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RCCJP – Volume 66.1

De la police scientifique à la traçologie : Le renseignement par la trace

Par Olivier Ribaux
Lausanne : EPFL Press. 2023. 578 p.

En 2014, j’avais eu l’honneur de recenser le livre d’Olivier Ribaux, Police scientifique, le renseignement par la trace aux PPUR (479 pages). Le présent ouvrage est présenté par l’auteur lui-même, et ses deux préfaciers identiques (Pierre Margot, professeur honoraire de l’École des sciences criminelles de Lausanne et Maurice Cusson, professeur émérite de l’École de criminologie de Montréal) comme une seconde édition qui aurait été augmentée d’une centaine de pages, ce que, d’entrée de jeu je me plairai à contester. Si le lien est évident par le sous-titre identique des deux ouvrages, le second enrichit le premier, certes, mais surtout offre une perspective mieux structurée, développée, conceptualisée sur la centralité de la trace dans l‘investigation. Mieux la réflexion à maturité de l’auteur invite à inscrire l’investigation de police (et pas seulement sa composante scientifique) dans un paradigme indiciaire plus vaste (Ginzburg 1989, Ginzburg 2007), la traçologie (Margot 2014, Ristenblatt III, Hietpas et al. 2022). Aussi, pour la clarté de cette recension, je dénommerai cette « nouvelle édition » sous le titre de « Traçologie ».

De fait, dès la première partie au nom pourtant identique entre les deux éditions (La crise d’identité de la police scientifique), Olivier Ribaux en propose une lecture plus affinée passant de deux chapitres, La confusion sur le rôle des sciences dans le système judiciaire et Progrès et repli depuis le temps des pionniers : le rôle des traces, à trois, L’expertise forensique et le laboratoire, La trace au-delà de l’expertise et Les nouvelles échelles et la spécialisation.

Reprenant son fil rouge d’un cas réel illustrant son travail de décryptage de cette « crise d’identité » de la discipline au lendemain d’un rapport de l’académie des sciences américaines questionnant la scientificité de la pratique (NRC 2009) corroboré par son pendant canadien (Pollanen, Bowes et al. 2013), constatant l’apport très relatif des sciences dans la résolution des crimes ou la réduction des séries délictuelles, l’auteur développe ici une réflexion encore plus structurée de l’apport de la trace à l’enquête et à la sécurité, au-delà de la simple expertise au profit de la Cour de justice. Oser questionner le modèle courant de gestion est rendu inéluctable par l’explosion exponentielle de la traçabilité (numérique) des activités humaines, amplifiée par la numérisation de nos sociétés et d’ores et déjà ingérables par les modèles anciens et traditionnels d’investigation et de rendu de la justice. À la lueur de cette lecture nouvelle, les solutions ponctuelles actuelles (bases de données, spécialisation en silos, promesses de l’intelligence artificielle, etc.) apparaissent comme des pansements sur une jambe de bois d’une crise sociétale bien plus profonde entrevue dix ans plus tôt. Cette perspective enrichie de la crise invite alors, non pas à se plonger dans une tentative vaine de résolution ponctuelle par l’accroissement des spécialités, mais à élever le débat philosophique en affirmant la centralité de la trace dans toutes nos inférences d’enquête, donc la secondarité des outils d’analyse comme solutions à chercher. Il s’ensuit une déconstruction logique de l’ancienne partie II (Reconstruire la police scientifique) en deux riches parties II et III (Définir la traçologie et L’exploitation de la trace dans les modèles proactifs).

S’enrichissant de travaux analysant l‘apport de la sémiotique à l’enquête (Eco and Sebeok 1988, Hazard 2014, Crispino, Weyermann et al. 2021), Olivier Ribaux décode alors dans cette deuxième partie, la subtilité de la méthode permettant de passer au signe de la trace à la preuve par l’indice, menant à une reconstruction épistémologique de la forensique (ou de la traçologie, telle que concomitamment préconisée désormais en France par la Délégation générale à la langue française et aux langues de France de l’Académie française depuis le 5 janvier 2024) par la Déclaration de Sydney, dont il est l’un des coauteurs (Roux, Bucht et al. 2022). Une telle refonte reconnaît alors une exploitation enrichie de la trace par ses fonctions élémentaires polymorphes de renseigner, associer et reconstruire dans un environnement exponentiel traçogène soulevant le paradoxe de la conformité (sécurité vs justice ; preuve vs renseignement; assurance qualité vs efficacité) dans la recherche d’une organisation éthique des modèles de traitement de l’information.

S’appuyant sur cette deuxième partie, la troisième propose des modèles opérationnels proactifs intégrant les traces physiques, chimiques, biologiques et numériques dans l’action de sécurité (veille et identification de menace, que l’on pourrait comparer à une épidémiologie criminelle, assistance à l’intervention sur scène de crime, analyse sérielle). Le potentiel de cette stratégie, définie sous le nom de renseignement forensique n’est pas hypothétique, mais déjà effectif et pas seulement à des fins répressives, pour comprendre, par exemple, la structure des réseaux criminels de trafic de stupéfiants, matérialiser la contrefaçon organisée de biens de consommation ou de médicaments, corroborer des dynamiques circonstancielles de consommation de stupéfiants dans une démarche de santé publique ou encore prévenir la dynamique des réseaux de gangs de rue.

Son dernier chapitre sur les enjeux et défis met la table sur les conséquences organisationnelles et éducatives pour une exploitation optimale de la trace. Soutenant une culture holistique de l’investigation (pas seulement criminelle) centrée sur la trace, il reconnaît l’importance d’un généraliste rationnalisant les stratégies de collecte, d’analyse et d’interprétation structurées des traces relevées dans un contexte spécifique pour un effet recherché par les responsables de la sécurisation des personnes et des biens. C’est le chemin dans lequel s’est engagée l’Université du Québec à Trois-Rivières depuis 12 ans pour, à l’instar de ses partenaires de Lausanne et de Sydney, former les futurs cadres de cette traçologie.

