skip to Main Content

RCCJP – Volume 63.1 (2021)

Capitalisme carcéral

Par Jackie Wang (Trad., Philippe Blouin)
Montréal : Éditions de la rue Dorion. 2020 [2018]. 349 p.

Le livre de Jackie Wang est certainement déroutant pour un lecteur « traditionnel » et un criminologue légitimiste, comme les qualifie Gwenola Ricordeau. Premièrement, la description de la situation qu’elle développe est essentiellement étatsunienne, grandement différente de celle que l’on connaît au Québec, au Canada et dans l’ensemble du monde occidental. Cette dichotomie confirme la nécessité de tenir compte des facteurs de proximité pour aborder, analyser et comprendre le déroulement des faits sociaux sur lesquels on se penche.

Un autre élément qui pourrait en dérouter certains est la franchise avec laquelle Wang avoue que son intérêt pour les questions de justice criminelle et la criminologie est en lien direct avec les démêlés qu’a rencontrés son jeune frère avec la justice. Cette confrontation n’a pu que la sensibiliser à une réalité dont elle n’avait, a priori, qu’une conscience diffuse. Ainsi, avec le temps et des études rigoureuses, elle s’est forgée une idéologie qu’elle revendique sans complexe. Évidemment, cette franchise ne saura être considérée par certains comme un gage « d’objectivité » rendant ainsi ses écrits, à leurs yeux, suspicieux.

Essayiste, poète, cinéaste, historienne et militante politique, tout en étant doctorante au sein du département d’études africaines et afro-américaines de l’Université Harvard, Jackie Wang maitrise une écriture rigoureuse, engagée (à la manière de Michel Foucault) et à l’occasion poétique.

Son analyse de la situation étatsunienne au regard de la police et du système carcéral dépasse l’éventuelle prise en compte du capitalisme, mais se réfère plutôt au « capitalisme racial », tel que défini par Cedric Robinson (1940 – 2016)[1], pour en arriver à un « capitalisme carcéral » concernant spécifiquement la police et le système carcéral.

Ce livre comprend une longue introduction (77 p.), qui sans être une synthèse des six premiers chapitres, n’en n’aborde pas moins les thèmes qui y sont traités (analysés). Sans être une conclusion, le chapitre 7, intitulé « L’imaginaire abolitionniste : une conversation », en joue néanmoins le rôle, nous y reviendrons.

Les deux premiers chapitres abordent, comme on peut s’y attendre, la dimension économique, d’abord dans une perspective historique, ensuite au niveau municipal. Ainsi, nous est présenté le processus d’accumulation de la richesse par certains au détriment d’autres, que sont les plus pauvres, les femmes et ultimement les noirs. Le scandale des subprimes, en 2008, clôture le chapitre 1.

Le chapitre 2 illustre, à l’aide d’exemples, le processus de financement de certaines municipalités et le rôle des corps policiers dans la distribution des amendes et des frais afférents, dans le contexte d’un système néo-libéral. Le cas de Ferguson, ville où Michael Brown sans arme a été abattu par l’agent Darren Wilson, est particulièrement spectaculaire. En effet, en 2013, 20,2% des recettes de la ville provenaient des amendes et des frais afférents. On peut certainement parler d’extorsion racialisée.

Le chapitre 3 aborde la délinquance juvénile et les « superprédateurs ». Les déboires de son frère sont sous-jacents à son analyse qui nous rappelle celle de Pierre Berthelet[2] dans sa prise en compte des discours et des pratiques de l’État en matière de sécurité. Elle constate que ces discours et pratiques se sont matérialisés dans des lois, qui pour certaines ont été contestées devant la Cour suprême avec succès, ont marquées et marquent encore le statut légal des mineurs, malgré le fait que les études empiriques sur lesquelles ces lois ont été promulguées « étaient fausses » (p. 205).

