RCCJP – Volume 68.1
Réparer la justice : Enquête sur les pratiques restauratives en France
Par Delphine Griveaud
Paris : Éditions La Découverte. 2025. 256 p.
Fruit d’un thèse de doctorat, mais prenant également appui sur une recherche empirique que l’auteure à co-dirigée avec Sandrine Lefranc[1], l’ouvrage de Delphine Griveaud propose un regard nuancé sur l’état de la justice restaurative (JR) en France, à l’aune de ses pratiques dans le champ judiciaire et socio-judiciaire. Fruit d’une enquête de terrain, il souligne l’intérêt que peut représenter un autre modèle de justice pour diverses catégories d’acteurs, sans faire pour autant l’impasse sur les biais et les limites d’une « alternative » qui continue à éprouver bien du mal à s’implanter de manière significative, à faire valoir sa logique au sein de l’institution judiciaire et à résister à diverses tentatives d’instrumentalisation.
Un regard lucide, loin des discours pontifiants habituels
L’ouvrage présente deux qualités importantes. La première est que, là où nombre d’ouvrages – le dernier en France étant celui d’Antoine Garapon[2] – proposent une discussion parfois éthérée et teintée d’idéalisme sur le paradigme de la justice restaurative et ses fondamentaux métaphysiques, Delphine Griveaud propose une approche « par le bas », qui fait une place centrale aux pratiques de JR situées dans leur contexte légal et institutionnel pour en éclairer la portée in situ. Endossant une posture de sociologie pragmatique, l’auteure prend appui sur une solide enquête de terrain pour éclairer les lignes de force de la JR telles qu’elles se déploient au ras des pratiques professionnelles dans le champ judiciaire et socio-judiciaire. A l’aide de divers outils méthodologiques propres à la recherche en sciences sociales – entretiens semi-directifs, analyse documentaire, observation participante, échanges informels -, son enquête ethnographique menée de 2016 à 2020 plonge le lecteur dans la réalité des pratiques, au croisement de perceptions qu’en ont les participants, professionnels et justiciables, concernés. Inédite en France, la recherche est particulièrement utile pour éclairer une partie du « kaléidoscope restauratif » apparu récemment dans ce pays. Elle permet de mieux comprendre l’émergence, plus tardive que dans les pays anglo-saxons, de la JR en France, tout en soulignant, même si c’est parfois en creux, certains enjeux plus généraux sur la place, le sens et les évolutions de la JR dans ce pays.
La seconde grande qualité de l’ouvrage est de rester constamment fidèle à cette démarche d’enquête rigoureuse sur les pratiques en situation et, à une exception près sur laquelle on revient plus loin, d’éviter le piège du plaidoyer militant, porteur d’une lecture irénique d’un modèle alternatif de justice paré de toutes les vertus. C’est loin d’être toujours le cas et mérite d’être souligné dans un champ de production scientifique qui succombe volontiers à la « bipolarité des erreurs »[3] : se situant en contre-point d’une critique radicale de la rationalité pénale moderne, la littérature sur la JR est régulièrement une littérature de « croyants », soucieuse au moins autant de promouvoir que d’éclairer une innovation pénale dotée dans l’esprit de ses promoteurs – et pas nécessairement à tort – d’un éthos supérieur. Échappant au piège apologétique, Delphine Griveaud garde toujours la distance à l’objet que requiert l’analyse sociologique. Certes, elle souligne, remontées du terrain à l’appui, l’intérêt d’un type d’intervention source de bienfaits divers pour son public comme pour les professionnels chargés de sa mise en œuvre. Mais l’auteure ne fait pas pour autant l’impasse sur les limites de la JR, qu’il s’agisse des contentieux visés, des publics mobilisés (et filtrés), de la pérennité de ses effets dans la durée ou encore des tentatives d’instrumentalisation ses dispositifs peuvent faire l’objet, dans un champ socio-judiciaire dominé aujourd’hui par une logique de réduction des risques.
