RCCJP – Volume 68.2
Journal d’un prisonnier
Par Nicolas Sarkozy
Paris : Fayard. 2025. 213 p.
Avant d’entrer dans le vif du sujet, l’auteur doit être brièvement présenté : Nicolas Sarkozy, avocat de formation et président de la République française de 2007 à 2012, a défrayé les manchettes suite à un court séjour en prison. Il s’agit de la première incarcération en France d’un chef d’État depuis l’emprisonnement de Philippe Pétain dans les années 1940 pour faits de trahison et de déshonneur. Les ennuis juridiques de l’homme âgé aujourd’hui de 71 ans ont débuté en 2007 avec pas moins de onze affaires, allant du financement illégal de campagnes électorales à la corruption, dont certaines ont abouti à des non-lieux, d’autres à des jugements de culpabilité, et un certain nombre de mises en accusation toujours en suspens. Mais c’est l’affaire dite « lybyenne » qui lui a mérité l’enfermement et qui a amené l’intéressé à rédiger ses mémoires – il serait plus juste de parler de souvenirs – durant sa brève période d’enfermement.
Journal d’un prisonnier est un titre qui attire indéniablement l’attention. Qu’on le veuille ou non, nous faisons référence à des lectures passées, que ce soit Alfred Dreyfus (1901),
Jules Fournier (1910), Caryl Chessman (1954), Jacques Hébert (1965), Serge Livrozet (1973), Michel Dunn (1983), Jean Savoie (1989), Louise Henry (2022) et bien d’autres[1]. Le livre de Nicolas Sarkozy est d’une lecture fluide et facile, mais n’est pas dans le genre tel que développé par ses prédécesseurs. Regardons ce que l’on y retrouve sous l’angle de la criminologie.
De fait, il y a trois grands thèmes qui sont abordés tout au long de son développement chronologique : une description de son expérience carcérale de 20 jours dans l’aire d’isolement de la prison de La Santé; une description détaillée de ses liens avec des personnalités politiques; et finalement, une revendication de son innocence et d’une erreur judiciaire. Abordons-les dans cet ordre.
Cette expérience carcérale commence d’abord par une période de trois semaines entre la décision judiciaire et le moment fatidique. Ensuite, par un refus catégorique d’être incarcéré à la prison de Meaux, dans laquelle il aurait pu jouir d’un « appartement dédié aux familles de détenus », rejetant tout « traitement de faveur » malgré « les conséquences sur sa sécurité personnelle. Chacun dev[ant] assumer ses responsabilités, y compris l’institution judiciaire » (p. 28-29). À titre d’ex-ministre de l’Intérieur responsable de la sécurité[2], Nicolas Sarkozy devrait avoir une bonne connaissance de ce que sont les prisons de France et plus particulièrement de La Santé, sise à Paris. Ainsi, ce renoncement ne nous apparaît pas comme celui d’un novice, mais comme celui d’un acteur bien au fait de la portée de cette décision avant tout politique, puisque sa sécurité, où qu’il soit incarcéré sera une priorité, et par conséquent nécessitera un « traitement de faveur », pas automatiquement beaucoup plus confortable, mais certainement plus agréable, dans le contexte.
En effet, le détenu Sarkozy « avai[t] pris l’habitude de la visite vespérale quotidienne du directeur de la prison. [Le directeur de la prison] ne dérogeait jamais à ce qui était devenu une tradition » et décrit avec moult détails combien « c’était passionnant pour [lui] de rencontrer et d’échanger avec un fonctionnaire qui, comme tant d’autres, se trouvait être de gauche […] » (p. 178 et 180). Tout est prétexte à faire un lien avec le politique.
Sans traitement de faveur, Sarkozy se retrouve dans une cellule normale, mais seul contrairement aux criminels de droit commun qui peuvent être jusqu’à quatre. Il a accès à une petite salle d’entraînement pour une heure à tous les jours. Il reçoit la visite de ses avocats presque tous les matins durant une heure, et celle de sa famille, trois fois semaine pour cinquante minutes, du prêtre de la prison le dimanche matin[3], et même du garde des Sceaux, Gérald Darmanin, hors routine.
À propos des personnels pénitentiaires, Sarkozy veut souligner que « dans cet univers de violence et de désespérance, leur gentillesse, leurs attentions, leur respect tranchaient avec l’atmosphère ambiante. Il y avait une certaine douceur dans ce qu’ils faisaient et surtout dans la manière dont ils le faisaient » (p. 142-143, aussi p. 59).
