelque sorte la boîte noire de la criminologie française. Puisque s’il n’a jamais officiellement existé de criminologie en France avant 2008, l’arrivée de Nicolas Sarkozy au pouvoir la même année bouscule cette réalité. C’est à ce moment que certaines personnes commenceront à militer plus activement en faveur de l’implantation d’une « nouvelle » discipline criminologique dans les universités françaises. De là débute toute la controverse dont il est question dans l’ouvrage : l’implantation de cette « nouvelle criminologie » n’est pas un mouvement initié par les universitaires eux-mêmes, mais en est un qui fut imposé de force par des acteurs que l’auteur estime proche du lobby sécuritaire néoconservateur.

C’est ainsi au nom du respect de l’autonomie et de l’indépendance de la science que l’auteur dit avoir rédigé son livre : « Non seulement la science n’est ni de droite, ni de gauche, mais elle ne saurait être au service d’un programme politique, quel qu’il soit. Elle ne saurait non plus cohabiter avec la recherche du profit commercial. (…) C’est au nom de cette éthique que je me suis lancé dans cette controverse. Et c’est pour faire un bilan que ce livre a été écrit » (p. 11). Le lecteur qui s’attend à obtenir un bilan détaché de cette controverse sera cependant déçu. L’auteur a rédigé un livre éminemment engagé, et lui-même ne s’en cache pas : « Ayant été l’un de ses principaux acteurs, je suis obligé de parler ici à la première personne, et je ne saurais prétendre à l’objectivité et à la neutralité » (p. 11). Il s’agit malheureusement là d’une limite importante de l’ouvrage, qui prend graduellement les allures d’une charge intentée contre la discipline criminologique elle-même.

Mucchielli structure son argumentaire autour de deux thèses principales : « La première est que cette controverse doit se comprendre dans le contexte politique plus vaste de la progression de l’influence et de la légitimité d’un puissant lobby sécuritaire liée à l’idéologie néoconservatrice. La seconde est que l’histoire des sciences et l’épistémologie sont deux ressources intellectuelles nécessaires pour comprendre l’état actuel de l’enseignement et de la recherche en sciences criminelles, en France » (p. 11-12). Alors que les chapitres I, II et III lui permettent de défendre sa deuxième thèse, la question de la controverse française et de l’influence du lobby pro-sécuritaire français n’apparaissent qu’aux chapitres IV et V de son ouvrage.

Les premiers chapitres de l’ouvrage – qui porte sur l’ « enseignement de l’histoire et de l’épistémologie » (p. 19) – pourraient d’emblée paraître superflus au lecteur qui ne s’intéresse qu’à la question de la controverse française des dernières années. Ceux-ci s’avèrent néanmoins essentiels à l’argumentaire de l’auteur, qui désire démontrer que « si le mot criminologie était parfois absent du monde universitaire et scientifique français, la chose elle, n’a jamais cessé d’exister » (p. 13). Les trois premiers chapitres permettent d’une part à Mucchielli d’exposer les discours scientifiques à propos du crime et du criminel depuis près de 100 ans en France, et d’autre part de suivre l’évolution institutionnelle de la recherche française sur la question de la délinquance depuis la Deuxième Guerre mondiale. Le premier chapitre de l’ouvrage nous replonge donc dans le passé, plus précisément de 1880 à 1914 en France. Le lecteur qui s’y connait en histoire de la criminologie retrouvera ici les Gabriel Tarde, Alexandre Lacassagne, Eugène Dally, Hubert Boëns, Charles Féré et autres personnalités de renoms ayant pris part de manière active au débat sur la question délinquante à cette époque. Pour les autres, ce sera l’occasion d’y découvrir les premiers discours scientifiques sur le criminel et son traitement, un champ d’expertise que s’appropriaient alors les médecins et les juristes.

Le deuxième chapitre de l’ouvrage se veut ensuite un court survol du développement du crime et du criminel en tant qu’objet d’étude dans certains champs disciplinaires des sciences sociales en France après la Deuxième Guerre mondiale. Mucchielli explique qu’à ce moment, on remarque un regain d’intérêt chez les sociologues et les juristes pour la question criminelle. Les discours se restructurent alors davantage autour de la rééducation des criminels, de la prévention des délits, de la prise en charge des adolescents et de la réforme de la prison. Cet intérêt universitaire pour le crime, le criminel et son contrôle se concrétisera notamment par la fondation du Centre de recherche interdisciplinaire de Vaucresson en 1951, qui « va devenir (…) le plus important centre de recherche criminologique, avec une équipe multidisciplinaire » (p.86), puis par la fondation du Service d’études pénales et criminologiques en 1968. Mucchielli y illustre notamment qu’à partir des années 1980, les études « criminologiques » se sont surtout développés autour de trois pôles en France : les drogues, la police et la délinquance routière.

Si l’auteur avait jusqu’alors tenu des propos plus neutres, c’est à partir du troisième chapitre que ses écrits deviennent plus subjectifs et engagés. Ce chapitre est notamment pour lui l’occasion d’argumenter que la « multidisciplinarité » à laquelle aspirent les partisans de l’institutionnalisation d’une criminologie en France est un défi perdu d’avance. Il affirmera qu’une discipline criminologique n’est pas nécessaire, puisque de nombreuses disciplines comme la sociologie, le droit et la psychologie s’engagent déjà sur la voie de la question délinquante à leur manière. Il ira encore plus loin en écrivant que l’institutionnalisation d’une criminologie autonome s’avère dans les faits une entreprise périlleuse, vouée à l’échec. Il citera notamment en exemple l’École de criminologie de l’Université de Montréal, et affirmera que cette dernière est « en réalité [caractérisé par] deux discours scientifiques et professionnels différents, qui ne se rencontrent pas, qui ne se citent pas dans leurs publications respectives » (p. 107). Il rajoutera que cette criminologie montréalaise « n’a jamais cessé d’être menacée d’un éclatement de la conception originelle du fait de l’opposition entre les deux criminologies tout au long de son histoire » (p. 107), en référence à un penchant plus clinique et un autre plus social de la criminologie.

On ne saurait toutefois trop comprendre les motivations de l’auteur en s’attaquant de la sorte à ce département universitaire et à le réduire à une vision de ce qu’il a peut-être déjà été et non ce qu’il est actuellement. S’il est vrai que l’École de criminologie a connu son lot de difficultés dans les années 1970, notamment lorsqu’on l’associait trop étroitement aux pouvoirs établis (Fournier, 1998), l’éclatement spéculé et anticipé de cette discipline n’est plus du tout à l’ordre du jour. Il s’avère en ce sens périlleux de prétendre que la criminologie à Montréal reste indubitablement cloîtrer dans deux visions distinctes en 2014.

Aujourd’hui, la discipline criminologie au Québec est fortement institutionnalisée, multidisciplinaire et innovante. Cette multidisciplinarité toujours plus importante de l’École de criminologie renforce de manière notable les fondements et les forces de cette discipline plutôt que de l’affaiblir. Non seulement les collaborations entre les chercheurs de différents « pôles » sont nombreuses, les étudiants sont les premiers à privilégier d’un programme qui stimule le développement des idées nouvelles en diversifiant les approches par lesquels il est possible d’analyser la question criminelle.

Cette manière de concevoir l’innovation via une discipline criminologique autonome est conséquente avec la vision partagée par Dogan et Pahre (1992), qui illustrent que l’hybridation et la fragmentation des disciplines sont les sources les plus importantes d’innovation en sciences sociales. On comprend ici peut-être mieux l’inquiétude de certains intellectuels et universitaire français sur l’état de la criminologie en France. C’est d’ailleurs une des critiques qu’adressait Denis Szabo à la criminologie française des années 1970 et 1980, « complètement subordonnée aux sciences juridiques, au droit pénal, [sans] aucune autonomie » (Fournier, 1998 : 110).

Le lecteur restera également sceptique en constatant que la criminologie telle que pratiquée à l’Université de Montréal et la « nouvelle criminologie » que l’auteur s’emploie à attaquer dans les chapitres IV et V de son ouvrage restent assez différentes. Il est ici plutôt déconcertant pour le lecteur de réaliser qu’un ouvrage rédigé pour faire un état de la controverse criminologique française n’aborde réellement cette question que dans les deux derniers chapitres. Ceux-ci permettent à l’auteur de dénoncer « le rassemblement de la recherche sur les questions de sécurité et de justice sous tutelle directe de l’État (…) [et] la conception policière de la science criminologique » (p. 120). Il y est essentiellement question de la volonté personnelle d’Alain Bauer, proche conseillé à la sécurité du président Sarkozy de créer des « filières sur les questions stratégiques de défense et de sécurité » (p. 128) par l’instauration d’une unité criminologique universitaire à part entière. L’entreprise est pour Mucchielli intellectuellement malhonnête, non scientifique et essentiellement motivée par les participants d’un lobby sécuritaire à la recherche d’un profit toujours plus grand. Mucchielli y expose entre autres la position quasi univoque des grandes institutions universitaires qui font front commun afin d’empêcher l’émergence d’une discipline désirée et contrôlée par des intérêts avant tout économiques et politiques.

À la lecture de ces deux chapitres, il reste clair que le politique ne devrait en aucun cas s’immiscer dans les affaires des grandes universités, au risque de menacer l’indépendance des chercheurs qui y travaillent : c’est particulièrement vrai lorsque l’on traite de la question criminelle. Il devient toutefois malhabile de réduire la criminologie à l’étude de phénomènes qui touchent uniquement la sécurité et la défense comme semble le faire l’auteur. La nouvelle criminologie désirée par Bauer et dénoncée par Mucchielli n’a effectivement rien à envier aux départements de criminologie qui émergent un peu partout dans le monde occidental. Les mots utilisés à la fois par Mucchielli et par Bauer sont sans équivoque : on parle de « nouvelle technologie » (p. 141), de « police scientifique » (p. 138), de « sécurité », de « terrorisme » (p. 141) et de « sécurité privée » (p. 137), mais très peu de délinquance, de déviance ou de réaction sociale. S’il est vrai que la sécurité et la police constituent une composante du champ d’investigation de la criminologie, il est loin d’en être la seule composante et ne détient en aucun cas le monopole des recherches scientifiques dans ce domaine.

Maxime Reeves-Latour
Université de Montréal


Bibliographie

Dogan, Mattei, et Pahre, Robert. (1992). L’innovation dans les sciences sociales : la marginalité créatrice. Paris : PUF

Fournier, Marcel. (1998). Entretiens avec Denis Szabo – Fondation et fondements de la criminologie. Montréal : Liber Éditions.

Landreville, Pierre. (1986). Évolution théorique en criminologie: l’histoire d’un cheminement. Criminologie, 19, 11-31.

Young, Jock. (2011). The criminological imagination. Cambridge : Polity Press

Back To Top
Rechercher