La JR en France : émergence, pratiques et enjeux
Delphine Griveaud commence par le rappeler : de manière générale, la naissance de la JR est le fruit d’un courant de pensée critique de la rationalité pénale moderne, dont on dénonce les apories (modèle de justice déléguée et objectivante, inégalitaire et discriminatoire, punitive et oublieuse des victimes). Soucieuse de rompre avec cet imaginaire de la punition, la JR invoque une éthique supérieure[4] qui vise non plus à infliger une souffrance vaine à l’auteur d’un crime mais bien à réparer le tort commis par l’acte pénal en proposant un travail de restauration ou de reconstruction, faisant appel à un échange dialogal entre la victime (à « soigner ») et l’auteur (à responsabiliser), sous l’égide d’un tiers communautaire (ou sociétal). Il s’agit, pour reprendre la définition de Tony Marshall, soulignée par l’auteure ( p. 9), de considérer la JR comme un « processus permettant à toutes les parties affectées par une infraction de résoudre ensemble les difficultés résultant de l’infraction et leurs répercussions à long terme »[5].
En France, cet idéal de justice reconstructive va d’abord se déployer à l’ombre du paradigme de la médiation. Misant sur le dialogue et l’écoute réciproque, l’empowerment des parties, la médiation incarne elle aussi un modèle de justice participatif et horizontal, processuel et dialogal, axée sur la rencontre entre protagonistes d’un conflit pour « construire un échange réparateur »[6]. Le croisement entre les deux univers de la médiation et de la JR, qui se rejoignent dans une même remise question d’un principe de justice déléguée aux mains de professionnels, est en fait présent depuis les débuts de la JR[7]. En France, il est particulièrement net et l’auteure voit à raison « dans le mouvement pour la médiation (pénale) qui se développe tout au long des années 1970 et 1980… l’ancêtre du mouvement pour la justice restauratrice » (p. 40).
Toutefois, en France, un processus d’émancipation de la JR va progressivement se produire. Colonisée par la logique productiviste et managériale de la pénalité, la médiation pénale, déployée essentiellement au stade du parquet comme alternative aux poursuites ou aux classements sans suite, est bien en peine de répondre aux idéaux du modèle restaurateur, fondé sur la participation, le dialogue et la rencontre pour construire ensemble un échange réparateur. Face à la dénaturation d’une philosophie communicationnelle que connait la médiation pénale[8], des dispositifs et pratiques restauratifs divers émergent à l’initiative de certains académiques (Robert Cario) ou avec l’aide d’acteurs religieux (notamment protestants), dont la présence dans ce champ est un classique depuis le début. Ces dispositifs divers émergent un peu au fil de l’eau, avant d’être consacrés par une loi de 2014, complétée par une circulaire du 15 mars 2017 qui en organise le déroulé dans le giron du système judiciaire et para-judiciaire.
Que donnent en pratique les dispositifs de « médiation restaurative », « conférences restauratives » et autres « cercles de de soutien et de responsabilité », ou encore les rencontres entre «détenus et victimes » (RDV) et « condamnés et victimes » (RCV) par substitution qui se déploient dans l’orbite judiciaire ? Quels enseignements leur analyse permet-elle de tirer ? Sans prétendre aucunement faire le tour complet d’une analyse très riche, je retiendrai les éléments suivants qui me semblent les plus significatifs.
Tout d’abord, même s’il a officiellement donné son onction à la JR, l’État encourage et organise peu les pratiques, se contentant d’un rôle de guidance à distance. Les ressources allouées restent faibles et les disparités locales importantes en fonction d’investissement locaux à géométrie (très) variable. Le monde des professionnels reste étroit et les organismes spécialisés en JR peu nombreux : ce sont souvent des professionnels de l’aide aux victimes d’une part, du suivi socio-judiciaire (conseillers ou conseillères pénitentier.e.s d’insertion et de probation (CPIP)) d’autre part, qui ajoutent, quand ils le peuvent, des pratiques de JR à leur panoplie d’instruments d’intervention. Autrement dit, dans le champ de l’aide aux victimes comme dans le cadre du suivi socio-judiciaire, la JR apparait comme une activité supplémentaire qui se greffe à la marge sur un panel d’actions de nature différentes, déployées par des structures déjà marginalisées dans le système judiciaire (p. 83). Ce faible investissement des pouvoirs publics s’inscrit dans un mouvement de fond qui traduit un évidement de l’État, marqué par une délégation sous contrôle de missions de service public (judiciaire) à des acteurs associatifs semi-publics, semi-privés, parmi lesquels on retrouve des associations religieuses et des bénévoles.
Sur le terrain des pratiques, d’autres constats émergent. En termes de contentieux, l’auteure note une surreprésentation importante des atteintes aux personnes et, parmi elles, une proportion importante de violences sexuelles et de violences conjugales, « atteintes à l’être »[9] auxquelles la justice pénale est impuissante à répondre ou ne peut proposer qu’une réponse insuffisante. Parmi ces violences de genre, le recours à la JR semble faire l’objet de freins en matière de violences conjugales, en raison de l’existence possible de situations d’emprise, de la peur de mettre en danger la victime, des risques de manipulations dans le chef de l’auteur ou encore de craintes, dans le chef de la victime, de mettre à mal le tissu familial. Dénoncés par les mouvements féministes, ces risques maintiennent le primat du recours à la réponse judiciaire, entrainent et ici et là l’interdiction de « médiations restauratives » (en dépit parfois de la demande des parties) et le contournement de cet interdit par l’appel à des rencontres groupales par substitution pour contourner l’interdit. Ces freins apparaissent moins importants pour les violences sexuelles (hors la sphère conjugale) où le recours à la médiation (de manière minoritaire et souvent sans rencontre directe auteur-victime), aux rencontres groupales ou aux cercles de soutien et de responsabilité semble plus libre. Il est vrai, souligne l’auteure, que dans ce domaine les affaires sont souvent prescrites ou ont fait l’objet d’un classement sans suite et que leur traitement par la voie restaurative surgit en l’absence ou après l’intervention judiciaire, sans risque de perturber ou de concurrencer cette dernière.
En ce qui concerne les « auteurs » et les « victimes » – l’auteure prend soin de souligner que ces catégories qu’elle utilise par commodité sont « des costumes (qui) masquent bien des appropriations et des réalités » (p. 210) -, les constats sont sans surprise : pour ces types de violences privilégiées, les participants auteurs sont principalement masculins et les victimes des femmes à 80%. Ayant vécu, des deux côtés, une expérience négative de la rencontre avec le système pénal, ces participant.e.s trouvent dans la JR un espace d’écoute bienveillant, voire un « accueil inconditionnel »[10] (p. 149) de la parole des un.e.s et des autres, dans lequel la confiance dans l’intervenant est fondamentale (p. 210). Espaces de décharge et de reconnaissance de la souffrance vécue pour les victimes, de revalorisation de l’image de soi, de début de resocialisation et de réhumanisation pour l’auteur, les dispositifs de JR ont également des effets de relégitimation de l’institution judiciaire, lorsque les accompagnateurs qui en font partie sont en mesure d’en expliquer aux justiciables les (dys)fonctionnements et d’en adoucir les perceptions.
Ceci dit, un double bémol est souligné par l’auteure : d’une part, la population concernée par la JR n’est pas n’importe laquelle. En ce qui concerne les auteurs, il s’agit de « la crème de la crème » de la population carcérale (p.133), soit, dans la plupart des cas, de détenus plus âgés, ouverts à une forme d’introspection et déjà inscrits dans des programmes de désistance. Porteurs d’une approche de « participation » et non de « refus », ces détenus sont en outre dotés de capacités d’élaboration qui les rendent aptes à entrer dans une démarche de conversation, « matrice de la sociabilité »[11] qui est au cœur de la JR. La sélectivité de cette population est en outre renforcée par les professionnel.le.s, qui au stade de l’orientation et de la préparation des rencontres, peuvent retenir ou éliminer certains profils en fonction de critères évaluatifs qui sont les leurs. D’autre part, les effets bénéfiques attribués à la démarche de JR posent question quant à leur durabilité. La pérennisation des effets semble acquise pour un petit groupe de participants, sollicités par la suite comme témoins dans divers lieux, qui ont fait de leur expérience de JR un vecteur de socialisation et contribuent aussi à en donner une image sans doute déformée. La réalité, pour la grande majorité des autres, est que le retour à la vie normale signifie souvent, comme c’est le cas après l’exécution d’une peine, la réinscription dans une culture dont les normes et valeurs sont très éloignées de celles promues dans le dispositif de JR. Et l’auteure de conclure ici qu’« en l’absence de travail sur la dimension sociale et structurelle, à l’échelle des groupes de pairs et à l’échelle de la société, les changements espérés aux niveaux individuel (la transformation et l’apaisement des personnes) et social (le rétablissement de la paix visée par les restaurativistes) ont peu de chances d’advenir » (p. 159).
