RCCJP – Volume 64.1 (2022)
La justice réparatrice : Une justice nouvelle enracinée dans la tradition africaine
Par Thérèse de Villette.
Paris : Les Éditions de l’Harmattan. 2021. 271 p.
Inspirée des cultures anciennes africaines et amérindiennes, la justice réparatrice en tant que tel a pris naissance au milieu des années ’70 au Canada sous l’impulsion d’une communauté religieuse protestante, les Mennonites. Depuis, elle se répand dans de nombreux pays, dont la France, la Belgique et la Suisse. L’Organisation des Nations-Unies (ONU) encourage même tous ses États membres, depuis près de 20 ans, à s’y investir: résolution officielle de 2002.
L’auteure, Thérèse de Villette, a un parcours personnel et professionnel un peu atypique. En effet, elle est une religieuse catholique de la communauté des Xavières, une communauté française dévouée principalement à l’aide aux prisonniers et aux ex-détenus. Elle a travaillé dans ce contexte pendant près de 25 ans en Afrique et plus de 10 ans au Québec et au Canada. C’est en Afrique, lors de son premier séjour en Afrique, donc avant sa période canadienne, qu’elle a été la « victime secondaire » de meurtre, au moment où une jeune religieuse parmi ses amies a été assassinée. Pendant son séjour à Montréal, de 1998 à 2008, elle a obtenu sa maîtrise en criminologie à l’Université de Montréal au tournant des années 2000. C’est au Québec qu’elle découvre une tradition de justice réparatrice qui plonge dans les années 1975 et plus. Elle se spécialise alors dans les rencontres entre détenus et victimes. Elle co-fonde le Centre de services de justice réparatrice du Québec, puis retourne en Afrique, de façon spécifique en Côte d’Ivoire, où elle développe de 2008 à 2018 deux projets novateurs de justice réparatrice adaptés aux traditions africaines. Je dis bien « adapté » car il faut ici comprendre que les racines profondes de cette justice réparatrice sont d’abord et avant tout de source africaine, même si cette justice a été développée par la suite à la mode nord-américaine avec la tradition des autochtones du Québec, du Canada et des États-Unis.
En fait, comme le mentionne l’auteure, à l’heure où la législation dite « correctionnelle », celle des prisons et des alternatives à l’emprisonnement, cherche à faire face à la récidive et à la surpopulation des prisons, les faits nous indiquent que la justice pénale de nature punitive n’atteint pas souvent son objectif. « N’y a-t-il pas d’autres voies que d’infliger un mal qu’est la peine pour un mal », nous dit l’auteure ? La prison est-elle propre à effectuer un changement chez l’infracteur dans le sens de la responsabilité et de la dignité humaine ? Les victimes surtout sont-elles prises en compte dans leur souffrance, bien au-delà des pertes matérielles ou des blessures corporelles ? « Non », affirme-t-elle. La justice réparatrice, enracinée dans la tradition africaine, ouvre une voie nouvelle en faisant appel à la résilience dont toute personne est capable « si elle est aidée ». C’est par la circulation de la parole dans un groupe que la victime se « libère » de sa souffrance et du malaise qui pèse sur sa vie et celle de son entourage tandis que l’agresseur prend conscience par lui-même, en entendant leur récit, de l’impact de ses actes et cherche comment les réparer.
Ce livre présente tout particulièrement l’une des formes de la justice réparatrice que sont les rencontres entre offenseurs et victimes (non leur propre victime) dans la confidentialité. Appuyée par la recherche scientifique et l’expérience de près de 20 ans de pratique au Québec comme en Côte-d’Ivoire, l’auteure en décrit les modalités et les effets tout en proposant des outils pédagogiques pour sa réalisation. Le livre de Mme de Villette contient de nombreuses études de cas fort intéressantes pour le lecteur et le citoyen éventuellement intéressés à y participer à titre de futur professionnel ou même de bénévole bien préparé dans le domaine.
La conclusion de l’auteure est pertinente pour le juriste, le criminologue et le citoyen intéressé. En conclusion, nous dit-elle: « La justice réparatrice se présente comme une justice humaine au sens plein du terme. En ne négligeant rien de la rigueur de la loi et de son utilité pour structurer l’harmonie sociale, elle complète et renouvelle l’efficacité de la justice pénale tout en s’en différenciant radicalement. S’adressant à des personnes et aux groupes qui les entourent, elle les rejoint dans leur vulnérabilité, leur carence, leur souffrance mais surtout fait appel à la force de leur résilience. Qu’elles soient victimes ou auteurs de l’acte criminel, elles trouvent, dans leur rencontre et la circulation de la parole, l’opportunité de renaître à leur dignité humaine en se traçant une piste dans la complexité des relations humaines » (p. 175).
Tout compte fait, Thérèse de Villette est une « personne exemplaire », à mon avis, qui associe dans ce livre ses deux passions, celle de sa communauté religieuse et celle de sa profession de criminologue. En ces temps où les sociétés modernes ont mis de côté en bonne partie la contribution historique des communautés religieuses, il est important de se rappeler que de « beaux personnages », comme Mme de Villette, œuvrent encore « avec énergie » pour élargir le corridor de la tolérance et la réconciliation, au moins en partie, des citoyens, dans ce cas-ci, des victimes d’actes criminels et des délinquants. C’est tout simplement « remarquable, à mon avis.
ANDRÉ NORMANDEAU
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL
