La violence des agneaux : La vie et l’œuvre de Richard E. Tremblay
Par Mathieu-Robert Sauvé
Montréal : Éditions Québec Amérique. (2019). 240 p.
L’auteur de ce livre est Mathieu-Robert Sauvé, écrivain et journaliste québécois, qui de plus a présidé l’association des communicateurs scientifiques du Québec pendant 6 ans. Il participe non seulement à la presse écrite québécoise, à des chroniques de Radio-Canada, et reste très proche de la communauté scientifique en exerçant son talent pour le journal Forum de l’Université de Montréal.
Dans l’ouvrage présent, « La violence des agneaux », Mathieu-Robert Sauvé nous offre bien plus qu’une simple biographie. Tout au long de la lecture, nous avons l’impression d’assister à un dialogue subtil au cours duquel l’auteur pousse Richard E. Tremblay à se raconter. Le livre commence par la citation de Jean-Jacques Rousseau « … L’homme est bon naturellement […] c’est par ces institutions seules que les hommes deviennent méchants. » Nous découvrirons au cours de la lecture que cette citation érigée en dogme par certaines disciplines scientifiques, est devenu obsolète suite aux travaux de Richard E. Tremblay, au grand dam de nombreux scientifiques et parfois aussi d’une population entière. Cette citation dès la première page donne le ton de l’ouvrage qui se veut raconter l’histoire d’un homme ayant bouleversé le courant dominant de son monde scientifique.
Annoncé comme une biographie, le livre relate surtout l’œuvre du chercheur en y insérant des touches de vie, qui ont une signification profonde pour lui, comme la révélation de sa vraie date de naissance à 38 ans et son stratagème pour en parler avec son père, le décès imprévu et précoce de sa mère, la « déchéance » de son frère cadet qui s’enlèvera la vie dans la trentaine, et qui laissera au chercheur la grande souffrance de ne pas avoir vu l’intensité de sa détresse. L’ouvrage débute par ces informations intimes sur le personnage, une intimité sur la vie affective du chercheur qui réapparaitra à la fin de l’ouvrage dans le chapitre qui évoque sa relation avec Sylvana Côté, en parallèle avec son retour à la course à pied, et son goût de se surpasser, mais aussi et surtout la conception, la naissance et les premières années de vie de son dernier fils, Félix.
Il est difficile pour le lecteur de passer à côté de la singularité du cheminement scientifique de Richard E. Tremblay, qui débute en tant qu’enseignant en éducation physique; se retrouve aux racines de la naissance d’une discipline spécifique au Québec, la psychoéducation, à l’Université de Montréal, vit l’expérience des jeunes délinquants hébergés à Boscoville et la relate au journaliste et écrivain, Mathieu-Robert Sauvé avec un certain point de vue critique; est envoyé en Europe pour y réaliser un doctorat afin d’intégrer la toute nouvelle École de Psychoéducation de l’Université de Montréal, son expérience londonienne où se révèle à lui la nécessité de remonter aux origines du développement des comportements de délinquance, une prise de conscience qui orientera toute sa pensée et sa carrière.
Des révélations, Richard E. Tremblay en connaîtra d’autres, celle que les enseignants peuvent remplir des questionnaires et sont heureux de le faire, potentialisant la collecte d’informations et ouvrant la voie à des grandes études longitudinales qui feront la renommée du chercheur et de l’équipe qu’il aura su mobiliser. La révélation sur l’épigénétique avec la rencontre de Moshe Szyf qui lui fournira enfin un mécanisme biologique appuyant la légitimité des interventions précoces.
La réelle dimension du travail de Richard E. Tremblay prend toute son ampleur quand le lecteur découvre le GRIP (p. 111), et la rencontre avec un des mentors du chercheur, Joan McCord. On y découvre alors toute l’importance du travail d’équipe mis en place au cours des années, le rôle de leader du chercheur, et en particulier l’un des résultats majeurs qu’il laissera à la postérité : l’homme nait prêt à se battre, et il apprend à se pacifier en grandissant, n’en déplaise à Rousseau. Ce résultat le mènera jusqu’aux Pays-Bas et en Irlande, deux pays avant-gardistes, où il pourra expérimenter, enfin ses interventions précoces pour prévenir la délinquance.
