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Le pouvoir de punir : Qu’est-ce qu’être frappe d’une peine ?

Par Tony Ferri
Paris, France : L’Harmattan. 2014

Tony Ferri et l’illusion de la peine.

Après « Qu’est-ce que punir ? » et « La condition pénitentiaire », le philosophe Tony Ferri vient de sortir son nouveau livre aux éditions L’Harmattan, « Le Pouvoir de punir ».
Dans cet essai, il s’engage dans une déconstruction du travail scientifique consacré au champ pénal et des représentations des citoyens sur le sujet.

En liminaire, il dénonce le regard biaisé de l’observateur extérieur qui s’évertue à parler de la prison sans connaître de visu les délinquants. Et même lorsque des travaux prétentieux sont réalisés en milieu carcéral, ceux-ci seraient détournés par les effets de miroir des contraintes pénitentiaires, et les prisonniers sont rarement consultés dans ces cas-là. Il existerait ainsi une complicité universitaire à l’annihilation de leur liberté de parole. À contrario, il manque aux recherches une dimension humaine pour dissiper les angles morts de la prison, regarder la réalité avec acuité. Le philosophe ne se trouve pas en porte-à-faux avec cette position hétérodoxe. Il connaît fort bien le domaine puisqu’il travaille comme conseiller pénitentiaire d’insertion et de probation. Cette pratique professionnelle génère chez lui une exigence. Il en promeut un travail de restitution en relation avec les deux rationalités majeures qui s’affrontent et engagent la vision même de la pénalité : rationalités prédictives et situationnelles, générant un clivage méthodologique entre deux approches de la criminalité : une tendance anglo-saxonne qui privilégie la mise en œuvre de tables criminologiques et l’étude statistique, une autre française, latine, qui accorde une priorité aux pratiques d’individuation et aux méthodes d’entretien. Tony Ferri observe que l’approche actuarielle appliquée aux USA n’a pas freiné l’augmentation de la délinquance. Constat qui n’a pas atteint l’opinion publique, manipulée qu’elle est par des courants politiques utilisant le champ pénal à des fins peu glorieuses et qui persiste à croire que le système américain est efficace.

Cela dit, le narrateur affirme que l’« erreur de la criminologie moderne repose sur une représentation fausse, erronée et dangereuse selon laquelle l’étude du phénomène criminologique peut être ramenée à une approche strictement actuarielle, démographique et statistique ». La vision tronquée de l’homme de la criminologie d’Adolphe Quételet témoigne de cette dérive qui décrit un être obéissant aux lois inhérentes de son espèce, aux mécanismes naturels et sociétaux. Pour lui, ce regard est trop éloigné de l’homme. C’est une approche incompatible avec la réalité du terrain. La statistique criminelle est dans l’impossibilité de prédire un crime, elle est trop centrée sur le passé alors que le praticien s’intéresse à l’avenir, à la dynamique interne de futurition.

À cette obsession statistique de la criminologie moderne, l’auteur ajoute l’obnubilation fanatique existant sur la Peine de mort. Pour lui, le passé hideux illustre parfaitement l’inutilité et la barbarie de cette sanction suprême. Et, malgré sa suppression, la peine de prison est paradoxalement aussi cruelle en raison de la castration sociale induite. Pour autant, il n’est pas question d’un retour en arrière. La Peine de mort est doublement punitive car on rajoute de but en blanc une mort à une autre. Plus profondément encore, la vacuité même de la Peine de mort est de faire croire qu’elle va faire baisser miraculeusement les crimes. Car la loi souveraine qui dispose d’un droit à l’élimination ne traite aucunement des causes de la délinquance. La Peine de mort servait principalement d’épouvantail à une société qui se voilait les yeux face au crime.

Et dans notre démocratie indolente personne ne s’insurge contre la société. C’est le criminel qui est visé et immédiatement étiqueté comme un fou. Le comportement pathologique envahit la punition. Concernant les faits, ce n’est pas tant la cruauté qui est excessive, c’est son accomplissement et son actualisation. D’où l’importance accordée dans le droit de punir contemporain aux notions de passage à l’acte, de récidive et de remords. C’est pourquoi, plutôt que de rattacher le criminel à la figure du monstre, notre époque préfère l’étudier sous l’angle de la psychiatrie et de l’expertise médicale. « D’exemplaire et d’excessive, la punition est maintenant devenue thérapeutique et orthopédique ». Cette figure du criminel malade est donc bien utile à certains médias, systèmes judiciaires ou partis politiques pour désigner des boucs-émissaires, faire peur aux gens ou détourner leur attention.

