skip to Main Content

RCCJP – Volume 67.2

L’itinérance au Québec : Réalités, ruptures et citoyenneté

Sue-Ann MacDonald (Sous la direction)
Québec : Presses de l’Université du Québec. 2024. 227 p.

Cet ouvrage est basé sur une enquête qualitative auprès des personnes avec un vécu d’itinérance et des intervenant-es dans l’ensemble du Québec à la suite du deuxième dénombrement de personnes en situation d’itinérance (2018), afin de mieux comprendre les réalités entourant le phénomène de l’itinérance au Québec.  On y retrouve un croisement de différents savoirs et narratifs collectifs : ceux des intervenant-es (245 personnes ayant participé à des groupes de discussion) et ceux des personnes ayant un vécu d’expérience (44 entretiens individuels), le tout en dialogue avec la littérature scientifique.

À travers sept chapitres, l’ouvrage explore les principales dimensions issues des témoignages et des expériences, permettant ainsi de dégager une lecture nuancée des parcours, des contextes et des tensions qui traversent le quotidien des personnes en situation d’itinérance ainsi que celui des intervenant-es. Les chapitres sont structurés autour de mots-clés thématiques qui mettent en lumière des réalités diverses, des défis et les multiples formes d’exclusion sociale — qu’elles soient urbaines, semi-urbaines ou rurales. Ils soulignent également des enjeux cruciaux tels que l’existence, l’invisibilisation, la désaffiliation sociale, la mobilité, le logement, les différents recours ainsi que les pistes d’action.

En début d’ouvrage, plusieurs auteur-trices classiques sont mobilisé-es pour approfondir la compréhension du phénomène de l’itinérance, en dépassant la seule question de l’absence de logement ou des enjeux liés aux droits. À travers le prisme de la pauvreté, les notions de désaffiliation sociale (Castel), de reproduction sociale (Bourdieu), ainsi que les apports de Simmel, Goffman, Becker, Parazelli, entre autres, sont convoqués, notamment dans les chapitres 1 et 2, afin de saisir le phénomène actuel à travers les rapports sociaux qui perpétuent certaines représentations sociohistoriques et sociospatiales de l’errance et de la pauvreté.

On y observe également une volonté de documenter la diversité des réalités émergentes et des perceptions de l’itinérance dans l’ensemble des régions du Québec, en passant de l’itinérance visible à l’itinérance cachée. Puisque l’itinérance cachée est la forme la plus répandue d’itinérance et qu’elle demeure difficile à quantifier, ce livre cherche à mieux faire comprendre les multiples réalités et enjeux vécus par les personnes en situation d’itinérance cachée, afin de contribuer à une définition plus fine de cette notion.

Citoyenneté, reconnaissance et pouvoir d’agir en contexte d’itinérance
Dans une conjoncture sociétale où les valeurs dominantes gravitent autour du travail, du domicile et de la consommation, l’itinérance se retrouve en porte-à-faux avec ces normes sociales. Il importe alors de comprendre comment l’exclusion sociale se manifeste à travers les écarts à la norme, là où s’enclenchent les processus de désaffiliation sociale.

Quatre idées principales structurent la proposition théorique de cet ouvrage : l’identité, la survisibilisation et la sur-vulnérabilisation, la reconnaissance, ainsi que la sécurité ontologique. On y comprend que les ruptures vécues fragilisent l’identité des personnes, souvent façonnée par une narration négative intégrant la stigmatisation. La sécurité ontologique, concept central de l’ouvrage, renvoie au sentiment de stabilité fondé sur la continuité de soi et la constance de l’environnement. Sa fragilisation, sous l’effet de l’exclusion ou de la stigmatisation, compromet le bien-être psychologique.

Les auteur-trices suggèrent de considérer les personnes en situation d’itinérance comme des sujets-acteurs à part entière, porteurs d’aspirations et dotés d’un pouvoir d’agir — voire d’une capacité d’autodétermination — souvent nié ou invisibilisé. Ils et elles insistent sur l’importance de replacer la reconnaissance de leur citoyenneté au cœur de la réflexion, comme fondement du droit d’exister et d’être reconnu-e comme sujet social.

Des parcours pluriels dans un système inégalitaire
Le livre aide à mieux connaître et comprendre les réalités entourant les parcours de vie des personnes en situation d’itinérance (ou à risque de le devenir) et en prenant compte des interactions complexes entre les dimensions objectives et subjectives qui entrent en jeu, en considérant les différentes oppressions (racisme, colonialisme et cishétérosexisme) ainsi que l’implication des différents facteurs structurels (politiques publiques, marché du travail, le logement, etc.) institutionnels (sortie d’institutions notamment) et personnels (conflits, santé mentale, dépendance, etc.).

