Institut Philippe-Pinel : 50 ans d’histoires
Sous la signature de Frédéric Millaud et Danielle Pouliot
Montréal, Québec : Éditions Art Global. 2014.
L’Institut Philippe-Pinel, c’est aussi un milieu universitaire !
L’Institut Philippe-Pinel de Montréal fait souvent la une des journaux. Valery Fabrikant, qui a assassiné quatre personnes à l’Université Concordia; Karla Homolka, accusée du meurtre de deux adolescentes ontariennes; et Guy Turcotte, qui a tué ses deux enfants, y ont notamment séjourné.
Mais l’hôpital psychiatrique est aussi un milieu d’enseignement et de recherche dynamique, un modèle en son genre. «Nous voulons faire les manchettes mais pour des raisons plus positives», commente le psychiatre Frédéric Millaud, coauteur d’un livre sur l’histoire de l’établissement affilié à l’Université de Montréal qui paraît en cette année du cinquantenaire de l’établissement.
Souriant, affable et prêt à répondre sans détour à toutes les questions qui lui sont posées, le Dr Millaud reçoit quelques journalistes à l’occasion du lancement de l’ouvrage, le 1er octobre 2014. Danielle Pouliot, coauteure, double diplômée de l’UdeM (baccalauréat en criminologie et maîtrise en communication), est également présente. «Ce qui m’a le plus surprise, c’est le sentiment d’appartenance du personnel; les gens sont fiers de travailler ici», dit celle qui a consigné plus de 40 entretiens pour les besoins du livre. Au cours des dernières années, le personnel a beaucoup rajeuni et s’est féminisé. Sa moyenne d’âge est de 35 ans et il est composé d’autant de femmes que d’hommes.
L’Institut Philippe-Pinel compte actuellement quelque 900 employés, dont 26 psychiatres, 17 psychologues, 20 criminologues et 6 pharmaciens. Chaque année, une centaine de stagiaires dans différents domaines de la santé viennent y réaliser des séjours d’études ou de perfectionnement. «Le volet enseignement a toujours fait partie de la mission de l’Institut et nous continuons de le valoriser», signale le Dr Millaud, professeur au Département de psychiatrie de l’UdeM et directeur de l’enseignement à l’Institut. L’expertise en matière d’évaluation psychiatrique, le travail en équipes multidisciplinaires et les réflexions éthiques sont les points forts de l’établissement. Chaque année, on y tient deux ou trois colloques sur la santé mentale, auxquels sont conviés les collègues de l’extérieur.
Le critère d’entrée dans cet hôpital psychiatrique est la dangerosité envers autrui ou soi-même. Au total, l’hôpital possède 295 lits. Une unité est réservée aux femmes et une autre aux adolescents. Mais tous les patients qu’on y aperçoit ne sont pas des détenus. Actuellement, 36 patients sont des prévenus en attente d’évaluation, déclare la Dre Kim Bédard-Charette, chef du Département de psychiatrie de l’Institut. Plusieurs autres sont des détenus relevant de différentes juridictions fédérales et provinciales (Commission d’examen des troubles mentaux, Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents). Comme dans un hôpital général, il y a un service de consultation externe où des patients se présentent sur rendez-vous.
«L’Institut Philippe-Pinel est d’abord un hôpital, soit un endroit où l’on soigne des malades, explique la directrice générale, la Dre Renée Fugère. Mais nous sommes aussi un établissement sécuritaire, le seul au Québec, c’est-à-dire que nous avons pour fonction de garder et de traiter des personnes qui présentent un niveau de dangerosité ingérable pour les hôpitaux généraux.»
La plupart des patients de l’Institut réintégreront la vie en société. «La réinsertion sociale est notre objectif», reprend le Dr Millaud, qui fait observer que même les patients les plus dangereux n’ont eu que de brefs épisodes de violence dans leur vie. Des épisodes aux lourdes conséquences, mais néanmoins de courte durée. Le fait de les côtoyer de façon régulière n’expose pas nécessairement les professionnels de la santé à des risques quotidiens. Le plus difficile dans la carrière du Dr Millaud a été d’être confronté à la souffrance des psychiatrisés réfractaires aux traitements. «Quand on voit une personne qui demeure souffrante malgré les traitements, c’est très difficile à supporter», mentionne-t-il.
Heureusement, au fil des années, la pharmacothérapie s’est considérablement développée. Aujourd’hui, les médecins disposent d’un large éventail de médicaments pour soulager les symptômes et tempérer les humeurs des patients à risque.
Comment garder toute sa tête quand on travaille avec des gens dangereux? «Empathie sans sympathie», répond le médecin. Pour la Dre Fugère, qui est en fonction à l’Institut depuis 12 ans, le plus dur a été de faire face aux gestes d’automutilation chez les patientes. «La violence chez les femmes est souvent retournée contre elles-mêmes, alors que les hommes ont tendance à la tourner vers les autres.»
Durant la visite guidée dans les zones à accès restreint, on a pu voir les aires de divertissement, les salles de classe et les aires de repos. À l’extérieur, les patients ont aménagé un immense jardin qui inclut un potager. L’horticulture est un loisir apprécié des patients. Dans la serre, on a installé deux immenses volières où quelques oiseaux colorés virevoltent. Le chant des oiseaux, ici, a une puissante force évocatrice.
La psychiatrie, spécialité de fou !
La psychiatrie est née du désir de comprendre et de traiter les malades mentaux dangereux, signale le Dr Frédéric Millaud, psychiatre à l’Institut Philippe-Pinel de Montréal. L’unité qu’il dirige, spécialisée dans les violences familiales, compte 21 patients dont le tiers ont été condamnés pour homicide. Son équipe intervient quotidiennement auprès de ces patients dans le cadre de thérapies individuelles et de groupe.
Souvent critiquée, la psychiatrie légale est mal comprise par la population, estime le médecin, qui travaille à l’Institut depuis 1985. «Le taux d’erreur est comparable à celui observé dans les autres spécialités médicales comme la cardiologie ou la chirurgie», explique-t-il. Par exemple, sur les 300 patients admis pour homicide à l’Institut au cours de son histoire, seulement 7 ont récidivé après avoir été remis en liberté.
Sur la question de la responsabilité criminelle, le médecin est prudent. «Les gens croient qu’on n’a qu’à imiter la folie pour éviter la condamnation. Ce n’est pas si simple. Dans les faits, les malades font tout pour avoir l’air sain d’esprit. Et les sains d’esprit ne passent pas facilement pour malades.»
MATHIEU-ROBERT SAUVÉ
Université de Montréal
