La prostitution dans la Cité
Par Sophie André
Louvain-la-Neuve : Anthémis. 2020. 221 p.
Dans son récent ouvrage, la criminologue Sophie André, Professeure à l’Université de Liège (Belgique), invite le lecteur à une analyse innovante et complète de la question prostitutionnelle. L’analyse proposée est avant tout centrée sur le stigmate « structurel », concept que l’on doit à Hannem, et qui entoure le phénomène prostitutionnel. Ce stigmate se construit, dans la démonstration suggérée par l’auteure, au détour de l’élaboration de quatre enjeux, qui sont à la fois quatre plans d’abord de la question prostitutionnelle mais aussi quatre moments chronologiques de son traitement. Ces quatre enjeux/moments constituent d’ailleurs, de manière très cohérente, les quatre chapitres principaux de l’ouvrage.
Dans cette ligne, la prostitution est d’abord envisagée telle un enjeu sociohistorique, qui renvoie au passé et à la représentation qui finit par s’imposer via un processus analogue à ce que le géologue qualifierait de « sédimentation ». Sophie André fait émerger comment les états, en général, et la Belgique, en particulier, ont, en quelque sorte, « sacralisé » un ensemble de présupposés stigmatisants, en lien avec la prostitution. Comme Foucault l’avait démontré au sujet de la fabrication de la figure de l’homosexuel, les politiques publiques s’adossant à des représentations liées à l’anormalité, à l’amoralité ou à la dégénérescence renforcent les présupposés qui les nourrissent, ce qui crée un appel pour des politiques encore plus tranchées – pour ne pas écrire « radicales » -, en raison d’une boucle de rétroaction. D’abord considérées par le réglementarisme du 19ème siècle comme « dangereuses », parce que porteuses de la maladie et du vice, les personnes prostituées devinrent, sous l’effet d’une poussée abolitionniste (fin 19ème, début 20ème siècle) cristallisée par la convention de New York de 1949, des « personnes en danger », victimes potentielles, d’abord d’elles-mêmes car âmes perdues, ensuite des proxénètes et autres acteurs de la traite des êtres humains voulant profiter de leur vulnérabilité. A l’origine opposées, ces représentations, au cœur du réglementarisme et de l’abolitionnisme, ont fini par se superposer et cohabiter. Il en ressort l’image, toujours actuelle, bien assise mais totalement paradoxale, d’une personne prostituée à la fois potentiellement « victimisatrice » et « victime ». Pour S. André, cette représentation duale, partagée, quasi consensuelle, plaide, en dépit de la disparité des motifs, pour une ligne de front devenue isthme, en termes de politiques publiques : celle qui met la notion de risque à l’avant- scène et milite, dès lors, en faveur d’une limitation de cette activité et des dangers qui lui sont associés.
Le second chapitre de l’ouvrage aborde la question de l’enjeu juridique. Si l’approche sociohistorique explicite les fondements du stigmate structurel, le droit, ici envisagé dans une acception très large, l’ancre, lui donne corps et vie et, quelque part, en est le « bras armé ». Sophie André se livre à une démonstration prenant pour cible la Belgique, autour de la question de savoir ce qu’il reste, en 2020, du modèle abolitionniste belge opté dès le milieu du 20ème siècle. Sa réponse est aussi claire que douloureuse, et la même analyse menée sur d’autres pays ayant emprunté la même voie ne devrait pas beaucoup différer : « Tout et son contraire » … A travers une recherche portant sur l’évolution du droit pénal, du droit social, et du droit fiscal, l’auteur s’attelle à mettre en évidence que la dualité « victime/victimisatrice », évoquée supra, conditionne le quotidien aujourd’hui réservé aux personnes prostituées, en Belgique. Parce que faibles, vulnérables, elles se voient refuser le droit de s’associer, et leur capacité d’autogestion réfutée. Parce que présentant un risque, moral et sanitaire, les personnes prostituées ne peuvent pas exercer sur l’espace public, alors que c’est là, pourtant, pour un très grand nombre d’entre elles, une condition quasi-indispensable de la pratique de leur profession. L’absence de statut particulier, alors que la fourniture de services de nature sexuelle contre rémunération, per se, n’est pas illégale en Belgique, démontre la perpétuation du stigmate structurel opérée par le droit : les personnes prostituées se voient ainsi refuser la protection sociale due à tous les citoyens, ce qui les place dans l’incapacité, de droit, de ne pas contrevenir aux lois en exerçant leur activité, dans une forme d’hypocrisie (à moins que cela ne soit de la schizophrénie publique) difficilement soutenable ! Voilà donc celles et ceux que l’on entend protéger qui se retrouvent précarisés (souvent encore un peu plus) par les politiques mises en place ; l’enfer et les « bonnes » intentions…
Dans le troisième chapitre, à travers l’analyse des propositions de lois consacrées à la thématique prostitutionnelle en Belgique (à l’échelle fédérale), la jeune criminologue liégeoise démontre comment l’enjeu politique apporte son écot au stigmate structurel entourant les personnes prostituées. L’immense majorité du très vaste ensemble de textes étudié ne remet nullement en cause les présupposés et amalgames entourant la définition de l’objet prostitutionnel ; ce n’est là que la marque de la continuité de cet enjeu politique avec les enjeux sociohistorique et juridique précédemment évoqués. Déclarant vouloir lutter contre la traite des êtres
