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RCCJP – Volume 64.3 (2022)

Petit traité d’analyse criminelle

Par Remi Boivin
Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal. 2021. 144 p.

Rémi Boivin propose ici un court ouvrage visant à bonifier notre compréhension de ce champ sous-représenté, et encore largement méconnu, de la criminologie au Québec : l’analyse criminelle. Le livre vise à présenter les grands principes qui sous-tendent l’analyse criminelle, tout en proposant une réflexion critique (de nature surtout méthodologique) sur ce qu’est l’analyse. Ne prétends pas faire de l’analyse qui veut, encore faut-il qu’elle soit bien faite et, surtout, que son auteur soit sensibilisé et conscient de ses limites, biais et problèmes potentiels et inhérents.

Ce livre vise aussi à mieux faire connaître et reconnaître les principaux experts de l’analyse criminelle, les analystes, et à mieux cerner leurs tâches et profession. Alors que le chercheur en criminologie et l’analyste criminel partagent des objectifs et démarches similaires à plusieurs égards, ce livre permet à la fois de les distinguer et de mettre en relief ce qu’ils ont en commun. La force et la richesse de ce livre découlent sans aucun doute de l’expérience professionnelle de l’auteur, lui-même un ancien analyste/conseiller civil devenu professeur, qui arrive donc ici à nous présenter l’analyse criminelle « de l’intérieur » et à peupler l’ouvrage d’exemples concrets qui permettent d’appuyer la réflexion.

Présenté comme un ouvrage de « méthodologie théorique », le texte est axé non pas sur les outils et techniques statistiques qui servent à analyser, mais plutôt sur les principales données sur lesquelles repose l’analyse criminelle (les données policières — avec leurs avantages et leurs limites), de même que sur leur interprétation. Le livre regroupe ainsi cinq chapitres, dont plusieurs se concluent par un exemple concret et des suggestions de lectures supplémentaires.

Le chapitre 1 traite de la Déclaration uniforme de la criminalité (DUC 1 et 2), données officielles les plus couramment utilisées aux fins d’analyse de la criminalité. Dans ce chapitre, Boivin prend bien le temps non seulement de présenter les données que sont et représentent la DUC, mais aussi de bien expliquer aux lecteurs plus néophytes le chiffre noir de la criminalité et l’attrition des infractions (ou l’entonnoir) qui le caractérise : les évènements qui sont signalés à la police et qui sont enregistrés par celle-ci (et donc inclus dans la DUC) ne représentent pas l’ensemble des infractions réellement commises. Boivin prend donc bien le temps, à travers ce chapitre, de discuter de cette nuance et de l’impact que celle-ci aura dans l’interprétation des données officielles comme la DUC. L’analyste en devenir est bien mis en garde quant à l’importance de s’intéresser à la compréhension de tout ce que ce processus d’attrition des infractions implique autant qu’aux phénomènes criminels sous analyse. Bien que les données officielles de la DUC aient des qualités indéniables, comme Boivin le résume fort bien : « la criminalité reste un phénomène complexe […] bien difficile à cerner au moyen d’indicateurs descriptifs simples » (p.48). D’où l’importance du travail éclairé de l’analyste et de la diversification de ses sources de données.

Le chapitre 2 aborde justement ces « autres sources de données » utilisées par les analystes, dont les quatre principales sont les appels de services, les sondages, les interpellations et, finalement, les saisies. Ces sources de données, bien que comportant leur lot de limites et de biais, sont d’une grande aide pour valider ou vérifier certains résultats ou tendances ayant émergé de l’analyse de données officielles, telle que la DUC. C’est ainsi que, dans ce chapitre, Boivin prend une à une ces quatre sources de données, pour en faire l’anatomie d’une manière bien ficelée et éclairante, bien qu’assez succincte. Si le lecteur plus aguerri n’est pas nécessairement surpris par les constats, les forces et les limites discutés par Boivin, l’ajout d’exemples concrets pour illustrer ceux-ci est sans aucun doute un atout et aide à la réflexion.

