RCCJP – Volume 64.3 (2022)
Les Cormier-Gonzalez, L’extraordinaire saga judiciaire d’une famille de Gatineau – Comment « fabriquer » une famille criminelle
Par Jean Claude Bernheim
Montréal : Presses du Méridien. 2022, 177 p.
Préface
L’auteur de ce livre, M. Jean-Claude Bernheim, a la réputation à juste titre d’être « le plus illustre représentant » au Québec d’un mouvement de contestation socio-criminologique dont l’origine se retrouve depuis plusieurs années dans une certaine tradition de la socio-criminologie britannique et scandinave. Ce mouvement porte plusieurs noms, tels que: — La « criminologie nouvelle », la « criminologie radicale », la « criminologie critique », la « criminologie de gauche »
M. Bernheim mérite cette réputation qui est fort bien appréciée dans certains milieux tout en étant sous-estimée malheureusement dans d’autres. Pour ma part, j’ai toujours vivement apprécié les travaux de M. Bernheim, tout en me définissant comme un « criminologue réformiste/centriste » en matière de justice pénale. Je suis persuadé que le mouvement que représente au Québec, de façon exemplaire, M. Bernheim, est absolument nécessaire pour amener une « réforme substantielle » de la justice pénale: des services policiers aux tribunaux et aux prisons. Par ses travaux, M. Bernheim vise à provoquer un changement profond véritable en dénonçant, « sans peurs et sans reproches », selon l’expression consacrée, de façon responsable et bien documentée, les lacunes importantes du système de justice pénale au Québec et même ailleurs au pays et à l’étranger.
Certes, M. Bernheim a publié une vingtaine de livres avec cette préoccupation sociale qui l’honore. Néanmoins, il ne faudrait pas oublier qu’il est depuis 40 ans le digne représentant médiatique de ce mouvement de fond. Je constate que M. Bernheim est depuis plusieurs années « le criminologue »[1] le plus souvent interviewé et cité par les médias québécois. Tant mieux.
Le livre sous vos yeux, « La saga judiciaire des Cormier de Gatineau », illustre une fois de plus la nécessité d’une critique sérieuse de certains fonctionnements de la justice pénale, une critique qui, une fois de plus de la part de M. Bernheim, est « hors-norme et hors-pair ». L’auteur réussit le tour de force d’écrire un livre criminologique sérieux tout en écrivant cette saga avec un souffle d’écrivain de grand roman policier, ce qui permet de rejoindre un vaste public.
L’auteur le dit clairement et nettement: « Les faits présentés dans ce livre mettent en lumière comment la machine judiciaire peut s’emballer dans les cas où des susceptibilités sont exacerbées, qu’une certaine incompétence est manifeste et que la mauvaise foi est de la partie ». Il y parle concrètement de gens de Gatineau, en chair et en os, qui « se sont retrouvés aspirés par la spirale infernale du processus judiciaire ». Une histoire importante d’erreur judiciaire et d’abus de pouvoir, dira-t-il, tout au long de son plaidoyer impressionnant pour une justice de qualité. Tout est ainsi dit de ce cas spécifique d’erreur judiciaire majeure à Gatineau, tout en étant fort valable à mon avis pour bien d’autres cas aussi désolants et non-professionnels du système de justice pénale, non seulement au niveau des tribunaux mais également au niveau des services policiers et des prisons. Le grand mérite des travaux de M. Bernheim réside d’ailleurs dans le large panorama des erreurs et des comportements répréhensibles de plusieurs agents de ces trois grands services de justice pénale: la police, le tribunal, la prison et, quelque fois, au niveau des alternatives à la prison: la probation et la libération conditionnelle, au sens large.
De toute ma carrière en criminologie, je n’ai jamais eu vent d’une erreur judiciaire aussi manifeste que celle de cette saga de Gatineau. Une erreur aux conséquences humaines tellement inacceptables que le Ministère de la Justice du Québec devrait y revenir pour dédommager encore plus pleinement les Cormier de Gatineau. Ce « cas d’acharnement éhonté », comme le mentionne l’auteur, devrait de plus, à mon avis, être intégré au cursus des étudiants des 15 Collèges (Cegeps) du Québec et des deux universités du Québec (Montréal et Québec-Laval) où une formation en techniques policières, judiciaires et correctionnelles est offerte aux futurs professionnels des services de justice pénale.
Le style même du livre est remarquable. Écrit avec finesse et précision, il s’agit d’un ouvrage hautement professionnel qui a dû exiger une patience exceptionnelle pour décortiquer le labyrinthe de cette saga. Un vrai « travail de moine », comme on disait autrefois.
Soulignons finalement que le travail de M. Bernheim, dans ce livre comme dans ses autres travaux, n’est pas seulement un travail très critique mais qu’il est aussi le premier à reconnaître à l’occasion que certains agents du système de justice pénale sont de vrais professionnels et méritent notre admiration. Par exemple, M. Bernheim, dans cette histoire de la saga de Gatineau, reconnaît clairement et honnêtement qu’un des juges, le Juge Gosselin, a fait preuve d’un « jugement méticuleux empreint d’humanisme », ce qui est tout en son honneur. À tout seigneur, tout honneur, dit-on. M. Bernheim sait ainsi faire les nuances appropriées, ce qui est la marque d’un observateur relativement objectif et relativement impartial, tout en étant très engagé.
Tout compte fait, voici un nouveau livre d’un auteur prolifique, dans le bon sens du terme, qui ne « lâche pas prise » et qui fait preuve d’une conviction profonde, renouvelée à chaque fois, pour nous aider et pour aider les acteurs du système de justice pénale à améliorer sérieusement le fonctionnement professionnel et humaniste d’un système si important dans une démocratie comme la nôtre.
Je le dis sans fioritures: le travail méticuleux et convaincant réalisé pour ce livre par M. Bernheim, ainsi que dans tous les autres travaux que je connais de cet auteur, est un travail de haute qualité criminologique. Il s’agit de ma part d’un éloge hautement mérité. Sans flagorneries ni flatteries inutiles, mon jugement est élogieux sans être complaisant, me semble-t-il. L’auteur parle à un moment donné dans ce livre d’un combat entre Goliath et David. Il est heureux que M. Bernheim soit à la fois un Goliath et un David de la justice pénale au Québec: un Goliath pour se battre avec énergie en faveur d’une réforme en profondeur du système de justice pénale; un David pour sa compassion fort sincère pour le citoyen victime d’abus de pouvoir au triple niveau de la justice pénale, à savoir, la police, le tribunal et la prison.
« Et tout le reste n’est que littérature » / Paul Verlaine, poète et écrivain français, 1844-1896.
ANDRÉ NORMANDEAU
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL
[1] De fait l’auteur Jean Claude Bernheim ne peut être qualifié de criminologue, au Québec, étant donné qu’il n’est pas membre de l’Ordre professionnels des criminologues du Québec. Par contre, ce titre peut lui être attribué dans le reste du monde (note de l’éditeur).