Les auteur-trices rappellent que les personnes en situation d’itinérance ne forment pas un groupe homogène. Leurs réalités sont à la fois uniques et complexes, mais partagent une expérience commune : l’absence de logement, dans un contexte où les problèmes sociaux tendent à être de plus en plus individualisés, tandis que les conditions socioéconomiques se précarisent. Ils et elles soulignent également que l’accès à un logement ne garantit pas, à lui seul, une sortie durable de la rue.

Quelles sont les stratégies mises en œuvre par les personnes en situation d’itinérance pour améliorer leurs conditions de vie, dans un quotidien marqué par la complexité et des choix souvent contraints ? L’ouvrage regorge de témoignages issus du terrain, qui permettent de mieux saisir ce que ces personnes affrontent jour après jour.

Apports, limites et actualité d’un regard ancré dans les réalités de l’itinérance
Comme tout ouvrage, celui-ci comporte certaines limites : bien que le sujet soit traité, les réalités des communautés autochtones ne sont que partiellement abordées. Par ailleurs, depuis la pandémie de COVID-19, les réalités du terrain en matière d’itinérance ont évolué, tant pour les personnes en situation d’itinérance que pour les intervenant-es. Bien que l’étude menée et l’ouvrage publié mettent en lumière plusieurs aspects qualitatifs importants, l’actualisation du portrait de 2018 à la lumière des transformations récentes pourrait enrichir la compréhension du phénomène. L’augmentation de la présence des campements de personnes en situation d’itinérance en est un exemple. Cela n’empêche pas que les recommandations et pistes d’action mises de l’avant dans ce livre demeurent pertinentes, notamment en misant sur la prévention, l’accompagnement et la concertation.

Ce texte s’avère particulièrement pertinent pour un large éventail de publics, qu’il s’agisse de chercheur-es, d’intervenant-es, de membres du grand public ou de décideur-euses. Dans un contexte marqué par une hausse significative du nombre de personnes en situation d’itinérance et par une intensification des pratiques de répression dans l’espace public, cet ouvrage tombe à point.  Cela pourrait avoir pour effet de renforcer la sensibilisation du public, de désamorcer certaines tensions et de favoriser une meilleure compréhension des enjeux liés à l’itinérance, contribuant ainsi à lutter contre l’exclusion et la stigmatisation à différents niveaux. Enfin, ce livre propose des analyses éclairantes et ancrées dans les expériences de terrain, offrant ainsi des repères essentiels pour mieux comprendre les dynamiques actuelles et réfléchir à des pistes d’action plus justes et inclusives.

Parmi les principales contributions de cet ouvrage, l’attention portée à la citoyenneté se démarque comme un angle d’analyse particulièrement fécond pour comprendre les trajectoires menant à l’itinérance. En recentrant cette notion, les auteurs et autrices mettent en lumière les mécanismes d’exclusion sociale qui précèdent la perte de logement, tout en soulignant l’importance d’inclure les proches et les propriétaires dans l’approche. Ces derniers apparaissent comme des figures clés dans les tournants et les points de bascule qui infléchissent les parcours de vie vers l’itinérance, que ce soit à travers des conflits, des ruptures ou des formes d’abandon. Le livre propose également de baliser plus clairement le concept d’itinérance cachée, en appelant à des définitions communes capables de mieux rendre compte de ces situations d’extrême précarité, souvent invisibilisées par les cadres institutionnels. En ce sens, l’ouvrage contribue à enrichir la réflexion en inscrivant les parcours d’itinérance dans une dynamique relationnelle et structurelle, où la citoyenneté devient un repère central pour penser les droits, la reconnaissance et l’appartenance sociale.

Pour conclure, il demeure pertinent de replacer les notions de citoyenneté et de sécurité ontologique au cœur des préoccupations concernant les personnes en situation d’itinérance, car c’est précisément à ce niveau qu’elles rencontrent le plus d’embûches, ce qui renvoie à l’essentiel : garantir à chaque personne, quelle que soit sa situation, le droit à la dignité, à la sécurité et à la participation citoyenne, c’est-à-dire aux conditions minimales permettant à un individu de se percevoir et d’être reconnu comme sujet social à part entière.

VÉRONIC LAPALME
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

Back To Top
×Close search
Rechercher