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RCCJP – Volume 67.4

Quand il n’y a pas de mots: Le témoignage du père d’Alexandre Bissonnette, auteur de la tuerie à la grande mosquée du Québec

Par Raymond Bissonnette
Saint-Jean-sur-Richelieu, Québec : Éditions JCL. 205 p. 2025.

Le témoignage de Raymond Bissonnette en est un empathique, lucide et critique. C’est le point de vue d’un témoin du fonctionnement du système de justice pénale et criminelle, directement concerné par l’affaire. L’auteur aborde deux composantes indissociables de la tuerie de la grande mosquée de Québec survenue le 29 janvier 2017 : 1- le crime et ses suites judiciaires; 2- le fils, Alexandre, l’auteur du crime.

Conscient de sa position d’être le père d’Alexandre, l’auteur du crime, monsieur Bissonnette précise d’entrée de jeu qu’il a « passé une bonne partie de [s]a vie professionnelle à recueillir des preuves, faire de la recherche et écrire des rapports d’enquête, d’où [s]on réflexe de tout documenter » systématiquement (p. 11), avant de présenter l’impact que le drame a eu sur la famille, l’enfance et l’adolescence d’Alexandre et le déroulement du processus judiciaire exceptionnel du dossier.

C’est avec sobriété que sont notés les changements de vie et de carrière résultant des effets collatéraux des accusations de meurtre portées contre Alexandre, dont des menaces de mort, l’arrestation et la condamnation d’un suspect Italien d’origine marocaine venu directement de Grande-Bretagne, qui a pu bénéficier d’une sentence avec sursis à condition d’être expulsé du pays sur-le-champ.

Les effets d’une condamnation sur la famille ne sont pas à établir, ils sont bien documentés et les criminologues en sont bien conscient même si ces victimes collatérales ne sont pas encore reconnues comme telles. Dans le présent cas, la différence tient au fait que les parents sont instruits, ont un réseau social et des ressources, contrairement à la majorité des parents de détenu-e-s. Ce contexte social et économique explique en partie pourquoi Alexandre est grandement supporté par sa famille immédiate, et pourquoi il a finalement brisé le mur de silence qui cachait les tourments et le harcèlement dont il a été l’objet alors qu’il était vulnérable, confirmé par des témoins crédibles.

Un des reproches que formule Raymond Bissonnette tient au fait que le système de justice, tant dans sa composante accusatrice que le centre de détention de Québec (CDQ), n’a jamais pris en compte son passé et surtout les impacts qu’il a eu sur la santé mentale de son fils. À propos de cette question vitale pour plusieurs personnes incarcérées, l’auteur signale qu’en 2008, il a été nommé responsable du dossier : « [l]e transfert et la modernisation des soins de santé en milieu carcéral » du ministère de la sécurité publique (MSP) au ministère de la santé et des services sociaux (MSSS). « [D]eux projets incluant une estimation des budgets ont été préparés pour effectuer le transfert. Malheureusement, aucun n’a été réalisé » avant sa retraite en 2015 (p. 65), et de citer le rapport du Protecteur du citoyen de 2011, et le rapport du coroner Me Karine Spénard de 2021[1] concerne le suicide de cinq personnes incarcérées dont une alors qu’Alexandre est détenu au CDQ, qui mettent en évidence des carences structurelles en ce qui concerne les services de santé dans les centres de détention du Québec, dont le Centre de détention de Québec où est incarcéré Alexandre.

Ainsi, le harcèlement scolaire mal géré combiné à l’absence réelle de soins de santé mentale en détention, incluant un usage répétitif de l’isolement pour Alexandre, génèrent une grande incompréhension et une frustration dont découle une dénonciation de l’inaction gouvernementale. Dénonciation que l’on entend d’ailleurs régulièrement tant d’organe officiels (Vérificateur général, Protecteur du citoyen, coroners) que d’organismes communautaires.

En ce qui concerne le processus judiciaire, le manque de connaissance de son fonctionnement et le manque d’explication quant aux décisions qui sont prises, suscitent malaise et désarroi. Évidemment, avec le temps, l’apprentissage se faisant, la compréhension des enjeux et des rapports de force entre en ligne de compte dans l’analyse qu’en fait Bissonnette. C’est alors que le concept de Justice est mis à l’épreuve, d’autant plus que « le spectateur » est à même d’en mieux saisir les intérêts divergents selon la position des acteurs ». Et dans le cas d’une affaire aussi médiatisée, l’aspect politique n’y échappe pas d’autant plus que le politique lui a donné immédiatement une ampleur nationale et internationale par la prise de parole du premier ministre du Canada.

Ainsi, sans nier la gravité du crime commis par son fils, au contraire, Raymond Bissonnette s’insurge devant la persistance du Canada à mentionner que l’attentat de la grande mosquée de Québec est un « attentat terroriste » comme il l’a été affirmé dès que le tragique événement a été connu. D’ailleurs, un expert de la Couronne le confirme et la cour en tient compte : cette attaque « ne constitue cependant pas un acte de terrorisme. À cet égard, le témoin explique que l’accusé a perpétré cette tuerie pour ses propres fins personnelles et non pour une cause ou une idéologie » (2019 QCCS 354 (CanLII), par. 271).

En conclusion de son témoignage, le père d’Alexandre réitère « nous [ses parents] serons toujours là pour répondre à ses appels » du pénitencier (p. 174).

JEAN CLAUDE BERNHEIM
EXPERT EN CRIMINOLOGIE – QUEBEC


[1] J’ai agi à titre d’expert du coroner lors de l’enquête de Me Karine Spénard.

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