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Victimologie. Une perspective canadienne

Par Jo-Anne Wemmers
Québec: Presses de l’Université du Québec. 2017.

En décembre dernier, Jo-Anne Wemmers, une sommité internationale dans le domaine de la victimologie, a publié « Victimologie. Une perspective canadienne », un ouvrage important centré sur les victimes et leurs droits. Cette parution a coïncidé avec la commémoration des étudiantes assassinées lors d’une effroyable tuerie, qui a eu lieu à la Polytechnique de l’Université de Montréal. Cette université a par ailleurs fortement contribué à la diffusion de la victimologie, dès la fondation de l’École de criminologie par Denis Szabo, notamment grâce à Henri Ellenberger et Ezzat Fattah.

Cette publication d’intérêt retrace d’abord l’histoire de la victimologie, ce domaine interdisciplinaire émergent. Ainsi, elle explique l’évolution de la notion de victime d’acte criminel : de la définition du mot victime aux droits de la personne. Auteure de nombreuses publications sur le sujet, Jo-Anne Wemmers familiarise ainsi les lecteurs « …avec les notions fondamentales relatives aux victimes et à la justice pénale. » (p. 1).

La victimologie est une jeune discipline, mais sa récente histoire est fort riche et passionnante. Parmi les premiers travaux concernant les victimes, notons les plus connus de von Hentig (1948), Ellenberger (1954), Mendelshon (1956) et Wolfgang (1958). Dans son nouveau livre, Wemmers nous fait connaître Nagel, un précurseur néerlandais, qui a écrit dès 1937 sa thèse de doctorat au sujet des victimes.

Puis, Jo-Anne Wemmers présente les critiques des féministes à l’endroit de la victimologie et des premiers travaux des victimologues, accusés de blâmer les victimes, avec les nuances nécessaires pour bien comprendre ce qui a mené au rejet du domaine. Par la suite, les contributions féministes sont exposées, entre autres, la modification des lois relatives à l’agression sexuelle, la création de services d’aide aux victimes et l’activisme politique. C’est ainsi que la victimologie s’est transformée idéologiquement d’un domaine criminologique à un mouvement social. Encore là, Jo-Anne Wemmers fait une fine analyse des dérives de ce mouvement en faveur des victimes, dont leur appropriation à des fins d’intervention politique et de défense des intérêts. Cette préoccupation demeure d’actualité.

Le champ d’action de la victimologie est résumé par trois approches : 1) la victimologie pénale, notamment prônée par Fattah (2008); 2) la victimologie générale, englobant toutes les victimes; et 3) l’approche axée sur les droits de la personne. Jo-Anne Wemmers contribue à cette dernière approche victimologique, qui a d’ailleurs inspiré la criminologie.

À la suite de l’analyse historique de la victimologie, la professeure Wemmers introduit le lecteur à tous les domaines de la victimologie actuelle. La victimographie permet de saisir les risques différentiels de victimisation. Les résultats des enquêtes de victimisation enrichissent les connaissances sur les victimes, au-delà de leurs variables sociodémographiques des premiers sondages.
Les conséquences de la victimisation sont décrites pour les victimes directes, indirectes, secondaires et tertiaires. L’auteure présente les conséquences physiques, sociales, financières et psychologiques à la victimisation, dont l’état de stress aigu, l’état de stress post-traumatique et le syndrome de Stockholm. Les besoins des victimes et leur priorisation, la seconde victimisation, la jurisprudence thérapeutique constituent d’autres thèmes abordés dans le cadre de ce livre indispensable pour quiconque s’intéresse aux questions victimologiques.

Au cœur de « Victimologie. Une perspective canadienne » se trouve un chapitre quant à la victimologie théorique, un bijou pour comprendre la variabilité des risques de victimisation et la victimisation multiple. L’analyse de la revictimisation selon les deux courants principaux, soit l’hétérogénéité du risque et la dépendance à l’événement, résume clairement les principales explications des récentes études visant à comprendre ce phénomène. De cette analyse découle l’importance de la victimologie développementale (Finkelhor, 1997), une récente perspective en plein essor.

Le livre de Jo-Anne Wemmers expose avec brio la victimologie canadienne, avec les particularités de chaque région du pays, tout en la situant dans la réalité internationale. Par son approche globale, l’auteure nous décrit la victimologie, en demeurant centrée sur la victime et ses droits. Un chapitre est entièrement consacré aux droits des victimes. Il traite de la Déclaration de l’ONU, et des réformes canadiennes qui en ont découlées, dont la Charte canadienne des droits des victimes, entrée en vigueur en 2015. L’analyse étoffée que fait Jo-Anne Wemmers de cette Charte permet d’en saisir les limites. La comparaison exhaustive des textes législatifs de chaque province ou territoire canadien quant aux victimes d’actes criminels met en lumière leur manque d’uniformité. À l’instar de Jo-Anne Wemmers, il est déplorable de conclure que « les droits des victimes ne sont pas de véritables droits » (p.158) au Canada, comme dans la majorité des pays occidentaux. L’auteure conclut que « la reconnaissance des droits des victimes comme des droits de la personne signifie qu’on reconnaît la personnalité juridique de la victime » (p.162), leur attribuant pleinement les droits et recours associés. À cet effet, elle pose LA question : quand les victimes obtiendront-elles enfin de véritables droits?