Le livre ne fait aucune concession quant aux difficultés rencontrées par Richard E. Tremblay à changer la culture du département universitaire qu’il intègrera au début de sa carrière et dont il deviendra directeur, à travers un chapitre au titre accrocheur « deux fois renié tu seras ». Il ne badine pas non plus lorsque l’auteur rapporte les désillusions du chercheur face aux décisions de la Fondation Chagnon, ou encore celles du ministre Gilles Baril, qui lui ont demandé de rêver, de travailler pour ce rêve et de finalement l’amputer. Le chapitre intitulé « La France des barricades » illustre parfaitement le combat du chercheur face aux idéologies et aux cliques d’intellectuels dont le jugement est rarement basé sur des données empiriques comme les siennes. Richard E. Tremblay, bien que s’étant exilé pour mieux travailler, en gardera une amertume, quant à la réelle utilité de ses recherches pour la société, qui suivra le lecteur jusque dans les dernières pages. Le choix de l’auteur de terminer l’ouvrage avec une annexe intitulée : « Les clefs de la délinquance » semble être un message pour ceux qui ont le pouvoir d’agir, un message qui dirait : « voici messieurs ce qu’une vie de travail d’un chercheur exceptionnel vous donne comme voie pour agir sur la délinquance et rendre la société meilleure, vous avez couronné ce chercheur de multiples honneurs mérités, il a été reconnu internationalement à de multiples reprises, ses travaux sont devenus des classiques et restent à la pointe de l’innovation… il ne vous reste plus qu’à être cohérent et à appliquer ses résultats probants ! ».
En filigrane de l’ouvrage, l’auteur inocule au fil des pages, l’amour des livres de Richard E. Tremblay, de la découverte de « Les jeunes filles » de Montherlant alors qu’il fait un travail d’été qui consiste à noter les plaques d’immatriculation de voitures traversant le pont de la Gatineau, en passant par les lectures découvertes au cours de ses études grâce à des enseignants inspirants, jusqu’au chapitre sur « Les lectures du chercheur » dans lequel Mathieu-Robert Sauvé relate de quelle manière Richard E. Tremblay considère les livres, lui qui envisageait, au crépuscule de sa vie, d’être propriétaire d’une bouquinerie en plein Paris. C’est un chapitre à lire pour tous les étudiants désireux de pousser plus loin leurs connaissances. À travers ce chapitre, Richard E. Tremblay engage chacun d’entre-nous à aller dialoguer avec les grands penseurs et leurs ouvrages comme il le fait lui-même depuis des années en se réfugiant dans sa bibliothèque, un lieu d’effervescence et de vie intellectuelle à ses yeux.
Enfin, notons que l’ouvrage de Matthieu-Robert Sauvé insiste aussi sur la passion du chercheur à observer son monde et à le documenter. Des faits d’observation qu’il découvre à Boscoville, à sa lecture du journal de Charles Darwin qui raconte les premières années de son fils, en passant par l’observation des relations parent-enfant à travers une vitre sans tain au début de sa carrière, le premier cours sur les comportements non verbaux qu’il donna à l’école de Psychoéducation, et enfin et peut-être surtout, la page qu’il écrit chaque jour au sujet de la vie de son fils Félix, les 2000 pages déjà écrites sur ce petit garçon qu’il regarde grandir et dont il documente la vie à l’image des journaux d’observation qui culminaient dans les années 1890 à 1920. Un observateur du monde visionnaire ancré dans les pensées de ses prédécesseurs.
En somme, l’ouvrage écrit par Mathieu-Robert Sauvé a l’immense mérite de rapporter des faits avec une limpidité soutenue, qui permet au lecteur de retracer le parcours d’un chercheur d’exception qui a marqué, marque et marquera son monde scientifique à travers les chercheurs qu’il a formés, les idées qu’il a propagées, les résultats empiriques qu’il a obtenus et que son groupe de recherche va continuer à obtenir. À ce récit d’un parcours hors-norme, s’ajoute quelques touches intimes offrant au lecteur une fenêtre sur le monde affectif du chercheur et lui permettant de comprendre toute la discrétion et la modestie d’un homme pourtant exceptionnel. Un travail d’orfèvrerie littéraire.
PIERRICH PLUSQUELLEC
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL
