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Les systèmes d’abus au pouvoir : Les abuseurs veulent maintenir l’ordre des choses

Louise Fines
Paris : L’Harmattan, coll. « Questions contemporaines ». 2019.

S’il est un ouvrage qui mérite d’être lu par toute personne éprise de justice, c’est bien la toute dernière publication de Louise Fines. Enseignante chercheuse au département de criminologie de l’Université d’Ottawa, la professeure Louise Fine est l’auteure de plusieurs ouvrages publiés aux éditions L’Harmattan. Elle poursuit ses recherches sur les abus des organisations et de leurs commis. Dans Les systèmes d’abus au pouvoir : Les abuseurs veulent maintenir l’ordre des choses, l’auteure traite singulièrement de la question d’abus sexuels, la perpétuation et le renforcement des systèmes d’abus.

Treize chapitres composent l’ouvrage. Le premier chapitre intitulé les systèmes d’abus qui prolifèrent dans des milieux fort diversifiés : problématique et mouvance méthodologique, est une discussion relative aux choix méthodologiques effectués par l’auteure. Cette dernière fait l’option d’aborder conjointement deux problématiques distinctes : les abus commis en milieu de travail et ceux perpétrés dans les institutions religieuses. Bien que spécifiques et différentes, ces deux sphères, postule Louise Fines, ont des similarités au niveau des discours, des justifications, des rationalisations, des tactiques et des stratagèmes défensifs adoptés par les abuseurs pour éviter la justice. Comme illustration, elle mentionne « la capacité récurrente des coupables à discréditer la parole des victimes, à faire taire les sonneurs de cloche ou encore à bénéficier de complices pluriels ». Capacité observée dans lesdites sphères. (p. 18). De cette façon, plusieurs systèmes d’abus parviennent à se maintenir au pouvoir et à se reproduire en dépit des plaintes des victimes.

Le cas du constructeur automobile Ford aux États-Unis présenté au deuxième chapitre de l’ouvrage en est un exemple patent qui décrit le harcèlement des femmes dans la sphère du travail. Les abus sur les femmes par des collègues masculins persistent malgré la stature internationale de la compagnie, malgré l’appartenance de ces femmes à un syndicat très puissant, l’appui d’une agence fédérale ainsi que la décision de justice rendue en leur faveur en 2017 (Susan Chira et Catrin Einhorn). Les ouvriers essentiellement masculins de cette compagnie considèrent les femmes comme des « morceaux de viande ». Ces dernières n’accèdent à des postes de responsabilités dans l’entreprise qu’en échange de rapports sexuels (p. 35-36). Tous ces actes discriminatoires sexuels et raciaux semblent se dérouler dans un climat d’impunité et finissent souvent par se régler par des ententes à l’amiable avec l’agence qui combat la discrimination en milieu de travail (EEOC).

Aussi bien dans le service forestier de pompiers de 2013 à 2016 (chap. 3) qu’au sein de l’industrie du nettoyage de 2016 à 2018 aux États-Unis (chap. 5) ; ainsi que dans le cas de policiers ayant commis des abus sexuels au Royaume-Uni de 2014 à 2016 (chap. 4), on y retrouve un nombre impressionnant de femmes qui ont été victimes de harcèlements et d’agressions sexuelles. Aussi, relate l’auteure, au sein des forces policières au Royaume-Uni, règne une culture machiste. Les femmes y sont vues comme des objets sexuels et une tolérance surprenante a été témoignée à l’endroit des abuseurs au désavantage des victimes qui n’ont pas été crues. Une situation où « le tuteur devient l’agresseur » (p. 60-61). L’affaire Harvey Weinstein (2008-2018) concernant l’industrie cinématographique aux États-Unis est encore la révélation d’une série d’abus, la mise au grand jour d’une situation où « échanger du sexe en vue d’obtenir des contrats pouvait […] se décliner à l’aune de la normalité dans une industrie où les contacts et les relations privilégiées se traduisent en opportunités de travail à court ou à long terme » (p.78).