Dans « Victimologie. Une perspective canadienne », un court chapitre traite de l’aide aux victimes. Toujours sous l’angle des droits des victimes, les normes internationales concernant l’aide à leur égard permettent d’analyser ces services. Bien que les victimes d’actes criminels violents subissent d’importantes conséquences, très peu d’entre elles consultent les services d’aide (Perreault, 2015). Les victimes qui veulent de l’aide ne l’obtiennent pas toutes parce qu’elles n’en sont pas informées, ou n’y ont pas accès. L’auteure fait un survol concis de l’intervention victimologique.

Jo-Anne Wemmers souligne les besoins de formation en matière de victimologie. Comme elle le précise, la victimologie ne fait toujours pas partie des études de droit ou de technique policière en Amérique du Nord et ailleurs! L’auteure conclut avec justesse qu’ « il faut éduquer les contrôleurs d’accès à ces services, notamment les professionnels des services de police et de justice, afin de les sensibiliser aux besoins des victimes. » (p.188). Son livre permet justement d’acquérir ces connaissances essentielles pour interagir avec les victimes d’actes criminels.

Jo-Anne Wemmers consacre une section de son livre aux régimes publics d’indemnisation des victimes pour en comprendre leur fonctionnement. L’analyse exhaustive de ces programmes d’indemnisation révèle cependant que plusieurs victimes n’y ont pas accès et que ces programmes ne répondent souvent pas à leurs besoins. Le rapport du Protecteur du citoyen (2016), intitulée « Indemnisation des victimes d’actes criminels : pour une prise en charge efficace et diligente de personnes vulnérables » montre un service québécois déplorable. Cette situation peut contribuer à la seconde victimisation de victimes. L’un des défis identifiés par Jo-Anne Wemmers sera que ces régimes répondent mieux aux besoins des victimes, sans qu’ils augmentent leurs coûts. Elle recommande que ces programmes adoptent une approche humanitaire, ce qui contribuerait sans doute à ce qu’ils atteignent mieux leurs objectifs.

La participation des victimes au sein du système judiciaire a été étudiée en profondeur par Jo-Anne Wemmers. La déclaration de la victime, et les débats qu’elle suscite, pose l’éternelle question de l’équilibre entre les droits des victimes et ceux des accusés. Même au plan postsentenciel, la déclaration de la victime est discutée. Depuis 2015, de nouvelles déclarations, celle au nom d’une collectivité et celle relative au dédommagement, peuvent être remplies par les victimes canadiennes. Peu importe la forme, Jo-Anne Wemmers nous rappelle malheureusement que les victimes d’actes criminels ne s’estiment pas suffisamment consultées à toutes les étapes du système de justice pénale. C’est pourquoi elle inspire le lecteur par la présentation de façons de faire intéressantes qui favoriseraient la participation des victimes dans le système judiciaire. La participation des victimes aux procédures pénales devrait avoir un effet thérapeutique. « Victimologie. Une perspective canadienne » se conclut vers l’avenir, soit l’intégration des victimes à la justice pénale, sous l’angle des droits de la personne et la reconnaissance de la personnalité juridique de la victime (p.257). Ainsi, sa réflexion sur les victimes et la victimologie nous amène même à redécouvrir la criminologie et la justice.

Dans une nécessité de repenser la justice, la notion de justice réparatrice s’est considérablement développée dans plusieurs pays au cours de la dernière décennie. Les formes ou les programmes de justice réparatrice se multiplient, se diversifient et se peaufinent. L’intégration de la justice réparatrice à la justice punitive questionne les victimologues, mais la justice réparatrice centrée sur la victime peut permettre de redonner confiance dans le système pénal, bien qu’elle ne s’y limite pas. Jo-Anne Wemmers explique comment la justice réparatrice centrée sur la victime « repose sur trois volets : la réparation, les droits procéduraux des victimes et les expériences des victimes dans le processus judiciaire » (Goetz, 2014; p.250). En ce sens, elle se distingue de la justice réparatrice conventionnelle afin de mieux répondre aux besoins des victimes.

Auteure prolifique, Jo-Anne Wemmers a déjà écrit maints ouvrages victimologiques, dont son livre « Introduction à la victimologie » de 2003. Comme pour ce dernier, l’auteure présente cette nouvelle science, la victimologie, par maints résultats d’études et exemples récents. À ce jour, aucun écrit ne dresse un portrait de la victimologie aussi bien documenté, complet, pertinent et actualisé. Elle réussit à expliquer les politiques, les programmes et les controverses en victimologie de façon claire, tant au niveau canadien qu’international. En ce sens, ce manuel s’avère incontournable pour toutes personnes qui s’intéressent de près ou de loin aux victimes d’actes criminels, mais aussi à la justice. Cependant, l’évolution rapide de la victimologie commandera prochainement que cette spécialiste du domaine écrive un nouvel ouvrage…

ISABELLE PARENT
Université de Montréal

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