C’est dans ce contexte que le condamné Sarkozy, en appel du jugement, décrit le choc carcéral qui le heurte dès son arrivée en limousine dans la cour de la prison, accueilli par le directeur et le sous-directeur de l’administration pénitentiaire ainsi que le directeur de La Santé : « la porte se referma derrière nous. J’étais en prison. Je me sentis au bord du gouffre. J’essayais de faire le vide, de ne plus penser à rien, de me réfugier dans une bulle que je souhaitais la plus coupée du monde extérieur » (p. 30), alors qu’il devrait serrer la main de tous ces personnages, présumons-nous, et subir le bertillonnage rituel avant d’être conduit à la cellule no 11, dans le secteur de l’isolement, où l’attendaient déjà ses effets personnels qui avaient été généreusement apportés la veille.
Une fois ce premier choc carcéral franchi, le matricule 320535, nous décrit sa cellule austère, l’environnement gris, les petites barquettes de plastique peu « attrayantes » (p. 41) contenant les repas, mais heureusement une éclaircie s’est pointée « dans cet environnement hostile » (p. 38) : une visite inopinée de Carla, « elle [lui] manquait déjà cruellement » (p. 42). Dès son départ, « il [lui] fallait apprendre à gérer la monotonie de la solitude et du silence » (p. 43). Le bruit n’avait pas encore atteint ses oreilles, mais soyez rassuré, ça viendra assez tôt. Dans l’heure qui a suivi, « le miracle se produisit » et le prisonnier se mit à l’écriture de son Journal, spontanément!
C’est dans ce contexte que lui est offert son premier repas – lui qui, malgré qu’il ne soit pas un « gourmet, aimant les mêmes choses depuis [son] enfance, ne modifiant jamais [ses] goûts culinaires », et qu’il « n’aime que les choses simples », va se « content[er] de la barre de céréales chocolatée qui faisait office de dessert du jour » (p. 41)[4]. Ainsi, lors de son séjour à La Santé, Sarkozy se nourrit strictement que « de laitages, de barres de céréales, d’eau minérale, de jus de pomme et de quelques douceurs sucrées » (p. 146).
Quant aux autres aspects pratiques de la prison, douche, parloir, éclairage, la couleur des murs, le prix des denrées à la cantine…
Le temps est un enjeu en prison. Durant la période de l’attente des procédures, aucune échéance n’est vraiment planifiée, créant de l’incertitude sur la durée et la conclusion. Après la condamnation, la routine annihile les repères qui mesurent le temps. Pour Sarkozy, ce qui devait l’angoisser est justement cette incertitude quant à son avenir, sera-t-il libéré avant l’audience de l’appel? La perspective d’une confirmation de sa condamnation a certainement joué dans sa relation avec le temps. Aucun traitement de faveur ne peut annihiler cette inquiétude omniprésente, particulièrement la nuit. C’est certainement à ce niveau que le choc de l’incarcération s’est fait le plus sentir. C’est certainement ce qui fait dire à Sarkozy qu’il « apprenai[t] chaque jour à devenir patient » (p. 136), et qui a certainement contribué à sa réflexion sur l’impact que la prison a sur celles et ceux qui la subisse compte tenu de sa propre expérience.
Tout au long de son récit, Sarkozy parsème son texte de brèves remarques sur son quotidien, sur ses réactions et celles de ses proches qui découlent directement du régime carcéral, aussi adouci soit-il. Le prisonnier Sarkozy laisse transparaître à l’occasion son désarroi et sa vulnérabilité, sans pudeur. C’est dans ces moments que l’on peut dire qu’il est sincère, mais sans oser aller au-delà de la description, sans oser dénoncer le sort qui est imposé aux détenus, ce qui le forcerait à prendre une posture politique face à l’emprisonnement.
Par contre, le politique, sinon la politique, est la trame de fond de son Journal. Référant au Comte de Monte-Cristo, Sarkozy s’identifie au héros du livre victime d’une machination et se présente comme « le symbole » de la droite française et en profite pour affirmer que « [l]es élus du peuple ne se sont jamais sentis aussi fragilisés, aussi menacés, aussi impuissants, alors même qu’ils sont les représentants de la souveraineté populaire » (p. 65). Regardons ce qu’il en est de la souveraineté populaire pour Sarkozy : le 29 mai 2005, se tenait en France le référendum sur le Traité établissant une Constitution pour l’Europe. Avec un taux de participation de près de 70 %, le non recueillait 54,68 % des suffrages exprimés, soit 2 641 238 voix de plus que le oui. Sarkozy n’était-il pas le représentant du peuple lorsqu’il a fait ratifier le Traité de Lisbonne en 2007, qui reprend le texte de 2005, par la voie parlementaire, bafouant la souveraineté populaire[5]. Ainsi, les cris d’orfraie de l’ex-président perdent de leur crédibilité.