Les constats opérés ci-dessus sonnent comme autant de limites de la JR en tant qu’alternative à la justice pénale : outre que les pratiques restent marginales, elles se concentrent sur un contentieux bien spécifique et touchent un public qui ne l’est pas moins. En outre, la précarité de ses effets transformatifs est soulignée, dès lors que la démarche individualisante de la JR ne prend pas en compte le cadre social et culturel des infractions auxquelles elle répond. La lunette prise ici par l’auteure est celle du genre et souligne le problème du retour de l’auteur, à la fin du processus, « dans son cercle social habituel qui reste profondément sexiste » (p.159). Mais on pourrait ajouter que ce n’est pas moins vrai d’autres grilles de lecture qui mettent en cause la vulnérabilité socio-économique ou les discriminations liée à l’origine ethnique comme « bouillon de culture » de la déviance. Ce qui amène à poser une question : pour atteindre ses objectifs avoués de pacification sociale, la JR peut-elle se contenter d’une démarche individualisante ou doit-elle se constituer en avant-garde d’une « justice transformative » plus large, dont la vocation serait, dans une logique plus interventionniste, de conscientiser les individus à certaines normes et valeurs (méthodes cognitivo-comportementales à l’appui ?) pour, par un effet boule de neige, contribuer au changement social ?
La JR au service de qui ? Des professionnels entre attente de sens et risques de récupération
Cette question est abordée par l’auteure en fin d’ouvrage. Mais avant d’y venir, deux éléments importants de son analyse me semblent encore mériter d’être relevés. Le premier est que le succès (au moins discursif) de la JR s’explique en fait moins par la demande des justiciables que par l’engouement qu’il suscite auprès des professionnels de la justice. De fait, nombre de magistrats, souvent en fin de carrière, se montrent intéressés et la demande de formation, notamment au sein des intervenants socio-judiciaires, dépasse largement – le rapport est de un à trois en 2023 – le nombre d’« auteurs » et de « victimes » demanderesses. L’explication à cet engouement est qu’en regard de la justice pénale et de ses modes de fonctionnement, la JR donne « un supplément d’âme » à des métiers qui, dans l’administration de la justice, sont vécus comme marqués par une perte de sens. Embrigadés dans une logique de travail machinique que produit, sous l’influence du New Management Public[12], une organisation taylorienne du travail en justice marqué par le management et la gestion des flux, une temporalité de l’urgence et de l’immédiateté, la surcharge de travail et un travail à la chaîne, les acteurs du monde socio-judiciaire voient dans la JR un contre-modèle porteur de sens. Prenant appui sur une approche humaine et relationnelle fondée sur la parole, ce contre-modèle entre en résonance avec les critiques que formulent les intervenants à l’égard d’une machine pénale perçue comme froide et bureaucratique. Pour les intervenants de terrain, la JR promeut un discours de valeurs humanistes qui correspond à une aspiration profonde en termes de sens et de « réalisation de soi » (p.177).
Le second, qui me semble ressortir en creux de l’analyse, est le risque d’instrumentalisation de la JR par la justice pénale au prix d’une dénaturation de certains de ses fondamentaux. A cet égard, la récupération qu’a connu la médiation pénale par sa « parquetisation » pourrait bien se reproduire ici par la « socio-judiciarisation » de la JR. En France, à suivre la démonstration de l’auteure, une chose est frappante : nombre de dispositifs de JR s’inscrivent dans le cadre de l’aide aux victimes (dans ou en dehors de la justice pénale), et, surtout, dans le cadre du suivi socio-judiciaire, en milieu fermé comme ouvert. Delphine Griveaud souligne à ce propos que le projet de loi de 2014 sur la JR, déployé dans la foulée d’un « conférence de consensus pour une nouvelle politique publique de prévention de la récidive » qui s’est tenue en 2013, insiste « bien plus sur ses bénéfices en termes de prévention de la récidive des auteurs des délits et des crimes qu’en termes de réponse aux besoins des victimes », une tendance qui se serait renforcée depuis (p. 61). Dans les deux cas, le centrage sur une seule des catégories en cause – auteurs ou victimes – produit des effets questionnants : du côté de l’aide aux victimes, une écoute inconditionnelle mais unilatérale peut amener une facilitatrice à encourager la victime à saisir la justice pénale, pour que « la peur change de camp », quitte à proposer de l’aider pour ce faire (p. 156). On est assez loin ici des fondamentaux relationnels et dialogaux de la JR, dans son versant communicationnel en tous cas. Du côté des auteurs, l’inscription de la JR dans les pratiques du suivi socio-judiciaire est susceptible de l’inféoder aux priorités contemporaines de la réinsertion, aujourd’hui dominée par une