Ces contempteurs sont d’ailleurs souvent les mêmes qui décrivent la peine de prison comme un lieu de villégiature pour les condamnés parce que notre société leur aurait accordé des droits nouveaux. Tony Ferri évoque « l’illusion du changement » pour dénommer cette tendance chez les chercheurs à assurer que la prison serait désormais compatible avec la démocratie, obéirait aux mutations sociales, vivrait des mécanismes de détotalitarisation. Des frontières éclateraient au niveau statutaire et aideraient les détenus à accéder à une forme de pouvoir. Des sociologues canadiens ont ainsi observé cette nouvelle « gouvernementabilité » en repérant l’émergence de critères de promotion de la citoyenneté, d’ordre communicationnel favorisant la libération de la parole, de progressivité et de différenciation, et de méritocratie. Contestant ce scénario idyllique, du moins en France, Tony Ferri déclare que c’est carrément une lubie de croire en l’application de ces nouvelles pratiques donnant l’impression d’une rupture démocratique. Il fait remarquer qu’il y a d’abord clairement une mise à mort sociale du détenu et que la prison demeure malgré tout un espace de non-droits. Puis que l’instance d’un ordre communicationnel est une stratégie de l’Administration Pénitentiaire pour adoucir les tensions. Et que le régime disciplinaire a pour but d’imposer sa loi, de produire un conditionnement, une domestication. Enfin que la méritocratie produit des profils de détenus adaptés, crée une mauvaise concurrence entre eux.

Donnant un sens architectural et géographique à son propos, il explique, par la théorie de l’encellulement des humains au moyen-âge dans des espaces de groupement et de resserrement autour des cimetières et églises, que l’emplacement des prisons n’est pas anodin. Les villes aux 18ème et 19ème siècles étaient ainsi construites autour de la nouvelle pénalité révolutionnaire. La société contemporaine, elle, a éludé l’approche de la mort en la rejetant dans des lieux abstraits, la prison et l’hôpital, qui ont repris le flambeau coutumier des rites collectifs relatifs aux décès. Ainsi, les tenants acerbes de la « prison lieu de vie paradisiaque » en oublient que c’est d’abord un endroit de souffrance, voire de fin de vie…

Dans le même ordre d’idée, c’est également une illusion de croire que le bracelet électronique permet de sortir de l’encellulement puisqu’on assiste à la mise en œuvre sournoise de la prison à domicile. Le penseur atteste qu’il n’y a pas eu de bouleversement du paradigme pénitentiaire, bien au contraire. Il y a dorénavant une annexion des espaces privés par l’enfermement dedans. La mesure du PSE[i] consiste à associer communauté et sanction. La gageure est d’introduire les délinquants dans l’espace commun, et non plus vers les Outlaws[ii]. « La fonction concentrationnaire de la surveillance électronique pénale a pour particularité de se diluer dans la banalité de l’existence humaine. » Ne rejetant pas d’emblée ses effets positifs, il en souligne néanmoins des aspects néfastes comme une animalisation et une instrumentalisation de l’humain, et une confusion entre l’espace privé et public. D’où des conséquences psychologiques chez les porteurs de bracelet mal évaluées pour le moment.

En conclusion de son inventaire sur les illusions de la pénitentiaire, Tony Ferri replonge dans l’histoire pour narrer le statut du Plébéien antique, l’ancêtre des reclus et des Outlaws modernes, ceci afin de mieux faire ressortir la dualité des sociétés dites démocratiques où s’exerce « le droit de punir », privilège subsistant du droit sacré et ancestral de vie et de mort sur les citoyens. À travers ce « droit de punir », la société contemporaine souhaite faire venir le condamné à la résipiscence, comme l’on amenait l’esclave et le Plébéien à la soumission. L’amendement étant incontournable, le philosophe s’interroge sur la criminalisation moderne des pauvres, des illettrés et des Outlaws qui restent étrangers à la loi et aux normes ? Il dénonce l’ineptie d’une Justice aux ordres du pouvoir, de l’ordre dominant. Lente, pernicieuse, arrogante, implacable, elle fomenterait de manière sous-jacente la souffrance en milieu carcéral, au risque de faire naître des instincts de revanche.

La position est radicale devant une Justice qui n’est ni attentive ni efficace. Mais pourrait-on se passer de punition ? L’essayiste ne va pas jusque-là tout de même. Il utilise le poids de mots pour marquer les esprits. Nous sommes tous conscients que la société est obligée de punir et de « criminaliser » le temps de la peine car il n’y a pas de projet politique qui cherche à corriger les défaillances de l’organisation économique et sociale, qui proposerait moins de prisonniers et d’actes criminels ou délictueux.

Face à cette habituation défaitiste, il est utile que des penseurs comme Tony Ferri restituent la vraie réalité sur la prison et les peines. C’est une tâche délicate d’œuvrer au « détricotage » des croyances et des représentations. Le citoyen lambda est peu enclin à affronter tout de go le dénudement des idées reçues.

*Dragan Brkić
Écrivain, ex-conseiller d’insertion et de probation


 

[i] Placement sous surveillance électronique

[ii] La périphérie

*Cette recension est une version abrégée de la recension de ce livre publiée initialement dans la Revue européenne de psychologie et de droit en 2014.

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