Les trois prochains chapitres abordent l’analyse proprement dite de ces données, à commencer par l’analyse comparative. Boivin y aborde rapidement les principales erreurs logiques qui en sont les écueils classiques, comme la mauvaise catégorisation des objets à comparer et l’erreur écologique, qui consiste à inférer des caractéristiques individuelles à partir de celles du groupe. Il s’attarde davantage aux divers types et usages de comparaisons statistiques, ne manquant pas de souligner au passage les multiples difficultés conceptuelles et pratiques qui se dressent sur le chemin de l’analyste. Le chapitre est mené rondement, avec des exemples pertinents. Le lecteur pourrait toutefois rester sur sa faim: d’une part, si on voit bien que l’analyse comparative est un champ miné, on ne voit pas toujours aussi bien comment se tirer d’affaire. D’autre part, le texte fait à peine allusion aux multiples autres embûches méthodologiques, administratives, politiques, médiatiques et théoriques qui se dressent sur le chemin de l’analyste. Bref, le chapitre se lit comme l’introduction d’un ouvrage plus grand qui prendrait ces questions de front.

L’avant-dernier chapitre porte sur une méthode d’analyse qui a pris un envol spectaculaire dans les services de police depuis les années 1990, la géomatique. L’analyse spatiale en criminologie a une histoire beaucoup plus longue, mais ce n’est qu’avec l’avènement de l’informatique policière que les théories criminologiques ont pu être facilement appliquées à la pratique — ou, diraient les mauvaises langues, que la théorie criminologique a été adaptée à un éventail restreint de tactiques de base qui a somme toute peu évolué depuis son invention (la patrouille, la descente, le barrage). Le chapitre offre un survol accéléré de la tradition criminologique fondée sur l’analyse spatiale, plaidant ensuite pour que les effectifs policiers soient déployés en fonction des connaissances scientifiques du terrain. Une distinction plus claire entre les travaux scientifiques de pointe et ce qui est demandé des analystes dans leur quotidien aurait pu être faite; en revanche, l’impression que les deux procèdent de la même logique est inspirante. Par contre, on aurait aimé entendre l’auteur sur les risques du géopolicing, qui ne voit plus les espaces urbains qu’en « hot » et « cold » « spots » et qui peut servir à justifier les approches agressives et l’overpolicing, formant une boucle de rétroaction perpétuelle qui brouille les cartes de l’analyste. Par ailleurs, si Boivin a raison de dire que le hot spot policing fait l’objet d’un consensus sur son efficacité, il oublie de souligner que les résultats sont généralement d’une ampleur très limitée (« small but noteworthy crime reductions » disent Braga et al 2014 (p. 633); d’autres sont encore moins enthousiastes). Dernière note, le criminologue (au sens scientifique) ne pourra que remarquer que la géographie présentée ici est presque exclusivement conçue comme une distribution spatiale d’infractions sélectionnées, sur un plan neutre. Or, les espaces urbains sont hautement complexes et si on veut s’intéresser à l’environnement où la criminalité a lieu, il faudrait meubler ce plan avec les infrastructures, les services, le flot des investissements privés et gouvernementaux, les caractéristiques des populations, leurs activités, etc. L’ouvrage traite bien au passage de la théorie de la désorganisation sociale, mais surtout pour faire valoir celle des activités routinières, théorie bien connue en policing qui, malgré ces limites, permet d’expliquer la répartition de la criminalité de façon plus micro que la première.

Le livre se termine avec l’analyse temporelle, où les pièges et le potentiel de manipulation sont peut-être au maximum. Boivin souligne avec brio à quel point le découpage temporel peut entraîner des conclusions diamétralement opposées au sujet du même phénomène, surtout si on choisit d’ignorer que le passage du temps a aussi eu un effet sur plusieurs éléments du contexte.

Le lecteur dévorera sans doute d’une traite le texte bien structuré, écrit clairement et qui sait toujours éveiller la curiosité, quitte à revenir ici et là pour mieux réfléchir à certains aspects. Mis à part la curiosité, par contre, on ne voit pas immédiatement quel auditoire est visé: trop détaillé pour le grand public, pas assez pour les experts; les praticiens et les étudiants n’y trouveront pas de méthodes; la discussion méthodologique est fascinante, mais presque toujours tronquée. Les criminologues se buteront à un biais pour le déploiement policier qui contourne la réflexion scientifique. Cela dit, il s’agit d’un livre que toute personne intéressée par le métier d’analyste devrait lire. Un livre qui a le mérite de ne pas s’enfarger dans les fleurs du tapis et dont le fil conducteur est clair: mieux faire connaître et reconnaître ce qu’est l’analyse criminelle et l’importance de s’exercer à cette analyse avec toute la nuance, la perspicacité et la rigueur qu’elle nécessite.

STÉPHANE LEMAN-LANGLOIS
UNIVESITÉ LAVAL (QUÉBEC)
&
NADINE DESLAURIERS-VARIN
UNIVESITÉ LAVAL (QUÉBEC)

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