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Pioneers in Canadian Criminology

Sous la direction de John Winterkdyk
Rock’s Mills Press, Oakville (Ontario). 2017.

Le récent ouvrage dirigé par John Winterdyk « Pioneers in Canadian Criminology » (et dont il a rédigé plusieurs chapitres) ne peut que retenir l’attention du « criminologue » français : en fait, plus que l’intérêt professionnel, c’est bien la gourmandise intellectuelle que ce recueil est susceptible d’attiser. D’abord parce qu’on y parle de criminologie dans tous ses champs et ses questionnements. Ensuite parce qu’on y retrouve des auteurs majeurs de cette discipline, avec une présentation de leur parcours de vie et de recherche. Enfin, parce qu’on y évoque la contribution décisive du Canada à la production scientifique, avec une place particulière pour ce Québec si proche, au moins linguistiquement et sentimentalement, de nos préoccupations hexagonales.

C’est avec un curieux mélange de respect et d’envie, voire même de regrets et de jalousie que l’on peut se délecter de la lecture de cette contribution, dans un pays qui n’est pas parvenu, quant à lui, à faire éclore la criminologie, du fait de la double alliance contre-nature entre, d’un côté, le sociologisme (qui ne considère opportune et valable qu’une « sociologie de la déviance ») et le juridisme (qui se délecte de « sciences criminelles » considérées comme une annexe du droit pénal), de l’autre, le gauchisme (qui n’appréhende la criminologie que comme une « science d’Etat » méprisable légitimant la répression honnie) et l’affairisme (qui a réalisé une sorte d’OPA sur une criminologie orpheline, et susceptible, de ce fait, à son corps défendant, d’étancher les soifs de reconnaissance et de profit d’individus peu fréquentables mais introduits dans les réseaux de pouvoir).

Aussi, passée l’impression que cette entreprise ne serait – peut-être même ne sera – guère possible de ce côté de l’Atlantique, il est agréable de suivre les étapes de la criminologie canadienne, par-delà la dichotomie linguistique, mais aussi les approches et les écoles dont la confrontation épistémologique est une source intarissable de débats et de progrès.

L’ouvrage de John Winterdyk n’est cependant pas une histoire de l’essor de la discipline criminologique au Canada. Même s’il livre au lecteur des éléments d’introduction, son propos est bien de nous parler de ses pionniers, c’est-à-dire de ces hommes et de ces femmes qui ont fabriqué, par leurs recherches, leurs concepts, leurs enseignements, leur investissement académique, cette discipline telle qu’elle est aujourd’hui, à savoir présente sur les principaux débats de société, ouverte sur le monde professionnel et reconnue mondialement.

Trois chapitres nous livrent ainsi une approche thématique de ces pionniers, dans les domaines du système pénal, de la fonction policière et des questions pénitentiaires. Le reste de l’ouvrage est consacré à une évocation d’une quinzaine de ces criminologues qui ont consacré leur vie à cette discipline, et ce dans une diversité d’établissements, preuve d’une véritable implantation de la criminologie dans le système universitaire et social canadien, ce qui, là aussi, pourrait surprendre le lecteur français habitué au diktat du centralisme et du parisianisme.

Qu’il soit permis au rédacteur de ce texte de concentrer son propos sur certains de ces pionniers, avec un tropisme linguistique, une inclination culturelle l’amenant à évoquer, à titre d’illustration, plusieurs figures originales – et désormais historiques – de la criminologie québécoise : Dennis Szabo, Jean-Paul Brodeur, Marc Le Blanc, André Normandeau, Jo-Anne Wemmers et Arlène Gaudreault, tout en regrettant toutefois l’absence de chapitre spécifique consacré à Maurice Cusson, criminologue internationalement reconnu et si prolifique en publications et ouvrages, notamment sur l’étiologie de la délinquance, les politiques de prévention et les types de criminalité (en particulier l’homicide).

En laissant de côté les éléments purement biographiques qui contribuent souvent à comprendre les choix effectués en termes d’objets d’étude, ces chapitres consacrés aux criminologues québécois permettent de mettre en évidence les principaux apports de cette criminologie qu’ils incarnent et qui s’est traduite par la création de ces institutions importantes pour les criminologues francophones que sont l’Ecole de criminologie de Montréal (1960) ou encore du Centre international de criminologie comparée (1969).

C’est d’abord une criminologie qui établit des liens entre la Vieille Europe et les Etats-Unis, avec des influences qui vont d’Alfred Sauvy (D. Szabo) à Jerome Skolnick (A. Normandeau). C’est ensuite une criminologie qui maintient des relations étroites avec les autres sciences sociales, notamment la sociologie (D. Szabo) et la psychologie (M. Le Blanc), voire avec la philosophie (J-P. Brodeur). C’est une criminologie qui manifeste son utilité sociale, à travers la participation à de nombreuses commissions d’étude et d’enquête (A. Normandeau). C’est aussi une criminologie en pointe sur les questions fondamentales de prise en compte des victimes, de reconnaissance de leur existence et de leurs droits par le corps social et le système judiciaire (J-A. Wemmers et A. Gaudreault). C’est une criminologique qui ne rebute pas à produire des traités et manuels à l’intention des étudiants et des praticiens (de « Criminologie » en 1965 de D. Szabo au « Traité de criminologie empirique » de 2010 de M. Le Blanc et M. Cusson). C’est enfin une criminologie qui n’élude pas la question cruciale de la place de la police dans la société contemporaine, de sa définition et de ses fondements (J-P. Brodeur), de sa relation avec la population (A. Normandeau).

Autant d’apports significatifs qui transparaissent dans cet ouvrage qui loin d’être un simple hommage argumenté s’apparente à un état des lieux problématisé, laissant entrevoir des perspectives renouvelées pour ceux appelés à reprendre le flambeau de ces pionniers.

FRANÇOIS DIEU
Université Toulouse (CERP/IDETCOM)

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