RCCJP – Volume 68.2
Pour une sociologie de la police : Hommage à Jean-Louis Loubet del Bayle
François Dieu (sous la direction)
Paris : L’Harmattan. 2026. 126 p.
Pour moi, Jean-Louis Loubet del Bayle est « seulement » le nom d’un chercheur qui a travaillé sur le contrôle social formel et informel -j’utilise d’ailleurs un de ses écrits sur le sujet pour présenter la notion dans un cours que j’enseigne. Le livre Pour une sociologie de la police, sous la direction d’un des étudiants de doctorat qu’il a dirigé, François Dieu, est une bonne façon de se familiariser avec l’ampleur de ses travaux, à travers cinq chapitres assez différents, qui visent à rendre hommage au professeur Loubet del Bayle.
D’une certaine manière, le livre est une célébration de l’indépendance, de plusieurs manières. D’abord, l’indépendance du professeur Loubet del Bayle, dont les efforts pour fonder et maintenir la vitalité du Centre d’études et de recherches sur la police (CERP) sont décrits en détail au chapitre 1, écrit par François Dieu. Le chapitre est l’occasion de mieux comprendre comment le professeur Loubet del Bayle est devenu un chercheur de plus en plus isolé, travaillant loin du grand centre urbain qu’est Paris, conservant des liens assez minces avec le CESDIP (l’autre grand centre français de l’étude politique de la police) et ses chercheurs, comme Frédéric Ocqueteau, Christian Mouhanna, Jacques de Maillard et Fabien Jobard (qui sont d’ailleurs peu cités dans l’ouvrage, malgré leur importance pour la discipline) et restreignant l’ampleur de ses travaux qu’à un public francophone.
Ensuite, l’indépendance de l’étude politique de la police, qui partage plusieurs similitudes avec la non-reconnaissance de la criminologie comme discipline en France. Le chapitre II, aussi écrit par François Dieu, est d’ailleurs parsemé d’anecdotes savoureuses, comme celle sur la publication des premiers écrits de Dominique Monjardet sur la police sous pseudonyme. Le chapitre situe la recherche sur la police en France comme résolument en porte-à-faux. D’abord en matière de sujet de recherche : les travaux porteraient plus sur la police en tant qu’organe d’administration publique que sur l’organisation et les pratiques mêmes. Aussi, sur le courant de recherche : il est noté en pages 49 et 50 que le professeur Loubet del Bayle remettait fortement en question un des arguments de Jean-Paul Brodeur sur le monopole de la force, même si ce dernier a connu une carrière internationale sur le sujet, culminant avec la publication du livre The policing web vers la fin de sa vie. Enfin, François Dieu souligne que le professeur Loubet del Bayle adoptait régulièrement des positions qui faisaient de lui un chercheur en marge de la société : notamment, il note que le professeur rappelait régulièrement que les morts liées à l’intervention policière ne sont pas toutes illégales, de quoi faire frémir la plupart de ses concitoyens.
Le chapitre III, rédigé par Chikao Uranaka, rappelle une contribution importante et l’applique à la police japonaise : la police est l’intermédiaire privilégié entre la société et le système politique. Lorsqu’il se plaint d’une situation, grande ou anecdotique, à la police, le citoyen envoie un message au politique. En ce sens, le policier doit offrir une grande loyauté envers le politique, peu importe ses allégeances personnelles et ainsi faire partie de la « majorité ». Toutefois, il souligne que la police devient un joueur politique d’importance et qu’elle peut agir non pas pour la société ou le politique, mais pour servir ses propres intérêts.
Le chapitre IV, qui commence par un témoignage personnel de son auteur, Igor Lefèvre, rappelle ce que je considère humblement comme la contribution la plus importante du professeur Loubet del Bayle, sa typologie des contrôles sociaux (pp.80-81). Lefèvre explore comment cette typologie s’applique encore bien à la situation sécuritaire actuelle et indique qu’une prévision de Loubet del Bayle s’est accélérée : le contrôle policier prend de plus en plus de place au fur et à mesure que sont adoptés des dispositifs techniques de contrôle. Le professeur Loubet del Bayle dénonçait cette situation : il notait régulièrement que la police ne devrait pas occuper un rôle aussi central dans nos sociétés, qu’il y a d’autres moyens de contrôle social, une position qui résonne aujourd’hui comme un message aux dirigeants plus autoritaires…
Le livre se termine sur un chapitre V rédigé de nouveau par François Dieu qui rappelle que la police est un sujet de recherche polarisant, envers lequel le chercheur a, du moins en apparence, toujours une position « pour ou contre » : un chercheur empirique qui s’intéresse aux actions policières devrait pourtant tendre vers la neutralité en abordant son objet de recherche en évacuant le plus possible la partisanerie de son travail. Le chapitre tend à adopter une position plutôt fataliste, dans le sens où on sent bien une approche du type « comme l’institution ne s’intéresse pas à la sociologie de la police, il n’y a pas grand-chose à faire ». Notons toutefois que le constat semble s’appliquer principalement au contexte national français, comme en font foi les exemples de films (tous français) qui sont énoncés dans ce chapitre. De quoi rassurer les chercheurs « hors-France » qui s’intéressent au sujet.
RÉMI BOIVIN
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL
