RCCJP – Volume 68.2
Comment s’épuise le crime ? Contextes, parcours et représentations des processus de désistance
Par Valérian Bénazeth
Nîmes, France : Champ Social Éditions. 2026. 300 p.
L’épuisement du crime chez Dr Valérian Bénazeth
Résumé : L’importation du paradigme de la désistance dans la criminologie francophone bouscule l’hégémonie de la rationalité managériale actuelle. À la lumière des travaux de Valérian Bénazeth, et particulièrement de son ouvrage Comment s’épuise le crime ? ce retour interroge la phénoménologie du désistement délinquant. En s’appuyant sur les récits de vie de trente-trois individus, l’auteur démontre que l’abandon des carrières criminelles relève moins d’un épiphanisme moral (le « déclic ») que d’un remaniement identitaire laborieux, étayé par la force des « liens faibles » et entravé par le stigmate institutionnel. Si cette approche de l’usure offre un levier pour repenser nos pratiques probatoires, elle réinvite également la criminologie clinique à s’emparer des dynamiques subjectives de réintégration.
La phénoménologie du changement au-delà de l’illusion du « déclic »
L’ingénierie pénale contemporaine se conjugue avec la grammaire du risque. La prévention de la récidive de la criminologie classique est devenue le maître-mot des politiques publiques, qui progressivement efface l’épaisseur des parcours derrière une métrique binaire : l’échec ou le succès de l’épreuve pénale. Face à ce réductionnisme, les travaux de Valérian Bénazeth, réunis dans son récent ouvrage Comment s’épuise le crime ? agissent comme un rappel salutaire de la complexité des trajectoires humaines. L’ambition de l’auteur n’est pas seulement d’importer le concept anglo-saxon de desistance, mais de l’acclimater à la réalité du terrain socio-pénal français. En se détachant de l’infractionnisme, V. Bénazeth nous invite à penser le changement non comme un état que l’on atteint, mais comme un processus de subjectivation lent, fluctuant, où l’individu tente de se frayer un chemin hors de la marginalité.
Le premier jalon critique posé par V. Bénazeth réside dans la déconstruction du mythe du « déclic ». L’imaginaire probatoire et judiciaire est souvent hanté par l’attente d’une révélation morale chez le justiciable, une prise de conscience soudaine qui scellerait la rupture avec l’action délinquante. L’auteur démontre, par une approche phénoménologique du quotidien, qu’il n’en est rien. La sortie de la délinquance de rue s’apparente davantage à une usure, à une saturation progressive d’un mode de vie, plutôt qu’à une conversion brutale. C’est ici que la criminologie appliquée trouve un écho profond avec la recherche : la désistance est un espace de conflictualité interne et avec l’entourage, fait d’ambivalences, d’allers-retours et de rechutes. Elle nécessite un remaniement narratif profond. L’individu doit faire le deuil de l’adrénaline et du statut protecteur offerts par le noyau dur délinquant, pour investir un espace normatif souvent perçu comme terne et inhospitalier.
L’épaisseur du récit et le désenclavement relationnel
Pour saisir cette métamorphose intime, V. Bénazeth privilégie l’entretien compréhensif auprès d’un terrain français contemporain plutôt que des enquêtes de cohortes quantitatives (telles que celles de Sampson et Laub). Son corpus, fondé sur la reconstitution des trajectoires de 33 individus ayant abandonné la délinquance de rue, restitue la parole confisquée par la procédure pénale. Travailler sur la désistance implique de mesurer un « non-événement » (l’absence d’infraction) à travers le prisme de la narration rétrospective. L’« illusion biographique », pour reprendre les termes de Bourdieu, guette tous les chercheurs, à savoir que le narrateur (le désistant) tend à rationaliser son parcours a posteriori, à conférer une cohérence causale à des ruptures qui n’étaient, parfois sur le moment, que pure contingence.
V. Bénazeth est conscient de cette prudence analytique face à la mise en récit, récit souvent formaté par les attentes mêmes de l’institution pénitentiaire.
Là où l’ouvrage propose une avancée théorique majeure, à mon sens, c’est dans l’emprunt à la sociologie de Mark Granovetter. V. Bénazeth met en lumière le rôle déterminant des « liens faibles » dans l’épuisement du crime. La sortie de la déviance ne relève pas d’une génération spontanée de contrôle social (l’obtention mécanique d’un emploi ou d’un conjoint), mais d’un bouleversement des routines et d’un désenclavement spatial et relationnel. C’est l’exposition à des cercles sociaux hétérogènes (un nouveau collègue de travail, une rencontre associative, une connaissance éloignée de l’épicentre du quartier…) qui va offrir à l’individu une nouvelle matrice identitaire. L’individu ne souffre pas d’un excès de socialisation criminelle, mais bien d’un vide de socialisation conventionnelle. L’épuisement du crime est donc intrinsèquement lié à la capacité de l’environnement social à proposer des miroirs identitaires alternatifs et valorisants.
Pour une clinique de la désistance
Toutefois, ce processus de subjectivation se heurte à une injonction paradoxale de l’État. Au moment même où l’individu entame un travail de désistance et adopte une posture d’affiliation sociale, il affronte la violence de ce que les personnes interrogées nomment la « seconde peine ». Cette peine invisible, c’est celle du stigmate (cf. Goffman) cristallisé par le casier judiciaire et la suspicion généralisée. V. Bénazeth souligne l’asymétrie tragique de nos politiques pénales, à savoir que l’institution déploie des moyens considérables pour surveiller, contrôler et évaluer le risque, mais se révèle indigente lorsqu’il s’agit de « dé-labelliser » l’ancien détenu et de soutenir ses capitaux de réintégration. L’institution, censée être le levier de la réinsertion, agit trop souvent comme une force de rappel vers la marginalité, figeant l’individu dans son acte passé.
Les travaux de V. Bénazeth constituent une contribution incontournable pour la criminologie contemporaine de langue française. En nous plongeant dans l’anatomie de la sortie de la délinquance, ils nous obligent à repenser le mandat de la justice pénale et de la probation. L’enjeu est de concevoir une authentique clinique de la désistance. Cela suppose de former les professionnels de la justice à accompagner le sens du changement, à s’appuyer sur la résilience des individus et, comme le suggère audacieusement l’auteur, à instituer de véritables « cérémonies de réintégration » symboliques, seules capables de clore le processus de dégradation statutaire initié par le procès pénal. Penser la désistance, c’est finalement exiger de la société qu’elle soit capable de se désister de sa propre fixation sur le stigmate.
ERWAN DIEU
DIRECTEUR GENERAL
DU SERVICE DE CRIMINOLOGIE ARCA – FRANCE