Il est régulièrement question de l’impact des algorithmes dans la sélection des informations distribuées par les géants du WEB. Jackie Wang aborde, dans les chapitres 4 et 5, le même questionnement quand les corps de police et les instances de contrôle social adoptent des logiciels de prédiction des comportements pour déployer leurs effectifs. Encore là, les données qui alimentent la construction de ces outils, sont des informations racialisées, même si « le langage du risque a remplacé celui de la race » (p. 237).

Pour moi, le chapitre 6 est particulièrement déterminant parce qu’il met au pied du mur les militants et les associations de défense des droits civiques, dont l’American civil liberties union (ACLU), la National association for the advancement of colored people (NAACP) et la National urban league (NAL). En effet, Jackie Wang met en lumière que pour susciter l’indignation, les situations d’abus de pouvoir de la part de la police ou des instances judiciaires, il faut que les victimes soient, ou soient perçues, « innocentes » aux yeux du système de justice : avoir été condamnées au préalable disqualifie les victimes : « l’empathie est conditionnelle au fait qu’une personne corresponde aux normes de pureté morale qui font d’elle une victime innocente » (p. 248). On est dans la logique de l’État en matière judiciaire : le passé est gage de l’avenir, le casier judiciaire une illustration indéniable de la personnalité de la personne en cause.

Ce constat brutal, indéniable dans une certaine mesure, est analysé et interprété avec âpreté, que je vais illustrer par deux citations chocs :
« Lorsque la bourgeoisie et l’élite noires se dissocient de leurs congénères moins bien nanti.es, elles finissent par avaliser une sorte d’exceptionnalisme noir qui met en déroute les luttes antiracistes. Cette classe de Noires exceptionnelles (Barack Obama, Condoleezza Rice, Colin Powell) donne aux États-Unis l’image trompeuse d’une société post-raciale » (p. 254).

et

« les cas qui impliquent une victime noire « innocente » fournissent  une occasion de purification et d’ennoblissement moral à la conscience libérale des Blanches, qui peuvent afficher leur rejet du racisme. Il importe de remettre en question l’utilisation de certains sujets racisés ou genrés pour fournir un soulagement émotionnel à la société civile blanche, ou pour fournir des analogies amplifiant la souffrance des Blanches (« l’esclavage » étant la plus courante de ces analogies) » (p. 282).

Je dois avouer mon désarroi devant cette quadrature du cercle. Le racisme et la discrimination sont des réalités incontestables. Si l’on admet la prémices selon laquelle tous les êtres humains, sans distinction, font partis de ce que l’on nomme l’humanité, on peut et on doit admettre que du racisme et de la discrimination se retrouvent disséminés sur tous les continents, et qu’ils ne sont pas l’attribut d’un groupe en particulier. C’est également sur cette prémices que l’on peut et doit postuler que nul être humain devrait être l’objet de racisme et de discrimination au regard des normes de la société dans laquelle il vit. Par conséquent, attribuer à un groupe, que ce soit les Blanches ou un autre, les travers des luttes pour une société équitable, sans racisme ni discrimination, est une erreur stratégique.

C’est peut-être ce qui explique que le chapitre 7, intitulé L’imaginaire abolitionniste : une conversation, change de registre et suscite une émotion diffuse, pudique et authentique à l’aide de citations reliés à des événements récents, ou des réflexions politiques, philosophiques, sociologiques ou poétiques.

Pour conclure, il est nécessaire de souligner brièvement que Jackie Wang est une chercheuse militante, ce que d’ailleurs elle le revendique. Or, une question se pose : existe-t-il des chercheurs qui ne sont pas militants, ou à tout le moins, ne sont pas minimalement guidés par une idéologie?

JEAN CLAUDE BERNHEIM
UNIVERSITE DE SAINT-BONIFACE


[1] Dans Black Marxism: The Making of the Black Radical Tradition, London, Zed Press, 1983.

[2] Crimes et châtiments dans l’État de sécurité : Traité de criminologie politique, préface de Michel Hastings, postface de Frédérique Fiechter-Boulevard. Paris, Éditions Publibook, 2015, 904p.

Back To Top
×Close search
Rechercher