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RCCJP – Volume 67.3

Ils ont créé le monstre

Par Gracia Younes
A compte d’auteur. 246 p. 2025. Disponible sur Amazon.ca.

Le témoignage de Gracia Younes en est un de plus qui s’ajoute aux nombreux articles et documentaires, dont celui de Mathieu Arsenault[1], qui soulèvent le triste sort réservé aux enfants et jeunes adolescents pris en charge par la DPJ et mis en centre d’accueil, un euphémisme pour prison. Certain-e-s s’y retrouvent afin de les protéger d’un milieu éventuellement délétère. En effet, les centres d’accueil « accueillent » des enfants en situation de vulnérabilité tout comme de jeunes délinquants condamnés par le tribunal de la jeunesse. Cette incohérence structurelle remonte à des décennies et est toujours le propre de la philosophie du gouvernement du Québec en dépit des remises en question.

Gracia Younes nous décrit avec force détails son parcours pour le moins tumultueux, ponctué de fuites du Centre de réadaptation pour les jeunes filles en difficultés de Laval, et de fuite en avant. Rebelle au conformisme institutionnel, séparé de sa famille, et possiblement de l’idéal qu’elle s’en fait, elle vit très difficilement les conditions de vie qui lui sont imposées sans pouvoir rétablir ou maintenir des liens avec sa famille comme elle le voudrait.

Il est difficile de se mettre dans l’esprit d’une jeune enfant de 11 ans qui a vécu une agression dont elle ne veut pas nécessairement parler. Par contre, on peut facilement admettre que le présupposé de l’enfermement n’est peut-être pas le meilleur moyen d’entrer en contact avec une enfant en souffrance.

Ce qui est particulièrement étonnant est la rapidité avec laquelle Gracia Younes s’est « adaptée », sinon conformée, aux règles auxquelles sont soumises les jeunes filles en cavale : la dépendance aux « bons samaritains », à l’alcool et aux drogues, et finalement à la prostitution : mode de vie pour survivre, tant physiquement que psychologiquement. Dans son esprit, mieux vaut l’esclavage et la dépendance que la détention dans son analyse d’enfant qui acquiert une maturité précoce à face à la vie.

La détermination de Younes est pour le moins stupéfiante. Intelligente, elle juge rapidement des situations dans lesquelles elle se retrouve, et réussit à adopter l’attitude qu’elle estime la plus favorable dans les circonstances, souvent désastreuses. Mais au final, ce qui est le plus surprenant, c’est qu’elle ait réussi à reprendre en main le cours de sa vie et d’avoir opter pour agir pour que d’autres ne se retrouvent pas happés par le système tel qu’il fonctionne aujourd’hui.

Mais rappelons que la très grande majorité des enfants pris en charge par la DPJ pour des raisons de protection ne s’en sortent pas avec brio. La plupart manque de formation scolaire et professionnelle, de capacité de faire face à la vie une fois expulsé du système institutionnel à 18 ans, et de maturité compte tenu du mode de vie qui leur a été imposé pendant de nombreuses années, et pour certain-e pendant la quasi-totalité de leur vie.

Osons espérer que la somme des cris de détresse fasse autre chose que de reporter à plus tard ce qui s’avère urgent de faire. Rappelons le titre du rapport de la Commission Laurent paru en 2021 qui a fait le tour des problèmes concernant le fonctionnement de la DPJ : Prévenir plutôt que guérir.

JEAN CLAUDE BERNHEIM
EXPERT EN CRIMINOLOGIE – QUEBEC


[1] Crime désorganisé. Au cœur de la délinquance juvénile, 2025.

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