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RCCJP – Volume 66.1

Hereditary : The persistence of biological theories of crime.

Par Julien Larregue
Stanford University Press. 2023. 252 p.

[Héréditaire : L’éternel retour des théories biologiques du crime. Par Julien Larregue. Paris : Seuil. 272 p. 2020.]

 
La parution récente d’Hereditary est un prétexte idéal pour parler d’Héréditaire puisque le premier est la traduction anglaise du second. Les deux sont l’œuvre de Julien Larregue, professeur au département de sociologie de l’Université Laval. La mention n’est pas anodine, comme nous le verrons plus loin.

Sur la base du titre, je m’attendais à lire un livre sur les apports de la forensique, discipline inspirée par les sciences « pures », à la criminologie, science multidisciplinaire fondamentalement sociale, mais ce n’est pas le cas. Hereditary porte sur la domination de la sociologie en criminologie et sur la surnage effectuée par un courant plus marginal, la biocriminologie. Le livre rappelle la longue histoire de cette controverse scientifique et souligne ses points tournants. En ce sens, le livre offre un déroulé assez linéaire et facile à suivre de la (re)naissance de la biocriminologie américaine, de ses débuts (qui coïncident avec ceux de la criminologie) à aujourd’hui. Le contenu est riche et agréable à lire, ce qui en fait, à mon avis, une lecture instructive et nécessaire pour toute personne œuvrant en criminologie.

L’introduction met les bases et aborde la question de l’histoire de la biocriminologie. On y trouve « Une histoire rapide de la biocriminologie » et « Que sait-on du renouveau de la biocriminologie », des sections qui visent à mettre à jour les lecteurs quant aux avancées du courant. Le chapitre est essentiellement informatif et dresse le portrait de l’état du courant biocriminologique au sein de la discipline, tout en rappelant au lecteur que ce qui suit s’applique particulièrement au développement américain.

Les chapitres 1-3 sont foncièrement historiques. Le chapitre 1 traite de la naissance du champ criminologique, de la domination sociologique qui est rapidement apparue et du développement du courant biocriminologique. Il s’agit en soi d’un chapitre utile à tous les observateurs intéressés par la criminologie, puisque son origine est relativement récente (la fin du 19e siècle) et que plusieurs enjeux de l’époque se retrouve au sein des discussions actuelles. Le chapitre 2 traite essentiellement de l’évolution du champ au cours du 20e siècle et rappelle au lecteur que la criminologie contemporaine est le résultat de choix et de débats pour lesquels il y avait des alternatives. Autrement dit, je suis ressorti de la lecture de ce chapitre en me disant que j’aurais très bien pu exercer un tout autre métier et que les choses actuelles auraient pu être très différentes n’eut été quelques points tournants majeurs. Le chapitre 3 porte sur le début du 21e siècle et illustre bien comment la biocriminologie a profité de l’explosion de la diffusion des savoirs académiques dans tous les domaines pour asseoir sa position. On ressort de la lecture de ce chapitre avec l’impression que le sous-champ de la biocriminologie n’a pas souhaité dominer le champ criminologique, mais que ses principaux représentants ont plutôt axé leurs efforts à consolider leur position marginale.

Le chapitre 4 pose l’idée introduite précédemment qu’il existe non pas une biocriminologie, mais qu’elle abrite plutôt des courants encore plus conflictuels entre eux qu’envers les autres sous-champs criminologiques. Notamment, Larregue explicite les deux positions biocriminologiques principales, les pro-génétique et pro-environnement. Il s’agit des positions extrêmes et Larregue explique bien que plusieurs chercheurs reconnaissent la contribution des facteurs de l’autre position même s’ils croient que certains facteurs sont plus importants. Le chapitre montre bien l’hétérogénéité scientifique du courant biosocial.

Le chapitre 5 est important pour deux raisons. D’abord, il introduit la méthodologie emblématique des recherches biosociales, les twin studies. Ensuite, il résume le questionnement fondamental de la biocriminologie : dans les mots de Larregue (p.146 dans Héréditaire), la génétique doit-elle servir à compléter et à améliorer les théories sociologiques du crime ou doit- elle devenir le modèle dominant, en remplaçant la sociologie? Une des propositions est beaucoup plus radicale que l’autre et Larregue explique pourquoi même les tenants de la biocriminologie ne sont pas prêts pour un tel changement.

Le chapitre 6 aborde l’utilisation de la controverse scientifique par les tenants de la biocriminologie afin de produire du capital scientifique et d’établir l’importance du sous-champ. Il souligne que les criminologues biosociaux ont parfois énoncé des provocations, notamment envers les sociologues, pour leurs fins. L’exemple le plus parlant pour moi est celui de la réhabilitation de Cesare Lombroso, qui est encore aujourd’hui présenté de façon caricaturale par plusieurs chercheurs en criminologie et dont la théorie de l’atavisme est l’exemple-type des choses à ne pas faire en recherche. C’est un de mes chapitres préférés puisqu’il aborde des controverses qui n’ont rien à voir avec le champ criminologique. En tant que pur produit de la criminologie, c’est aussi le chapitre où j’ai appris le plus de choses, les autres étant la structuration (bien exécutée) d’acquis de ma formation.

Le chapitre 7, qui s’intitule en français « L’obsolescence programmée de la criminologie biosociale », reflète possiblement le plus la position de l’auteur. En ce sens, il contient moins de faits et un peu plus d’opinions que le reste du livre. Il n’en reste pas moins intéressant de découvrir, au moins pour ma part, que les données et méthodes utilisées par les chercheurs du sous-champ sont répudiées dans d’autres en raison de leur caractère dépassé et du fait qu’elles ne permettent d’établir que la corrélation entre les facteurs et non la causalité. Le chapitre est plutôt pessimiste pour l’avenir du sous-champ biocriminologique, qui manque de moyens et utilise des méthodes sur le point de disparaître des autres champs.

Pour moi, la conclusion du livre de Larregue explique pourquoi la criminologie reste une science sociale, impliquant par définition une certaine incertitude quant aux comportements humains, plutôt qu’une science naturelle qui peut faire des prédictions précises avec des marges d’erreur petites auxquelles les sciences sociales ne peuvent même pas rêver. La conclusion aborde l’usage de la criminologie biosociale et montre avec éloquence que celui-ci est pour le moins problématique. Même si des études montraient avec certitude que les criminels possèdent tous telle ou telle particularité génétique, qu’est-ce qu’on peut faire en termes de prévention? Isoler toutes les personnes qui possèdent cette particularité avant qu’elle ne passe à l’acte dans l’espoir de rendre la société totalement sécuritaire? Est-ce vraiment souhaitable?

REMI BOIVIN
UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL

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