logique de réduction des risques de récidive (avec ses échelles de risque ou grilles d’évaluation) et d’apprentissage cognitivo-comportemental. Renouant avec une forme de traitement moral propre à la pénalité Welfare qu’elle voulait dépasser, la JR s’éloigne alors de l’idéal d’un rapprochement entre auteurs et victimes avec ses « effets miroirs » de reconnaissance et d’identification à l’autre. La JR s’érige ici « en vecteur privilégié de la transformation de la personne concernée, et donc de sa sortie de la délinquance », grâce à un travail sur les émotions qu’il s’agit de « disciplinariser », dans le droit fil des évolutions contemporaines de la pénalité entre normalisation et contrôle (pp. 193-195)[13], au prix d’une dénaturation du concept d’empowerment rabattu sur un principe d’autorégulation et de responsabilisation[14]. De la récupération de la médiation pénale à celle de la JR par la logique pénale ? La question renvoie à une critique ancienne d’une « approche maximaliste » de la JR qui, si elle fait le pari de contaminer la justice pénale par l’idéal restaurateur, se ferait en pratique plutôt (dés)intégrer, à son corps défendant, par un système beaucoup plus puissant : « en tant qu’outil de prise en charge, à rebours de ce que l’on imagine de la justice restaurative, on peut considérer ici qu’elle représente une nouvelle étape, un nouveau format élaboré, euphémisé, dans la punition » (p. 197).
Justice restaurative, violences de genre et justice transformative
La dernière thématique abordée par l’auteure concerne la place de la JR face aux violences de genre, sur fond d’un questionnement devenu classique : faut-il recourir à la JR en matière de violences de genre ou les interdire, comme le font certains tribunaux, avec pour conséquence, comme le réclament certain courants féministes, de relégitimer la rationalité punitive de justice pénale que l’on souhaite a priori dépasser ? Dans de telles situations infractionnelles, marquées par des rapports de domination ou d’instrumentalisation, l’éthique communicationnelle propre à la JR (comme à la médiation) ne se rend-elle pas complice des rapports de pouvoir existant entre les parties ? Plus, en travaillant sur le seul conflit infractionnel en cause et en reproduisant ainsi la logique individualisante de la justice pénale, la JR ne néglige-t-elle son potentiel transformateur des dimensions structurelles des violences (de genre) auxquelles ses adeptes sont confronté.e.s ? Plutôt que de se centrer sur les seule suites des difficultés liées à l’infraction, la JR ne doit-elle pas s’intéresser à ses causes et se muer ainsi, en recourant à des modes d’actions nettement plus interventionnistes et engagés dans le chef des intervenants, en pilier d’une « justice transformative » saisissant l’interaction restaurative comme un moment pour faire avancer un combat égalitaire ? Autrement dit, les intervenants ne doivent-ils pas réintroduire au cœur d’un modèle procédural de discussion de l’infraction des éléments normatifs substantiels pour déconstruire les normes qui fondent les comportements problématiques en cause, au nom d’un idéal de justice ?
En soi, la question est évidemment intéressante. Elle fait d’ailleurs débat au sein du mouvement de la JR. Cité par l’auteure (p. 38), un court commentaire de Howard Zher publié en 2011 sur son blog semble promouvoir une justice restaurative « aussi transformative que possible »[15], alors que, plus récemment, Lode Walgrave estimait pour sa part que Justice restaurative et justice transformative sont deux combats différents et, qu’aussi légitimes soient-ils, il ne convient pas de les mélanger[16]. Si l’enjeu est intéressant, son traitement ici est moins convaincant. Délaissant la rigueur de l’analyse empiriquement fondée qui fait la force de sa démonstration, l’auteure adopte une posture normative et propose un plaidoyer « transformatif » prenant appui sur la littérature mais, à mon sens, sans lien réel, voire en décalage avec les enseignements de son terrain. Parmi ceux-ci, on relève le fait que les intervenant.e.s ne veulent globalement pas de cette démarche contextualisante qui les amènerait à prendre des positions de fond dans l’échange qu’elle se donnent pour mission première de faciliter (pp. 215-217). Delphine Griveaud suggère néanmoins de répondre à l’appel transformatif et d’adopter une démarche traduisant « un glissement pratique de la JR vers un peu plus d’interventionnisme » (p. 234), dans une volonté compensatoire des rapports de pouvoir. A lire les contradictions fortes entre les fondamentaux de la JR et la logique transformative que l’auteure met en lumière, on n’est pas sûr que le « glissement pratique vers un peu plus d’interventionnisme » serait si léger que cela. Élargi à d’autres types de rapports de pouvoir, il pourrait bien remettre en cause le principe même de la JR. Le débat, qui m’apparait ici un peu « parachuté », vaudrait la peine d’être repris.