Ma seule maigre critique est que l’auteur n’ait pas été jusqu’au bout des conséquences de sa réflexion sur l’apport de la trace. S’il a abordé les niveaux tactique (la gestion ponctuelle du cas, seule retenue dans le modèle actuel), opérationnel (gestion de liens, aide à la décision pour l’allocation de ressources, etc.) et stratégique (identification des menaces, des modes opératoires adverses), il n’a pas osé reconnaître l’apport de cette traçologie au niveau politique participant alors à la protection de nos sociétés, y compris de leurs productions et savoir-faire face à la contrefaçon, la contrebande, le vol de propriété intellectuelle, la désinformation, nécessitant sûrement des évolutions législatives et réglementaires pour exploiter tout le potentiel de la trace. Cette dimension semble pourtant avoir été identifiée au Royaume-Uni en 2015 : « If the power of these [forensic] techniques can be unlocked, that will lead to a further increase in productivity in the UK economy, making markets more trustworthy and creating new forms of added value for innovative businesses to capture. » (Oliver Letwin, Chancellor of the Duchy of Lancaster in (The Government Office for Science 2015).

En treize chapitres encadrés par une introduction suivie d’une mise en contexte investigatrice constituant un fil rouge illustratif de la réflexion, et d’une courte conclusion élevant le débat sur « la traçabilité des activités humaines déstabilis[ant] nos sociétés dans des échelles que nous ne maîtrisons pas encore » (P525), s’appuyant sur une bibliographie enrichie, Olivier Ribaux produit ici un ouvrage majeur, que je tracerai volontiers les pas de Gross (Gross 1893), Locard (Locard 1920), et plus proche de nous Kind (Kind 1987). Publié dans le même momentum que la Déclaration de Sydney, cet ouvrage est désormais obligatoire aux deux (bientôt trois) cycles du programme en science forensique de l’Université du Québec à Trois-Rivières, invitant à une meilleure intégration, aidée ici par une meilleure compréhension, formalisation, de cet objet scientifique qu’est la trace, à l’élaboration du renseignement de sécurité et à la compréhension des phénomènes criminels. Il constitue un vibrant appel à un rapprochement de la science forensique ou traçologie et de la criminologie, pour une discipline des sciences criminelles à refonder.

FRANK CRISPINO
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC Á TROIS-RIVIÈRES (UQTR)


Note au lecteur : Le livre d’Olivier Ribaux est « open access« , c’est-à-dire: « téléchargeable gratuitement », sans devoir ouvrir un compte, à l’adresse suivante : https://serval.unil.ch/fr/notice/serval:BIB_B2308812E3A3

Bibliographie

Crispino, F., C. Weyermann, O. Delémont, C. Roux and O. Ribaux (2021). « Towards another paradigm for forensic science? . » Wiley Interdisciplinary Reviews: Forensic Science.: e1441.

Eco, U. and T. A. Sebeok, (Eds) (1988). Dupin, Holmes, Peirce. The Sign of Three Indiana University Press.

Ginzburg, C. (1989). Traces. Racines d’un paradigme indiciaire. Mythes, emblèmes, traces. Paris, Flammarion: 139-180.

Ginzburg, C. (2007). Réflexions sur une hypothèse vingt-cinq ans après. L’interprétation des indices : Enquête sur le paradigme indiciaire avec Carlo Ginzburg. D. Thouard.

Villeneuve d’Ascq, France, Presses Universitaires du Septentrion: 37-47.

Gross, H. (1893). Handbuch für Untersuchungsrichter als System der Kriminalistik. Graz, Leuschner und Lubensky.

Hazard, D. (2014). La pertinence en science forensique; Une (en)quête épistémologique et empirique. Doctorat, Université de Lausanne.

Kind, S. S. (1987). The Scientific Investigation of Crime. Harrogate, UK, John Sherratt and Son Ltd.

Locard, E. (1920). L’enquête criminelle et les méthodes scientifiques. Paris, Flammarion. Margot, P. (2014). « Traçologie: la trace, vecteur fondamental de la police scientifique. » Revue Internationale de Criminologie et de Police Technique et Scientifique LXVII(1): 72- 97.

NRC (2009). Strengthening Forensic Science in the United States : A Path Forward. Statement of the Honorable Harry T. Edwards. Committee on the Judiciary. Washington DC, USA, National Research Council of the National Academies: 12.

Pollanen, M., M. Bowes, S. VanLaerhoven and J. Wallace (2013). Forensic Science in Canada. A Report of Multidisciplinary Discussion. P. MS, B. MJ, V. S and W. J. Toronto, ON, Canada, Centre for Forensic Science and Medicine: 113.

Ristenblatt III, R. R., J. Hietpas, P. R. De Forest and P. A. Margot (2022). « Traceology, criminalistics, and forensic science. » Journal of Forensic Sciences 67(1): 28-32.

Roux, C., R. Bucht, F. Crispino, P. De Forest, C. Lennard, P. Margot, M. D. Miranda, N. NicDaeid, O. Ribaux, A. Ross and S. Willis (2022). « The Sydney declaration – Revisiting the essence of forensic science through its fundamental principles. » Forensic Science International 332: 111182.

The Government Office for Science (2015). Annual Report of the Government Chief Scientific Adviser 2015. Forensic Science and Beyond: Authenticity, Provenance and Assurance. London, UK.

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