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RCCJP – Volume 68.2

Le crime comme fait social

Par Henri Joly
Paris : Les Éditions du Cicérone. 2026. 506 p.

Introduction et contexte historique
C’est un texte capital, mais devenu quasiment introuvable, que proposent de redécouvrir Les Éditions du Cicérone. Initialement publié en 1888, à une époque charnière pour l’histoire intellectuelle européenne, cet ouvrage d’Henri Joly (1839–1925), philosophe et criminologue français, bénéficie d’une réédition salvatrice que j’ai eu le privilège de préfacer et de présenter. Cette publication s’inscrit dans une période de mutation profonde de la question criminelle. La fin du XIXᵉ siècle voit en effet le crime cesser d’être une simple transgression juridique ou une faute morale pour devenir un objet de science positive. Statisticiens, aliénistes et surtout l’École italienne d’anthropologie criminelle, menée par Cesare Lombroso, s’emparent du sujet en mesurant les crânes et les corps pour tenter de définir un « criminel-né ». C’est contre ce déterminisme biologique ambiant que Joly prend une position nette : le crime n’est pas un mécanisme purement physique, et le délinquant n’est pas un être à part.

Le geste éditorial : une modernisation respectueuse
Il convient de souligner que cette réédition n’est pas une simple reproduction passive du texte de 1888. L’éditeur a opéré un travail de retranscription, de restructuration et de légère condensation. En retouchant certains passages sans jamais en trahir la substance ni la rigueur, Les Éditions du Cicérone ont réussi le pari de rendre accessible à un public contemporain un style qui aurait pu paraître daté. Ce choix fort — qui se traduit également par le choix d’un titre modernisé, Le crime comme fait social — offre une seconde vie à l’œuvre, transformant un document d’archive en un essai d’une parfaite fluidité de lecture.

La thèse de l’auteur : une responsabilité en situation
La thèse centrale d’Henri Joly peut paraître simple : le criminel est pleinement responsable de ses actes. Toutefois, cette affirmation refuse les deux extrêmes de son époque.

1/ D’un côté, il rejette catégoriquement les théories de l’atavisme et du criminalisme biologique (qui vident la responsabilité de son sens en faisant du délinquant le produit fatal de son hérédité ou de son cerveau).

2/ De l’autre, il écarte l’idée d’une liberté abstraite ou désincarnée : le criminel n’a rien d’un sujet isolé agissant hors du monde.

Pour Joly, le crime est une intensification de penchants familiers à l’humanité entière (paresse, cupidité, colère, désir de dominer). De sorte que ce qui distingue le criminel de l’homme honnête n’est pas la nature de ses penchants, mais leur intensité et le seuil franchi. Le crime se donne alors comme un « miroir grossissant » des misères communes de notre nature.

Une approche tripartite : sociale, morale et psychologique
Bien que le titre contemporain mette l’accent sur le « fait social », le projet de Joly excède largement la seule sociologie collective. Son analyse articule trois dimensions indissociables :

– Sociale : Le crime s’inscrit dans un milieu, un réseau d’influences, de tentations et de relations humaines (vices, imitations, encouragements). La société, si elle ne crée pas le mal, l’amplifie et le diffuse.

– Morale : Le crime demeure un acte moral impliquant une perversion volontaire, un choix et un abus de la liberté. Le criminel est qualifié d’« artisan volontaire de sa propre déchéance ».

– Psychologique : Il procède de configurations intérieures, de conflits et de tempéraments spécifiques que l’auteur s’attache à classifier (les inertes, les emportés, les vicieux, les calculateurs féroces).

Structure et méthode de l’œuvre
L’ouvrage se déploie en treize chapitres d’une grande clarté qui explorent les chemins menant à la faute. Joly s’appuie sur une méthode rigoureuse, nourrie par l’examen des statistiques officielles, des rapports pénitentiaires et de nombreux échanges directs avec le personnel judiciaire et médical de son temps (magistrats, directeurs de prisons comme Saint-Lazare ou la Santé, aumôniers).

Il consacre des sections entières à l’étude fine de la criminalité (notamment celle des femmes, analysant l’infanticide, les mobiles passionnels ou l’argot spécifique) ainsi qu’à la déconstruction des théories morphologiques. À l’inverse de Lombroso, Joly démontre que les déformations physiques ou les altérations de la physionomie des détenus sont bien souvent le résultat (la conséquence) de la vie criminelle et de l’incarcération, et non leur cause première.

Portée contemporaine : expliquer sans dispenser de juger
L’actualité de cette réédition, ainsi que j’ai voulu le mettre en lumière dans mon travail de présentation, réside dans la résonance profondément contemporaine du texte, et tout particulièrement dans le refus de Joly de céder à l’opposition stérile entre expliquer et juger. À l’ère contemporaine des algorithmes prédictifs, du profilage des risques criminels et des neurosciences — qui tendent parfois à réduire l’individu à des probabilités ou des influx nerveux —, Joly oppose une exigence éthique fondamentale : aucune explication (qu’elle soit sociale ou biologique) ne dispense l’individu de répondre de son acte.
Si la société partage une part de responsabilité multifactorielle en amont (en tant que milieu propagateur), le jugement pénal doit rester un acte de justice individualisé, mesurant la part de conscience et de liberté de l’agent, et non une simple technique managériale de gestion des risques.

Conclusion
Le crime comme fait social s’impose comme un texte fondateur de la criminologie française. En rappelant que le criminel n’est pas un monstre exogène mais un « semblable qui a cédé là où nous tenons encore », Henri Joly livre une méditation profonde sur la responsabilité humaine et le sens de la peine. Sortir ce texte de l’oubli et le rendre à nouveau accessible permet de rappeler que l’acte de juger ne peut se dissoudre dans une simple gestion managériale des risques ou dans le déterminisme scientifique. Un jalon historique essentiel pour repenser la criminologie d’aujourd’hui.

TONY FERRI
UNIVERSITE CATHOLIQUE DE LILLE – FRANCE

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