Ce bémol mis à part, l’analyse d’ensemble est excellente, précieuse et sans concessions. Elle est servie par une langue claire et accessible, jamais jargonnante. Ce n’est pas la moindre qualité d’une démarche qui facilite grandement l’entrée du lecteur dans un univers encore mal connu et jongle avec bonheur entre les nécessités d’un langage vulgarisateur et le maintien d’une analyse scientifique rigoureuse.
YVES CARTUYVELS
UNIVERSITE CATHOLIQUE DE LOUVAIN – BRUXELLES
[1] S. Lefranc, D. Grivaus (dir.), Pratiques et effets de la justice restaurative en France, Paris, ERDJ, 2024.
[2] A. Garapon, Pour une autre justice. La voie restaurative, Paris, PUG, 2025.
[3] G. Bachelard, La formation de l’esprit scientifique, Paris, Vrin, 2011.
[4] K. Daly, Restorative Justice. The real story, Punishment and Society, 2017, 4, pp. 55-75.
[5] T. F. Marshall, The evolution of restorative justice in Britain, European Journal on Criminal Policy and Research, 1996, 4, 4, p. 37.
[6] J.P. Bonafé-Schmitt, La médiation pénale en France et aux Etats-Unis, Paris, L.G.D.J. ? 2010, p. 20.
[7] Les premières expériences de JR ont été, en Amérique du Nord, des programmes de « victim-offender mediation » à l’initiative des communautés Quakers et Mennonites (J. Faget, The French phantoms of restorative Justice. The institutionalization of « penal mediation », in, I. Aertsen, T. Daems, L. Robert (dir.), Institutionalizing Restorative Justice, Cullompton, Willan Publishing, 2006, p. 156.
[8] J.P. Bonafé-Schmidt, La médiation pénale en France et aux Etats-Unis, op. cit., p. 154.
[9] A. Garapon, Pour une autre justice. La voie restaurative, op. cit., p. 15.
[10] « La parole des auteurs comme des victimes est accueillie inconditionnellement – les animateurs prennent les participants là où ils et elles sont. Cette validation implicite de leurs récits est une première forme de reconnaissance, particulièrement attendue par les personnes entrant dans les dispositifs » (p. 148).
[11] D. Le Breton, La fin de la conversation ? La parole dans une société spectrale, Paris, Métailié, 2024.
[12] V. Gautron, L’impact des préoccupations managériales sur l’administration locale de la justice pénale française, Champ Pénal-Penal Field, vol. XIV, 2014.
[13] Le programme de l’association “Fraternity” incarne cette tendance, son travail s’alignant sur celui de prévention de la récidive des SPIP et des associations sociojudiciaires ( voir pp.196 et sv.).
[14] Sur l’ambivalence du concept d’empowerment dans la justice pénale, voy. M. Vacheret, C. Leclerc, M. Quirouette, Renoncer à une libération conditionnelle au Québec : entre les contraintes d’une mesure et l’expression d’un pouvoir d’agir, Déviance et Société, 2025, 4, 445-478.
[15] H. Zher, Justice restaurative ou transformative, https://emu.edu/now/restorative-justice/2011/03/10/restorative-or-transformative-justice/. Howard Zher prend ici appui sur Ruth Morris et Bonnie Price, promotrices de la justice transformative.
[16] L. Walgrave, Concerns about the meaning of ‘restorative justice’. Reflections of a veteran, The International Journal of Restorative Justice, 2023, 3, pp. 353-369.