Ses références à certaines de ses interventions politiques, lorsqu’il était ministre de l’Intérieur[6] ou président, ne visent qu’à se donner le beau rôle. Rien de plus humain et naturel quand on veut convaincre de sa bienveillance et de son éthique. Sa déclinaison des personnalités françaises et mondiales[7] qui sont indignées par sa condamnation d’abord, et par son incarcération ensuite, est loin d’être convaincante. Évidemment, chacun est libre d’avoir le point de vue qu’il estime valable sur le jugement de 380 pages rendu par le tribunal correctionnel de Paris, mais cette litanie ne sert qu’à éventuellement éblouir le quidam, sans que cela ne soutienne un argumentaire.
Quant à son innocence, Sarkozy la clame haut et fort. D’ailleurs, le jour de son incarcération, il écrit sur sa page Facebook qu’il « continuer[a] à dénoncer ce scandale judiciaire, ce chemin de croix qu[’il] subi[t] depuis plus de dix ans ». Sachant que l’auteur est l’objet de deux condamnations définitives, l’une dans l’affaire Bismuth[8], l’autre dans l’affaire Bygmalion[9], dont le Tribunal judiciaire de Paris a rejeté la demande de confusion des peines[10], nous ne présumons de rien quant à une erreur judiciaire. Pour Sarkozy l’affaire Kadhafi n’est rien d’autre qu’un « complot » (p. 15), sur lequel il ne s’étend pas. Mais comme il ne cesse de l’affirmer, il ira « jusqu’au bout pour que la vérité triomphe, [… c]’est l’engagement de [s]a vie » (p. 160) et ultimement il « veu[t] [s]a réhabilitation complète » (p. 161). S’il est innocenté par la Cour d’appel, il n’aura qu’à purger les peines qui lui déjà été imposées pour y avoir droit.
Pour conclure, notons le commentaire du Tribunal qui a condamné Sarkozy dans l’affaire Kadhafi : « [i]l s’est montré au cours de l’instruction comme de l’audience d’une grande insincérité, maintenant des explications qui ont été totalement démenties, allant jusqu’à se décrire dans ses derniers mots comme « profondément honnête », ne tenant ainsi aucun compte de sa condamnation définitive pour détournements de fonds publics, et de la mise en évidence, par l’enquête diligentée par le juge de l’application des peines, qu’il mettait une certaine mauvaise volonté à s’acquitter des sommes dues suite à sa condamnation » (p. 379)[11], alors qu’il écrit que « [s]on caractère [le] pousse à toujours préférer assumer et faire face » (p. 25).
JEAN CLAUDE BERNHEIM
EXPERT EN CRIMINOLOGIE -QUÉBEC
[1] Alfred Dreyfus, Cinq années de ma vie, Paris, Fasquelle, 1901, 360p.; Jules Fournier, Souvenirs de prison, Montréal,1910, 64p.; Caryl Chessman, Cell 2455 Death Row / Cellule 2455 couloir de la mort, Paris, Presse de la cité, 1954/1955, 316p.; Jacques Hébert, Trois jours en prison, Éd. De l’Homme, 1965, 128p.; Serge Livrozet, De la prison à la révolte, Paris, Mercure de France, 1973/1975, vii + 221p.; Michel Dunn, L’émeute d’Archambault, Montréal, Québecor, 1983, 257p.; Jean Savoie, Celui qui …, Montréal, Méridien, 1989, 258p.; Louise Henry, Délivrez-nous de la prison Leclerc, Montréal, écosociété, 2022, 134p.
[2] À ce titre, auquel Sarkozy fait référence dans son livre (p. 120), il n’a pas hésité à dénoncer « l’impunité [qui] a progressivement été considérée comme allant de soi, que dans l’ordre des valeurs, on a fini par considérer que le délinquant était en sorte une victime sociale » (déclaration devant les directeurs et responsables des services de la police nationale, 26 juin 2002. https://web.archive.org/web/20190128135227/http:/discours.vie-publique.fr/notices/023002204.html ). Le Monde voit dans ce discours « une rupture de ton, de méthode et surtout de politique. L’orientation répressive est, dès lors, présentée comme un retour aux fondamentaux » (10 avril 2007, https://www.lemonde.fr/societe/article/2007/04/10/m-sarkozy-quitte-le-ministere-de-l-interieur-sur-des-resultats-mitiges_885957_3224.html ).
[3] Sarkozy note que le prêtre n’était « jamais venu dans cette partie de La Santé [le secteur de l’isolement] avant [leurs] rencontres » (p. 139). Pourtant, c’est certainement un secteur où les détenus sont dans un état de grande vulnérabilité et où un certain réconfort peut être plus que nécessaire, compte tenu du nombre de tentatives de suicide et de suicides.
[4] Au lendemain de sa libération de La Santé le 10 novembre, accompagné de Carla Bruni, Sarkozy s’est rendu vers midi au restaurant Le Flandrin, dans le 16e arrondissement de Paris, pour y déjeuner. Connu pour sa « une cuisine traditionnelle française haut de gamme [… comprenant] foie de veau poêlé, pommes purée (32 euros), risotto à la truffe d’automne (42 euros), dos de cabillaud rôti aux morilles avec ses épinards frais (45 euros) mais aussi la côte de bœuf à partager (145 euros) ». https://www.gala.fr/lifestyle/carla-bruni-et-nicolas-sarkozy-combien-ca-coute-de-manger-au-restaurant-le-flandrin-a-paris-ou-ils-se-sont-retrouves-20251111
[5] André Bonnet, Référendum de 2005. Les preuves de la trahison démocratique, sortir du Traité de Lisbonne, Paris, L’Artilleur, 2025, 240p. En quatrième de couverture, on peut y lire : « Cet ouvrage démontre de manière irréfutable que ce traité n’est rien d’autre que la constitution de 2005, réaménagée et présentée de telle façon que les citoyens non avertis ne puissent se rendre compte du subterfuge. Les deux textes sont tellement proches que chacune des dispositions du mini-traité a son équivalent au mot près dans la constitution de 2005. Après une telle forfaiture démocratique, peut-on encore s’étonner vingt ans plus tard que la défiance des Français à l’égard de l’UE ne fasse que s’accroître ? ». Les Néerlandais ont également rejeté à 61,6 % le projet de Constitution pour l’Europe, ce qui a mis fin à la consultation au sein des autres pays, mais ouvert la porte aux chefs d’État et de gouvernement pour agir selon leur volonté, sans référendum.
[6] Au ministère de l’Intérieur du 7 mai 2002 au 30 mars 2004 et du 2 juin 2005 au 26 mars 2007. Il fait, entre autres, la promotion des peines minimales ou dites plancher.
[7] Les personnalités françaises auxquelles Sarkozy fait référence ne sont certainement pas d’un accès facile pour qui ne connaît pas bien la vie politique française. C’est pourquoi j’évite de les énumérer ici. Pour ce qui est des chefs d’État ou de gouvernement cités, ils sont trop nombreux pour être tous présentés. Mieux vaut s’abstenir.
[8] Dans cette affaire, Sarkozy et son avocat Thierry Herzog, sont mis en cause pour avoir tenté de corrompre un magistrat de la Cour de cassation, Gilbert Azibert, pour qu’il les renseigne sur les enquêtes judiciaires en cours les concernant.
[9] Dans cette affaire, Sarkozy a été condamné pour financement illicite lors de la campagne présidentielle de 2012, soit 25 millions d’euros de plus que les 20 millions autorisés, grâce à de fausses factures.
[10] Dans l’affaire Bygmalion, Sarkozy a été condamné par la cour d’appel de Paris, le 14 février 2024, à six mois de prison ferme. Dans l’affaire Bismuth des écoutes, Sarkozy est condamné à trois ans de prison, dont un an ferme sous bracelet électronique. Sa condamnation est définitive depuis décembre 2024. De fait, Sarkozy s’est vu accorder une libération conditionnelle (RFI et France-Info, 9 mars 2026; Ouest-France, 6 mai 2026).
[11] Extrait du jugement, https://static.blast-info.fr/attachments/stories/2025/-BmT3bXXQC-y7JH3Ez9RuA/attachment-6qVvja8ySnGcls8XXjgQ1g.pdf