humains et, plus largement, contre toute exploitation de la prostitution, les initiatives – souvent au nom d’une « visibilisation » du phénomène qui le rendrait plus sûr car plus facile à contrôler – prônent souvent des modèles hyper-réglementaristes qui s’appuient, encore une fois, sur un clivage « prostitution acceptable/prostitution inacceptable », excluant, en amont, de leur champ d’application projeté celles et ceux qui ne tomberaient pas du « bon côté » de ce distinguo moral. Certaines de ces propositions législatives étudiées par l’auteure s’ancrent également dans la thématique de la gestion des nuisances. Ces textes plaident souvent en faveur d’un cloisonnement de l’activité prostitutionnelle à certains quartiers ou zones dédiés, pour limiter l’impact de l’exercice prostitutionnel, parfois en l’assortissant à des obligations de contrôle médical, en raison d’une représentation largement teintée d’une dimension de risque sanitaire. Mais le plus frappant de la démonstration réalisée par Sophie André est, peut-être, relative à la manière dont les approches néo-abolitionnistes et néo- réglementaristes, comme avant elles leurs devancières, et alors qu’elles sont revêtues d’un vernis de couleur antagoniste, finissent par révéler une peinture de fond quasi identique. L’auteure soutient que l’écrasement de cette différence est imputable à la prépondérance qu’a su acquérir, au fil du temps, une autre approche : l’approche néolibérale. Celle-ci dicterait une représentation de la prostitution comme un marché – « mal nécessaire » pour les uns, atteinte violente faite par les hommes clients aux femmes se prostituant, pour les autres – qu’il convient de réguler, en jouant tantôt sur l’offre, tantôt sur la demande, selon l’élasticité, pourtant scientifiquement discutable, prêtée à celles-ci. Il ressort de l’application de cette grille de lecture néolibérale, dans tous les cas, selon S. André, une appréhension des personnes prostituées, tout comme celles des client(e)s, particulièrement stéréotypée, ou plus exactement « stérétoypante ». Ceci condamne, par l’absence d’ajustement et de nuance, la majorité des politiques que le néolibéralisme inspire en matière de prostitution, à un échec certain, voire à une amplification des problèmes qu’elles ambitionnent de vouloir amoindrir.
Le quatrième et dernier chapitre de l’ouvrage est consacré à l’enjeu local. Si la présence de ce niveau d’analyse peut, a priori, surprendre, Sophie André le justifie d’emblée sur base du constat assis par un large faisceau d’études concordantes, et selon lequel, bien plus qu’au niveau supranational ou national, c’est à l’échelon de proximité que la prostitution est encadrée, déterminée et modelée. A travers des décisions urbanistiques, des réglementations particulières, ou des systèmes d’octroi de licence, les autorités locales décident si la prostitution peut se dérouler sur leur territoire, où elle peut intervenir, et quelle(s) forme(s) elle peut revêtir. Déployant une étude de cas consacrée à la Ville de Liège (Belgique), l’auteure démontre ainsi comment l’autorité communale a, d’abord, progressivement défini la prostitution comme une atteinte à la sécurité mais aussi à la qualité de vie des habitants du centre-ville pour justifier une première salve de mesures. Progressivement, les personnes prostituées passèrent ensuite du statut « d’atteinte » à celui « d’obstacle », car perçues comme autant d’entraves à l’installation, dans le quartier ciblé par un ensemble de politiques de revitalisation urbaine toutes marquées du sceau de la gentrification, des « profils d’habitants ciblés » par la Ville de Liège, à savoir des classes aisées. Enfin, en plus de diminuer l’attractivité du quartier par la souillure de leur activité, les personnes prostituées devinrent les boucs-émissaires d’une insécurité bien plus décrétée que mesurée, faisant alors de l’activité prostitutionnelle un « abcès » qui, bien qu’alors contrôlé, qu’il ne convenait plus seulement de juguler, mais de déplacer, voire d’éradiquer. En mobilisant discours et représentations issues des enjeux détaillés dans les chapitres précédents de l’ouvrage, les décisions locales ont pratiqué l’amalgame généralisé, entre des types de prostitution pourtant clairement distincts, tant au niveau de l’activité que des protagonistes (personnes prostituées et clients). La marginalisation des personnes prostituées, induite par les décisions visant à les « déloger » du quartier où elles exerçaient, s’est alors drapée dans le linceul de la nécessité de les protéger de l’exploitation, tout en soulignant l’impératif de réduire l’insécurité ressentie par les habitants. Cette dualité n’est autre qu’une nouvelle application de la figure de le personne prostituée à la fois victime – qu’il faut défendre, même par devers elle – et victimisatrice – qu’il faut limiter dans son empreinte négative-. Ceci montre la cohérence de la démonstration réalisée par Sophie André, comme une authentique matriochka, avec cette différence que c’est réellement à l’échelle locale que le stigmate cultivé sur un plan sociohistorique, politique et juridique, prend racine et corps, devient le plus agissant et détermine le quotidien de tous qui sont, directement et indirectement, concernés par l’activité prostitutionnelle.
En conclusion, l’on peut dire que ce premier ouvrage de Sophie André (dont il faut rappeler qu’il est une émanation de son travail doctoral) propose une analyse intégrée, pertinente, accessible et agréable à lire de la question prostitutionnelle. Si la focale est principalement belge, celle-ci ne se déploie pas au détriment d’un intérêt pour le lecteur étranger, tant l’auteure utilise une littérature internationale et des concepts sans frontière. La qualité de l’ouvrage doit en faire une lecture à recommander, pour tous ceux qui s’intéressent à la thématique de la prostitution, mais aussi pour les lecteurs intéressés par des disciplines susceptibles de la choisir pour objet d’étude car c’est là une autre des réussites de cet ouvrage que de réellement montrer l’interdisciplinarité nécessaire à son étude.
ANDRÉ NORMANDEAU
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL
