RCCJP – Volume 67.4
L’intervention policière : emploi de la force et enjeux actuels
Par Rémi Boivin
Québec : Presses de l’Université du Québec. Coll « PUQ360. 168 p. 2025.
Publié dans la collection « PUQ360 » des Presses de l’Université du Québec, cet ouvrage de Rémi Boivin, professeur agrégé à l’École de criminologie de l’Université de Montréal, nous propose un panorama – presque à 360 degrés – accessible et actuel des connaissances et principaux enjeux relatifs à l’intervention policière au Québec, avec une attention particulière portée à l’emploi de la force, aux débats contemporains (abolitionnisme, confiance, diversité) et aux mécanismes de contrôle. L’approche se veut avant tout didactique et affranchie d’un certain formalisme académique, tout en étant nourrie de travaux empiriques et d’une expérience de collaboration avec les organisations policières, l’auteur ayant notamment travaillé plusieurs années au sein du Service de police de la Ville de Montréal, souvent connu sous l’acronyme SPVM.
Dès le premier chapitre, Rémi Boivin s’attache à répondre à l’ambitieuse question de savoir ce qu’est la police, en dépassant les images convenues, souvent façonnées par la culture populaire et en distinguant notamment les grandes fonctions policières (police d’enquête, police de tranquillité publique, police des foules, police d’information). Ces quatre « têtes » de la police, comme il se plait à les dénommer, permettent d’illustrer la diversité des métiers et des logiques professionnelles qui coexistent au sein d’une même institution. Une classification fonctionnelle des activités policières qui n’est pas sans rappeler celle proposée par Fabien Jobard et Jacques de Maillard, s’articulant sur cette même division quadripartite : la tranquillité publique, l’investigation criminelle, l’information et la gestion des foules[1] . Elle évoque également la distinction de Jean-Paul Brodeur, qui opposait la haute police (tournée vers le renseignement et la protection des intérêts de l’État) à la basse police (celle de la rue, de la proximité et du maintien quotidien de l’ordre)[2]. Rémi Boivin fait d’ailleurs écho à cette typologie lorsqu’il décrit (p. 13) la police d’information comme la « fonction la plus ‘intellectuelle’ » de la police et la patrouille comme celle la plus exposée aux critiques.
Au sein de ce même chapitre, l’ouvrage propose ensuite un aperçu de la formation policière au Québec et de ses particularités (dont une centralisation autour de l’École Nationale de Police du Québec). Il y décrit, entre autres, les parcours scolaires, les critères de sélection et les enjeux de diversité au sein de la profession, insistant sur la sous-représentation de certains groupes, notamment autochtones. Il analyse aussi les motivations à devenir policier (profil missionnaire vs judicieux), s’inscrivant dans la ligne de Dominique Monjardet, qui montre que la vocation et la culture professionnelle structurent fortement l’entrée dans le métier[3]. Par cette approche, il met en évidence le caractère à la fois institutionnel et humain de la police : une organisation publique qui se veut représentative, mais qui reste le produit d’un recrutement socialement situé. Ainsi que l’évoque R. Boivin dans son premier chapitre, le métier de policier demeure en effet souvent enveloppé de mythes. Lorsqu’ils entament leur formation, nombre d’aspirants imaginent exercer un métier d’action, fait d’enquêtes, de filatures et d’arrestations, où l’aventure tiendrait le premier rôle. Cette représentation stéréotypée renvoie à une vision réductrice du travail policier : un univers centré sur la répression plutôt que sur la prévention, sur la distance vis-à-vis du citoyen plutôt que sur le rapprochement avec lui[4]. Cette représentation s’explique en partie par le fait que l’affrontement du danger et le recours à la violence constituent un capital susceptible d’opérer comme capital symbolique. Le risque devient en quelque sorte une source de prestige : la confrontation au danger confère à la mission policière une dimension héroïque et, pour reprendre les mots de Didier Fassin, « magnifie le courage de ceux qui l’affrontent »[5] [6].
Cette logique de valorisation du risque s’inscrit dans le prolongement d’une autre composante essentielle du métier policier : l’usage de la contrainte. Celle-ci contribue, elle aussi, à façonner la fonction policière, tant dans sa dimension symbolique que dans sa mise en pratique. C’est d’ailleurs à cette question que le deuxième chapitre de l’ouvrage est consacré, en abordant le recours à la force comme l’aspect à la fois le plus sensible et le plus constitutif du travail policier. En s’appuyant sur le Modèle National de l’Emploi de la Force (MNEF) – cadre de référence central au Québec, comparable, dans un autre registre, au Modèle de la Gestion Négociée de l’Espace Public (GNEP) en Belgique –, l’auteur analyse les logiques de gradation, les formes de résistance, les perceptions de la menace ainsi que les dynamiques interactionnelles entre policiers et citoyens.
Cette approche renvoie, en filigrane, au célèbre postulat d’Egon Bittner selon lequel la police constitue avant tout un mécanisme de distribution d’une force justifiée par les circonstances dans la société. Le rôle de la police, suivant Bittner, est de traiter toutes sortes de problèmes humains lorsque, et dans la mesure où, leur solution nécessite, ou peut nécessiter, l’usage de la force, à l’endroit et au moment où ils surgissent[7]. Rémi Boivin rappelle que cet usage ne se réduit pas à la contrainte physique : il commence dès la présence symbolique du policier en uniforme, premier niveau de dissuasion et de contrôle social. Son propos se distingue par une volonté de nuance : il ne cherche ni à justifier ni à condamner, mais à comprendre les logiques d’intervention, en intégrant les contraintes organisationnelles, les formations, les situations de crise et les émotions en jeu. Le cas d’Alain Magloire, tristement décédé lors d’une intervention policière à Montréal en 2014, sert de fil conducteur pour illustrer la complexité des interactions où se croisent facteurs individuels, institutionnels et systémiques.
On rappellera à cet égard que, dans le domaine policier, le recours à la contrainte, a fortiori létale, demeure avant tout une question profondément humaine, puisqu’elle confronte l’intervenant à un risque vital pour lui-même ou pour autrui. On oublie parfois qu’en dépit d’une formation spécifique, il peut être extrêmement difficile de faire preuve de discernement dans une situation marquée par un stress intense. Dans de tels moments, savoir ce qu’il faudrait faire ne suffit pas toujours.
Cette réflexion sur l’usage de la contrainte, dans toute sa complexité humaine et institutionnelle, prépare la transition vers une autre interrogation centrale : celle de l’efficacité policière. Après avoir analysé comment la force – qu’elle soit symbolique ou physique – participe à la construction de l’identité et de la légitimité policières, l’auteur s’intéresse à la question de savoir si, et dans quelle mesure, l’action policière produit les effets attendus. Il consacre ainsi son troisième chapitre à la question de l’efficacité de la police et ses limites (« La police, ça marche ?»), en revisitant les grandes recherches classiques (qu’elles portent sur l’évaluation d’impact ou l’effet dissuasif de la police) ainsi que les débats contemporains autour de la police communautaire, de la broken windows theory, de la tolérance zéro et de la baisse des taux de criminalité. Il distingue clairement sécurité objective et sécurité subjective, rappelant que l’action policière ne se mesure pas seulement à l’aune des chiffres et statistiques, mais aussi en termes de confiance et de sentiment de sécurité. Rémi Boivin s’inscrit ici dans une perspective d’evidence-based policing, tout en conservant un regard critique et nuancé.
Ayant examiné ce que la police « fait » et dans quelle mesure son action produit les effets escomptés, R. Boivin place la focale sur ce que la police devrait être ou même à la possibilité de s’en passer. L’avant-dernier chapitre aborde par conséquent la question de l’abolitionnisme policier, thème particulièrement polarisant. Plutôt que d’opposer frontalement les points de vue, il en propose une lecture nuancée : il présente les critiques formulées à l’encontre de l’institution – profilage[8], discriminations systémiques, police prédictive, coût de l’appareil policier – tout en soulignant (p. 115), les points de convergence possibles avec certaines visions réformistes.
Cette approche sur les remises en question de l’institution policière conduit logiquement à traiter d’un dernier enjeu fondamental : celui du contrôle de la police. Car au-delà des débats sur son efficacité ou sa légitimité, c’est bien la manière dont l’action policière est encadrée et régulée qui détermine sa place dans un État démocratique. L’action policière s’inscrit en effet dans un cadre légal et réglementaire qui, dans une société démocratique, traduit la volonté première de protéger les libertés individuelles et collectives. Le contrôle de la police ne doit donc pas être perçu comme une contrainte, mais comme la condition même de sa légitimité. Le degré et la qualité de ces contrôles constituent, en définitive, un véritable baromètre démocratique : plus une société valorise les libertés, plus elle veille à encadrer ceux qui détiennent le pouvoir d’y porter atteinte.
Dans son ouvrage, Rémi Boivin décrit les mécanismes formels propres au Québec (qu’il s’agisse de la déontologie, de la discipline interne, du Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) ou encore du rôle de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse), en soulignant leurs forces et limites. Il met également en exergue les réactions internes que ces dispositifs peuvent susciter, telles que le désengagement ou le conservatisme organisationnel. Comme le rappelle J. De Maillard, « la spécificité de l’action policière, marquée par l’imprévisibilité et l’autonomie opérationnelle, tend en permanence à contrarier la logique du contrôle » [9]. En effet, l’action policière s’exerce souvent dans l’urgence, l’incertitude et avec une large marge de discrétion, rendant toute supervision ex ante difficile. Cette tension entre autonomie et contrôle est au cœur même de la fonction policière : elle impose de trouver un équilibre délicat entre la liberté d’action nécessaire sur le terrain et les exigences démocratiques de transparence et de responsabilité. Cette analyse des mécanismes de contrôle et des tensions qu’ils suscitent au sein de l’institution policière clôt de manière cohérente le parcours analytique proposé par l’auteur.
En conclusion, Rémi Boivin parvient à conjuguer rigueur scientifique et clarté pédagogique dans un ouvrage à la fois accessible et documenté. Par sa capacité à articuler théorie et pratique – en faisant dialoguer les apports de la sociologie du policing avec des exemples concrets issus du contexte québécois –, Boivin nous livre une production qui saura intéresser autant les étudiants que les praticiens ou les citoyens désireux de comprendre plus finement la réalité du travail policier, tout en les invitant à dépasser les stéréotypes médiatiques. Comme il le rappelle, fort à propos, dans son propos conclusif, « la police cherche à mieux s’intégrer à la société actuelle, c’est l’occasion de la repenser ».
VINCENT SERON
UNIVERSITÉ DE LIÈGE
[1] Jobard, F., de Maillard, J. (2015). Sociologie de la police. Politiques, organisations, réformes, Paris : Armand Collin.
[2] Brodeur, J.-P. (1983), High Policing and Low Policing: Remarks about the Policing of Political Activities, Social Problems, 30, 507-520.
[3] Monjardet, D. (1996). Ce que fait la police. Sociologie de la force publique, Paris : La Découverte.
[4] Diaz, F., Desbiens, D. (2011). Résistance au changement de l’institution policière et criminalité évolutive : un paradoxe, Champ pénal/Penal field, En ligne], Vol. VIII |2011 mis en ligne le 13 février 2019, URL : http://journals.openedition.org/champpenal/7982
[5] Fassin, D. (2011). La Force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, p. 65.
[6] Pichonnaz, D. (2017). Devenirs policiers. Une socialisation professionnelle en contrastes, Lausanne : Antipodes, p. 104.
[7] Bittner, E. (1970). The Functions of the Police in Modern Society. Washington, D.C.: National Institute of Mental Health.
[8] Voy. not. à ce sujet, Dufour, P., Dupuis-Déri, F. (sous la direction). (2022). Profilages policiers, Les presses de l’Université de Montréal, Presses universitaires de Rennes.
[9] de Maillard, J. (2017). Polices comparées, Paris : LGDJ, p. 105.