Louise Fine consacre les chapitres sept et huit respectivement aux abus sexuels commis dans l’association étudiante UNEF en France de 2007-2015 et ceux commis sur des enfants dans l’Église catholique australienne (1950-2010). Ces deux entités ont quelques caractéristiques similaires : un « fonctionnement pyramidal et hiérarchisé », toutes deux ont recherché à préserver les intérêts de la structure de ceux des individus qui la composent. On comprend alors la résistance des autorités à mettre rapidement un terme aux systèmes d’abus qui se sont par la suite perpétués. Au neuvième chapitre, l’auteure inspecte avec acuité le rôle joué par les organisations dans le maintien des systèmes d’abus et dans leur reproduction à grande échelle. Des différents cas mis en exergue dans l’ouvrage, Louise Fines infère que les abuseurs se sont servis de l’institution à laquelle ils appartenaient pour agresser les victimes. Ces infracteurs sont protégés par ces mêmes organisations qui participent au cover-up des abus et parviennent à soustraire les agresseurs aux autorités de contrôle (p. 116). Ce faisant, ces organisations jouent un rôle notoire dans l’impunité des abuseurs et ipso facto, participent aux abus.

Au dixième chapitre sont examinées les dimensions systémiques des abus commis aux dépens des victimes. L’auteure fait recours aux concepts de crimes systémiques et d’irresponsabilité structurelle pour étudier les systèmes d’abus. Elle s’intéresse aux sphères politiques, économiques et sociales à l’intérieur desquelles les infracteurs présumés ont pu négocier l’interprétation des abus et parvenir à influencer l’issue du litige qui les opposait aux victimes. Elle observe que dans plusieurs des scénarios étudiés, la surveillance à l’interne et à l’externe a été déficiente, aléatoire ou quasi inexistante (p. 130-131). Aussi l’envergure ou l’importance de l’organisation pousse les divers complices à chercher à protéger sa réputation et par ricochet à protéger des abuseurs et à discréditer la parole des victimes (p.143). Cette attitude regrettable des organisations et de leurs complices profite malheureusement aux abuseurs qui veulent maintenir l’ordre des choses (les rapports de domination), influencer l’organisation sociale à travers le temps et l’espace et perpétuer l’ordre politique et social qui leur procure des avantages multiples et fait d’eux des intouchables (chap. XI).

Après l’examen des données empiriques, l’auteure met en évidence dans le chapitre douze, trois configurations spécifiques des systèmes d’abus : celle d’abuseurs déifiés, celle des milieux de travail masculins hostiles à la venue des femmes et celle des abuseurs qui utilisent le poste qu’ils occupent dans l’organisation afin de cibler des victimes potentielles et ainsi commettre des abus en toute impunité. Le dernier chapitre explore et discute les dimensions théoriques qui ont été dégagées au fil de l’examen des systèmes d’abus. On se rend à l’évidence que plus les organisations disposent de sympathisants prêts à les aider à dissimuler les agressions et à faire taire les victimes, plus longtemps les abus vont perdurer et se propager dans le temps et dans l’espace.

C’est bien avec clarté et précision que la Professeure Louise Fines décrit à ceux et celles qui liront ce livre les systèmes d’abus et leur persistance à travers le temps. D’aucuns pourraient reprocher à l’auteure d’avoir procédé à une certaine généralisation dans ses conclusions. Que non ! convient-il de rétorquer. Les différents cas qui y sont étudiés et relatés laissent bien apercevoir divers secteurs de la société actuelle (l’industrie automobile, le service forestier, le service de police, l’industrie du nettoyage, l’industrie du cinéma, association d’étudiants, les institutions religieuses et particulièrement l’Église catholique). Ces différents cas relatés parfois dans leur crudité, rendent le lecteur perplexe et le choquent. Ils lui permettent in fine d’acquérir la lucidité au sujet des crimes systémiques auxquels aucun être humain ne devrait s’habituer. Heureusement que face à ces organisations et à leurs agents, des personnes à l’instar de Louise Fines, en prennent conscience, se décident, s’organisent et œuvrent – chacune à ce qui la concerne -, pour l’avènement d’un monde plus juste. C’est bien là un travail sans répit et sans relâche.

VALERE NKOUAYA MBANDJI
Université Saint-Paul à Ottawa

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